À l’Ifpo, les humanités numériques tiennent tête

DOI : 10.35562/arabesques.431

p. 16-17

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À l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), implanté au cœur d’une région traversée de conflits, les outils et méthodes des humanités numériques permettent aux chercheurs de rendre visibles, aux yeux de leurs homologues locaux comme à ceux de la communauté internationale, des connaissances scientifiques que, parfois, les guerres éclipsent.

Le développement des humanités numériques a l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) se situe dans la continuité de la mise en place, depuis près de dix ans, d’un dispositif cohérent de communication scientifique ouverte sur le Web et d’accompagnement de la recherche, qui s’appuie sur les outils et plateformes développées par la communauté scientifique et s’est engagé dans des partenariats systématiques (Abes, Huma-Num, CCSD, MMSH, ISH, Cléo…).

Ainsi, après les destructions perpétrées contre le site archéologique de Palmyre, les chercheurs de l’Ifpo ont pu communiquer rapidement, en arabe, en anglais et en français, auprès de la communauté scientifique et du grand public. Témoigner directement de l’ampleur de dégâts et de l’importance historique a été rendu possible par l’utilisation d’Hypotheses.org1 et de MediHAL. Toujours en Syrie, le fonds Camille Hammad (photographe de studio à Alep de 1933 à 1946), rendu inaccessible par la guerre, peut être en partie consulté par tous les internautes sur Flickr. Au Liban voisin, les enregistrements sonores de terrain de Michel Seurat, chercheur disparu tragiquement à Beyrouth en 1986, sont rendus accessibles grâce à un partenariat avec la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (MMSH).

Les photos publiées par les chercheurs sur Médihal permettent de témoigner des conflits dans le Proche-Orient et de leurs répercussions.

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Ici, un campement de réfugiés syriens dans la région de Zgharta (Liban), en janvier 2017.

Kamel Doraï - IFPO / MediHal (CC BY-NC-ND 4.0)

#NewPalmyra collecte les photos des internautes antérieures à la destruction du site afin de pouvoir reconstituer virtuellement le patrimoine culturel de Palmyre. Pour l’instant, seuls les temples de Baalshamin et de Bel sont proposés en modélisation 3D (source : https://pixarcinfo.hypotheses.org/127)

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Ici, le temple de Bel en avril 2010

Newpalmyra / Flickr / Domaine public

De plain-pied dans l’âge du numérique

L’Ifpo est à la fois un centre de recherche en sciences humaines et sociales (SHS) et un centre d’enseignement de la langue arabe et des langues et civilisation kurdes. Présent en Irak, Jordanie, Liban, dans les Territoires palestiniens et en Syrie (sites fermés au public), l’Ifpo couvre l’ensemble des SHS ayant pour objet la région et ses cultures depuis l’Antiquité jusqu’aux temps présents. L’Ifpo fait partie du réseau des Instituts français de recherche à l’étranger (Ifre) et est placé sous la double tutelle du CNRS et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. En fusionnant, en 2003, les structures françaises de recherche présentes au Proche-Orient, les fondateurs de l’Ifpo ont souhaité maintenir en France un niveau d’excellence dans la recherche sur la région : dans chacune des disciplines des sciences humaines et sociales, l’institut promeut la coopération avec les institutions académiques locales. Héritier de la longue histoire de la présence de la recherche française au Proche-Orient depuis la fin de années 1920 avec l’Institut français de Damas2, l’Ifpo, implanté au cœur de cette région, permet d’observer et de comprendre peut-être avec encore plus d’acuité la nécessité d’accompagner le travail des checheur.es à l’aide des outils et méthodes des humanités numériques, et d’articuler ce travail autour des principes des données FAIR : Findable, Accessible, Interoperable, Reusable (trouvable, accessible, interopérable et réutilisable).

La médiathèque de l’Institut (évoquée précédemment dans ces colonnes, lire Arabesques n° 74, pp. 22-23) a appliqué ces principes en adoptant le SIGB Koha et en rejoignant le Sudoc en 2013. l’Ifpo est entré dès 2008 de plain-pied dans l’âge des humanités numériques, avec la création d’un poste de « responsable médiateur des ressources électroniques ». Outre un dispositif cohérent de communication scientifique numérique, il s’agissait également pour l’Institut d’organiser la mise aux normes des bases documentaires et d’amorcer la numérisation des fonds, de faire entrer les publications dans l’ère de l’édition électronique3 et de former ses membres aux enjeux et pratiques des outils numériques connectés pour les SHS. En 2010, l’Ifpo a soutenu avec d’autres institutions, l’organisation de la « non conférence « Thatcamp Paris, qui a donné lieu à la rédaction du Manifeste des Digital Humanities4, les deux premiers responsables médiateurs des ressources électroniques de l’Ifpo faisant partie des premiers signataires.

C’est dans la continuité de cette logique que l’Ifpo ouvre en 2017, avec le soutien du CNRS, un poste de « responsable des humanités numériques ». Depuis 2008, le paysage des humanités numériques s’est fortement structuré. La communauté dispose aujourd’hui d’outils et de plateformes, régulièrement présentées par Arabesques, et qui sont vitales pour un centre de recherche comme l’Ifpo. Depuis Amman, Beyrouth, Erbil, Jérusalem et, espérons-le, un jour prochain à nouveau depuis Alep et Damas, l’usage combiné des cyberinfrastructures mises à notre disposition, des principes des données FAIR et des humanités numériques permettent de rendre aux populations de nos pays hôtes, parfois très durement touchés par la guerre, la connaissance scientifique que l’Institut construit sur la région. Le Liban connaît une indéniable dynamique autour des humanités numériques avec l’ouverture de centres dédiés et l’organisation d’événements spécialisés. Dans les prochains mois, l’Ifpo sera associé, avec des collègues de l’Université américaine de Beyrouth, à l’organisation d’un « Digital Humanities Café », destiné à participer à la construction d’une communauté autour des humanités numériques dans la région.

À l’écoute de Michel Seurat

Michel Seurat était un sociologue, chercheur au CNRS, disparu à Beyrouth en 1986. L’actualité de sa réflexion et la tragédie de sa disparition se confondent avec l’histoire de la vie politique contemporaine du Liban et de la Syrie. Un carton de cassettes analogiques avait été conservé précieusement par ses collègues à Beyrouth pendant près d’un quart de siècle ; leur traitement, effectué en partenariat avec la phonothèque de la MMSH, permet aujourd’hui d’écouter les sources de son travail et de compléter la transmission de son héritage intellectuel pour les nouvelles générations de chercheurs.
Lire également, de Claire Grégoire Saint-Pierre, « Archiver Michel Seurat », https://phonotheque.hypotheses.org/21809

Affiche de la table ronde organisée par l’Ifpo en avril 2017 à l’occasion de la traduction en arabe de Syrie : l’État de Barbarie, de Michel Seurat

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Ifpo / Flickr (CC BY-NC-SA 2.0)

1 Voir, par exemple, l’article de C. Durand, Th. Fournet et P. Piraud-Fournet « Bel est bien mort. In memoriam, Palmyre (6 avr. 32 – 28 août 2015) »

2 Jean Gaulmier, « La “section des arabisants”… », Bulletin d’études orientales, DOI : https://doi.org/10.4000/books.ifpo.2429

3 https://books.openedition.org/ifpo/ et https://halshs.archives-ouvertes.fr/IFPO

4 https://tcp.hypotheses.org/318

Notes

1 Voir, par exemple, l’article de C. Durand, Th. Fournet et P. Piraud-Fournet « Bel est bien mort. In memoriam, Palmyre (6 avr. 32 – 28 août 2015) », publié dès le 5 octobre 2015 et mis en ligne sur https://ifpo.hypotheses.org/7020

2 Jean Gaulmier, « La “section des arabisants”… », Bulletin d’études orientales, DOI : https://doi.org/10.4000/books.ifpo.2429

3 https://books.openedition.org/ifpo/ et https://halshs.archives-ouvertes.fr/IFPO

4 https://tcp.hypotheses.org/318

Illustrations

Les photos publiées par les chercheurs sur Médihal permettent de témoigner des conflits dans le Proche-Orient et de leurs répercussions.

Les photos publiées par les chercheurs sur Médihal permettent de témoigner des conflits dans le Proche-Orient et de leurs répercussions.

Ici, un campement de réfugiés syriens dans la région de Zgharta (Liban), en janvier 2017.

Kamel Doraï - IFPO / MediHal (CC BY-NC-ND 4.0)

#NewPalmyra collecte les photos des internautes antérieures à la destruction du site afin de pouvoir reconstituer virtuellement le patrimoine culturel de Palmyre. Pour l’instant, seuls les temples de Baalshamin et de Bel sont proposés en modélisation 3D (source : https://pixarcinfo.hypotheses.org/127)

#NewPalmyra collecte les photos des internautes antérieures à la destruction du site afin de pouvoir reconstituer virtuellement le patrimoine culturel de Palmyre. Pour l’instant, seuls les temples de Baalshamin et de Bel sont proposés en modélisation 3D (source : https://pixarcinfo.hypotheses.org/127)

Ici, le temple de Bel en avril 2010

Newpalmyra / Flickr / Domaine public

Affiche de la table ronde organisée par l’Ifpo en avril 2017 à l’occasion de la traduction en arabe de Syrie : l’État de Barbarie, de Michel Seurat

Affiche de la table ronde organisée par l’Ifpo en avril 2017 à l’occasion de la traduction en arabe de Syrie : l’État de Barbarie, de Michel Seurat

Ifpo / Flickr (CC BY-NC-SA 2.0)

References

Bibliographical reference

Jean-Christophe Peyssard, « À l’Ifpo, les humanités numériques tiennent tête », Arabesques, 86 | 2017, 16-17.

Electronic reference

Jean-Christophe Peyssard, « À l’Ifpo, les humanités numériques tiennent tête », Arabesques [Online], 86 | 2017, Online since 01 décembre 2019, connection on 28 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=431

Author

Jean-Christophe Peyssard

Responsable des humanités numériques, IFPO http://www.ifporient.org

jc.peyssard@ifporient.org

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CC BY-ND 2.0