Réseaux sociaux de la recherche et bibliothèques, où en est-on ?

DOI : 10.35562/arabesques.456

p. 20-21

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Si les réseaux sociaux académiques comme ResearchGate et Academia.edu répondent aux besoins de visibilité des chercheurs, c’est souvent aux dépens de la libre diffusion de leurs publications et de leurs activités.

En 2014, le consortium Couperin a réalisé une étude sur les pratiques des chercheurs en matière de réseaux sociaux académiques1. Cette étude a confirmé la tendance repérée par les professionnels de l’information scientifique et technique, à savoir que près d’un chercheur sur deux les utilise (42 %) et qu’ils sont près de 70 % à y déposer leurs publications, ignorant pour la plupart les conditions d’utilisation de ces sites et leurs obligations vis-à-vis des éditeurs (86 %).

La visibilité à tout prix

Comme le rappelle Aline Bouchard dans son excellente synthèse sur l’identité numérique des chercheurs2, l’injonction à la visibilité est devenue très forte. Les jeunes chercheurs ont en premier lieu le souci de construire une identité numérique impeccable parce qu’ils savent qu’ils seront googlisés par leurs recruteurs. Il n’est pas rare de voir aussi des reviewers inciter les chercheurs à développer une présence en ligne pour accéder facilement à l’ensemble de leurs travaux. De publish or perish, l’injonction est devenue be visible or vanish3.

Les plateformes de réseaux sociaux académiques ne s’y sont pas trompées en investissant ce secteur. D’une part, elles proposent des outils dont la simplicité d’utilisation est plébiscitée. D’autre part, elles se sont engouffrées dans un espace laissé vacant par les institutions. En effet, l’indigence des pages institutionnelles consacrées aux chercheurs est connue. Souvent inexistantes ou obsolètes, elles ne peuvent être administrées et maintenues par les chercheurs eux-mêmes. Ceux-ci cherchent donc à développer une stratégie de contournement pour valoriser leurs travaux, et les réseaux sociaux académiques leur offrent pour cela une alternative idéale. Les profils sur les deux principaux réseaux académiques (ResearchGate et Academia.edu) sont très bien référencés sur les moteurs de recherche et les notifications très fréquentes de ces sites sont autant d’incitations à déposer rapidement les nouveaux articles.

Sociaux, les réseaux ?

Entreprises à but lucratif, qui monétisent des services premium, ResearchGate et Academia.edu se partagent le gros de ce marché en plein essor. Academia.edu est un mastodonte, revendiquant 48 millions d’utilisateurs, prisé des chercheurs en sciences humaines et sociales. Fondé par des scientifiques, ResearchGate attire plutôt les utilisateurs issus des disciplines de science et santé (15 millions à ce jour). ResearchGate promet de ne pas vendre les données collectées, alors qu’Academia.edu s’arroge un copyright, certes non exclusif, sur tous les contenus déposés.

Il reste que ces plateformes favorisent la circulation de l’information et les échanges entre membres, même s’il resterait à conduire des études sur l’impact réel des réseaux sociaux sur l’évolution d’une carrière académique. En effet, la visibilité apportée par ces plateformes est rapide, on y est rapidement connu, mais est-on pour autant reconnu ? Le risque du k-index4 – K pour Kardashian – n’est jamais loin : le k-index a fait grincer quelques dents, dans la mesure où il a souligné qu’une forte visibilité sur les réseaux sociaux était parfois inversement proportionnelle à une reconnaissance des pairs... Cela n’empêche nullement les réseaux sociaux académiques de proposer des métriques maison, dont le RG score proposé par ResearchGate est le plus connu. On a pu les qualifier de vanity metrics, dans la mesure où ils sont fondés sur une logique de gratification des membres, ceci afin de pousser ces derniers à mettre en ligne toujours plus de pdf.

Cependant, ce modèle semble trouver ses limites, et l’affaire #deleteacademiaedu a secoué le monde de la recherche : fin 2016, Academia.edu a annoncé que la recherche des pdf deviendrait payante, ce qui a aussitôt provoqué une vague massive de suppression de comptes. Beaucoup ont alors reconsidéré leurs pratiques sur les réseaux sociaux.

Et les éditeurs scientifiques ?

De leur côté, les éditeurs scientifiques observent les pratiques des chercheurs sur les réseaux sociaux académiques avec beaucoup d’intérêt, et les réactions qu’on a pu observer de leur part sont de deux ordres. Des procédures ont été lancées par Elsevier à l’encontre de ResearchGate et d’Academia.edu pour réclamer une suppression massive des postprints issus de ses revues et mis en ligne illégalement par les membres qui, jusqu’ici, n’ont jamais été inquiétés à titre individuel.

Toutefois, les éditeurs ont bien compris qu’à l’heure des licences nationales et des bras de fer sur le coût de la documentation électronique dans toute l’Europe, ils devaient diversifier leur modèle. De ce fait, la seconde stratégie employée consiste à racheter dès que possible des plateformes de réseaux sociaux. Elsevier a d’ores et déjà acquis Mendeley en 2013, puis Social Science Research Network (SSRN) en 2016. Il s’agit désormais de monétiser la visibilité de ceux qui publient, mal prise en charge par les tutelles, plutôt que leurs publications.

Développement du black open access

À l’heure où les appels pour l’open access se multiplient, la captation des pdf par les réseaux sociaux académiques au détriment des dépôts sur des plateformes comme HAL pose question. Dans certaines disciplines, en santé par exemple, le dépôt des preprints sur HAL est inexistant, alors qu’à l’inverse leur présence sur ResearchGate est presque systématique. Certains chercheurs vont jusqu’à évoquer un black open access, qui concerne également Sci-hub. Près d’un article sur deux est aujourd’hui capté par ces plateformes5. La question de l’accès aux articles est centrale, mais pas toujours bien maîtrisée par ceux qui pourtant les produisent. Aujourd’hui encore, la confusion entre Academia.edu et HAL est fréquente lorsqu’on évoque la question du dépôt. Il reste à espérer que les obligations de dépôt liées aux financements européens infléchiront un peu la tendance, sans quoi le risque d’assèchement du green open access dans certaines disciplines est réel.

Être visible ou disparaître…

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Source : Gallica, BnF

Former et informer

L’enquête conduite par Couperin en 2014 se concluait par un vœu pieux : que les bibliothèques soient présentes sur les réseaux sociaux académiques, afin d’aller promouvoir l’open access à l’endroit même où les chercheurs sont présents. Malheureusement, il est impossible de créer un compte pour une institution : ResearchGate et Academia.edu sont exclusivement prévus pour des individus, et il est facile d’imaginer que couper les membres de leurs tutelles est nécessaire, puisque le modèle de ces plateformes repose sur l’incitation à déposer illégalement des articles.

Il reste donc pour les bibliothèques le levier classique de la formation, et notamment celle des jeunes chercheurs. Une fine connaissance de ces outils apparaît aujourd’hui indispensable pour pouvoir répondre aux questions des doctorants et des chercheurs. Il ne s’agit pas de dire à de jeunes chercheurs qui n’ont que ce moyen pour être rapidement visibles qu’ils ne doivent pas aller sur les réseaux sociaux académiques. En revanche, il faut expliquer inlassablement ce que sont ces plateformes et quels sont les enjeux d’un dépôt institutionnel pour la science ouverte. La sécurité du dépôt, le moissonnage par des logiciels anti-plagiat, la conservation pérenne et la protection des droits d’auteur sont autant d’arguments qui plaident en faveur d’un dépôt institutionnel.

Enfin, il n’y a pas une bonne réponse concernant les réseaux sociaux académiques, mais plusieurs stratégies possibles en fonction du profil du chercheur ou du doctorant, des pratiques dans la discipline, de l’éventuelle confidentialité du sujet de recherche. En formation, les galeries de profils de chercheurs présents sur les réseaux sociaux, dans toute leur diversité et leur richesse, permettent d’amorcer les discussions et de donner des pistes pour construire une présence numérique, sans se montrer trop prescriptif. La création désormais aisée d’un CV sur HAL ou d’un identifiant ORCID permet également d’infléchir peu à peu les pratiques. La formation aux réseaux sociaux académiques ne peut pas être assurée isolément, elle doit être bel et bien incluse dans la question de l’identité numérique, stratégique pour tout jeune chercheur et devenue indispensable aujourd’hui.

1 Vignier, Stéphanie, Joly, Monique et Okret-Manville, Christine. 2014. Réseaux sociaux de la recherche et Open Access : perception des chercheurs.

2 Bouchard, A. 2018. L’identité numérique du chercheur : quel accompagnement ? https://urfistinfo.hypotheses.org/3219

3 Doyle, Joanne et Cuthill, Michael. 2015. « Does ‘get visible or vanish’ herald the end of ‘publish or perish’? ». Higher Education Research & Dev

4 Hall, Neil. 2014. « The Kardashian index: a measure of discrepant social media profile for scientists ». Genome Biology 15 (7). 424.

5 Björk, Bo-Christer. 2017. « Gold, green, and black open access ». Learned Publishing 30 (2). 173‑175.

Notes

1 Vignier, Stéphanie, Joly, Monique et Okret-Manville, Christine. 2014. Réseaux sociaux de la recherche et Open Access : perception des chercheurs. Étude exploratoire. www.couperin.org/images/stories/openaire/Couperin_RSDR%20et%20OA_Etude%20exploratoire_2014.pdf

2 Bouchard, A. 2018. L’identité numérique du chercheur : quel accompagnement ? https://urfistinfo.hypotheses.org/3219

3 Doyle, Joanne et Cuthill, Michael. 2015. « Does ‘get visible or vanish’ herald the end of ‘publish or perish’? ». Higher Education Research & Development 34 (3). 671‑674.

4 Hall, Neil. 2014. « The Kardashian index: a measure of discrepant social media profile for scientists ». Genome Biology 15 (7). 424.

5 Björk, Bo-Christer. 2017. « Gold, green, and black open access ». Learned Publishing 30 (2). 173‑175.

Illustrations

Être visible ou disparaître…

Être visible ou disparaître…

Source : Gallica, BnF

References

Electronic reference

Cécile Arènes, « Réseaux sociaux de la recherche et bibliothèques, où en est-on ? », Arabesques [Online], 91 | 2018, Online since 05 juillet 2019, connection on 20 octobre 2020. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=456

Author

Cécile Arènes

Responsable de la bibliothèque d’odontologie, Chef de projet IST, Service commun de la documentation, Université Paris Diderot

cecile.arenes@univ-paris-diderot.fr

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