Hans-Ulrich Treichel, Au point du jour

p. 2

Référence(s) :

Hans-Ulrich Treichel, Au point du jour, Paris, Gallimard, 2019 [2016], 11 euros, 88 p.

Texte

Une femme parle, la tête de son fils mort sur ses genoux. Une femme parle en un long monologue intérieur qu’elle va continuer en écrivant sur ses modestes petits carnets, avec des bics. Elle ne se veut pas écrivain. C’est une mère qui traverse la première nuit de la mort de son fils, des années après la mort de son mari. Cette femme parle (et c’est si admirablement simplement écrit qu’on l’entend, qu’on la voit), elle raconte, elle pense tout haut, sans doute à l’intérieur d’elle-même.

Elle parle, passe d’une chose à une autre, son mari, la guerre, l’enfant, le commerce, le travail, la maison achetée, l’enfant qui grandit, différent de ses parents, le père agacé parfois pour la musique, la mère plus tolérante. Elle parle mais souligne aussi qu’il y a des choses qu’il ne faut pas dire, dont il ne faut pas s’approcher. Elle avance, contourne, recule, revient. Elle reste à l’orée de sa douleur. Impossible d’en dire plus au lecteur, on suit cette femme qui évoque les voisins étrangers attentifs, qui a accompagné son fils malade la dernière année de sa vie, cette femme qui a appris à reconnaître chez les visiteurs du malade ceux dont l’empathie est d’abord le soulagement d’avoir été épargné par la maladie.

Cette femme et son mari ont vécu la seconde guerre mondiale, lui y a perdu un bras, l’arrivée des Russes, la perte de tout et la réinstallation, la construction du commerce, l’achat de la maison, l’aisance financière : tout cela construit pour taire, construit au-dessus du risque du gouffre.

Au point du jour, c’est le point ultime de cette nuit de veillée mortuaire solitaire, c’est le moment où le soleil pointera, où les oiseaux chanteront, chacun selon son espèce, chacun selon son heure, c’est l’heure où elle appellera le médecin pour lui faire constater le décès. Mais avant, cette femme doit se dire, doit s’écrire (elle a quitté le corps mort du fils, elle a fermé la porte de la chambre pour l’intimité de ce qu’elle a à écrire) ce qui a été tu des décennies durant.

Au point du jour est un livre entêtant, on ferme les yeux, on ferme le livre, on entend la voix de cette femme, on la voit son fils mort sur ses genoux, on la voit à sa table de cuisine sans doute, regardant sa vie dans les yeux de sa douleur.

Citer cet article

Référence papier

Jean-Marc Talpin, « Hans-Ulrich Treichel, Au point du jour », Canal Psy, 124 | 2020, 2.

Référence électronique

Jean-Marc Talpin, « Hans-Ulrich Treichel, Au point du jour », Canal Psy [En ligne], 124 | 2020, mis en ligne le 09 avril 2021, consulté le 27 novembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1361

Auteur

Jean-Marc Talpin

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