Yaël Neeman, Nous étions l’avenir

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Yaël Neeman, Nous étions l’avenir, Actes Sud, Arles, 2011 (2015), 266 p., 22,50 euros.

Text

Lorsque, à la fin des années 70 et au début des années 80, j’étais étudiant en psycho, les kibboutzim, en particulier sous l’angle de l’éducation des enfants, intéressaient les étudiants, entre utopie communautaire et modèle quasi expérimental de l’éducation en groupe.

C’est cela que le livre de Y. Neeman a réveillé en moi tout d’abord. Cela, mais bien plus encore, et pour plusieurs raisons.

Tout d’abord parce que Nous étions l’avenir est remarquablement bien écrit, inventant une modalité d’écriture qui correspond à son objet. Des phrases brèves, le plus souvent descriptives, voire concrètes. Mais aussi écrites à la première personne du pluriel, ce qui est parfaitement adéquat au début du livre : « Nous parlions au pluriel. C’est ainsi que nous sommes nés et avons grandi depuis l’hôpital, et une fois pour toutes. Notre horizon était étrange et distordu. »

Ensuite, mais cela est étroitement intriqué, parce que ce livre est un témoignage à plusieurs niveaux. Bien sûr celui de la vie au kibboutz, l’histoire des différents courants, mouvements, des plus religieux aux plus athées et socialistes, comme celui où fut élevée Y. Neeman. Ensuite celui du vécu des enfants, entre mythologie sioniste, mythologie groupale (les enfants vivaient par groupe d’âge, par année de naissance), mythologie du kibboutz, de son installation dans une région plutôt hostile, sèche, pierreuse, de sa lutte contre des Arabes, mais aussi son idéologie du lien et de la paix en vivant des séjours chez les Arabes (nous dirions maintenant les Palestiniens).

Enfin, et c’est le cheminement de l’auteur et du livre, ce dernier témoigne et procède du cheminement de singularisation de l’auteur : comment passer du nous, d’un nous quasi mythique, au je ? Bien difficile, d’une part car ce serait retomber dans l’idéologie bourgeoise, d’autre part (mais cela va ensemble) car ce serait trahir le mythe (très lié à l’idéologie) du kibboutz par ailleurs empreint de liberté, qui laisse partir ses enfants.

Que l’on voit comment l’auteur résume le projet : « L’intention n’était pas tant de souder, que de séparer, de soustraire les enfants à la lourde emprise des parents, à leurs caresses, aux désirs qu’ils imposeraient à leurs enfants avec le lait de la mère et les ambitions du père. »

Mais que l’on ne s’y méprenne pas : Y Neenam dit tout autant la joie, la liberté formidable laissée aux enfants, les expériences de vie multiples dans une pédagogie ouverte.

Après le temps de l’enfance, celui de l’adolescence, du regroupement au « collège » des jeunes de différentes implantations du même mouvement, des questions existentielles, du changement de regard sur les autres de l’autre sexe et du même sexe, le temps de « la confusion des sentiments » ; une confusion particulière du fait de n’avoir pas été élevé par des parents, mais par un collectif dont certaines figures se détachent, du fait aussi d’avoir toujours vécu dans la mixité : dans les chambres de quatre, deux garçons et deux filles. « Quel est le sens de la vie, voulions nous demander, et nous ne pouvions pas. Non parce que c’était interdit, c’était permis, mais parce que nous ne savions même pas parler et que nous n’étions même pas sûrs que telle était la question. »

Et ce regard sur l’adolescence encore : « Nos pieds traînaient par terre, nous nous traînions après eux. Nous étions à l’envers, notre ombre nous précédait dans le monde, nous clopinions derrière elle. Nous ne parvenions pas à nous concentrer sur nos études. »

Puis vient le temps de l’armée, la suite de l’éveil, la crise aussi. Les départs, les retours, les éloignements. Avant l’éclosion d’une grande écrivaine.

References

Bibliographical reference

Jean-Marc Talpin, « Yaël Neeman, Nous étions l’avenir », Canal Psy, 112 | 2015, 2.

Electronic reference

Jean-Marc Talpin, « Yaël Neeman, Nous étions l’avenir », Canal Psy [Online], 112 | 2015, Online since 09 avril 2021, connection on 17 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1418

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Jean-Marc Talpin

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