Jonas Karlsson La pièce et La facture

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Bibliographical reference

Jonas Karlsson La pièce et La facture, 2009, Arles, Actes Sud, (2016), 189 p., 16,50 euros.; 2014, Arles, Actes Sud (2015), 189 p., 17 euros.

Text

Certains auteurs ont du génie pour inventer des univers à partir d’une idée, souvent loufoque ou absurde. Jonas Karlsson, écrivain et acteur suédois né en 1971, est incontestablement de ceux-là.

Il n’est pas si facile d’écrire un roman sur une idée, cela peut devenir froid, ou poussif, être finalement une fausse bonne idée. J. Karlsson construit chacun de ces deux romans (traduits en français, on attend la suite avec curiosité !) sur une idée plutôt folle (mais finalement pas tant que cela, quand on y réfléchit, ce qui devient un peu inquiétant) mais il la fait vivre à un (des) personnage qui a une réelle consistance, que le lecteur accompagne dans ses joies, ses angoisses, ses limites.

Dans La pièce, le héros trouve, à son nouveau travail, un refuge créatif dans une pièce dont les autres salariés nient l’existence. Ils sont angoissés des comportements bizarres de leur collègue, qui, lui, l’est de l’interdiction qui lui est faite d’y retourner. Dans La facture, le héros reçoit une facture très importante correspondant à un nouvel impôt mondial sur le bonheur, il est sommé de payer une somme qui dépasse largement ce qu’il gagnerait en une vie, lui qui travaille seulement à mi-temps. Et plus il fait des recours, plus son bonheur s’avère grand aux yeux de ceux qui l’évaluent, et aux siens finalement, donc plus son impôt croît !

Ces deux romans à la limite du fantastique, un fantastique que n’aurait pas renié Marcel Aymé (par exemple dans Le passe-muraille), un fantastique inséré dans le quotidien le plus banal qui fait penser au quai de la gare d’Harry Potter ou au demi-étage de Dans la peau de John Malkovich, questionnent au fond notre monde, sont un pas en avant, ou de côté. La pièce pose la question de la réalité, extérieure et interne, celle des organisations du travail (par section, en open space…) et des psychopathologies qu’elles suscitent, celle des organisations à la Kafka… C’est sur ce point que ce roman rejoint l’autre : l’administration dont il est question côté salariés dans l’un pourrait bien être celle, tout aussi gigantesque et hiérarchisée, qui gère l’impôt sur le bonheur et les éventuels recours dans l’autre. Si La pièce nous tire du côté des angoisses paranoïdes et de leur contagion, voire de leurs manipulations, La facture va du côté des angoisses dépressives, de la question du sens de la vie mais aussi du bonheur, du plaisir à vivre : un plaisir bien ordinaire dans le cas du héros qui, somme toute, ne prend rien au tragique et s’enrichit discrètement des échecs de sa vie, s’enrichit au risque de sa ruine financière !

Bref, la lecture de ces deux romans offre des moments jubilatoires dont le lecteur ne ressort cependant pas tout à fait indemne, lui qui risque de voir la réalité sous un jour un peu plus inquiétant !

References

Bibliographical reference

Jean-Marc Talpin, « Jonas Karlsson La pièce et La facture », Canal Psy, 120 | 2017, 2.

Electronic reference

Jean-Marc Talpin, « Jonas Karlsson La pièce et La facture », Canal Psy [Online], 120 | 2017, Online since 09 avril 2021, connection on 17 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1794

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Jean-Marc Talpin

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