Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit

p. 47

Bibliographical reference

Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit, Paris, Stock, 2018, 133 p., 16,50 euros.

Text

C’est en écoutant É. de Fontenay à la radio que j’ai eu envie de lire ce livre d’elle. Je connaissais son nom, savais qu’elle avait écrit, pour dire vite, sur les animaux, restais dubitatif. Mais je l’ai entendue qui disait, comme le journaliste la présentait comme « philosophe », qu’elle préférait qu’on dise « professeur de philosophie », laissant le nom de philosophe aux très grands, à ceux qui avaient fait une œuvre importante. C’était dit sans fausse modestie, elle disait que « professeur de philosophie » était juste. Dans cette émission, elle ne parlait pas de ce livre que j’avais déjà vu sur la table des libraires, j’avais tourné autour, et puis non.

Et puis si, et je m’en réjouis profondément car c’est une sacrée expérience de lecture. Comme je me réjouis de vous le partager.

É. de Fontenay a enseigné la philosophie, écrit des livres de philosophie. Elle a un frère handicapé mental, elle laisse tomber la question du diagnostic, préférant celle de la singularité de cet être (car pour elle être il y a) qui se dérobe.

Dans Gaspard de la nuit, en double référence à Gaspard Hauser, l’enfant sauvage/abandonné chanté par Verlaine, et au recueil d’Aloysius Bertrand, elle effectue, avec une sincérité et une profondeur rare, la jonction entre l’histoire familiale avec ce frère et sa philosophie. Plus sans doute, elle révèle, à elle-même d’abord, l’ancrage si personnel de ses questions philosophiques.

Le bandeau du livre est : « Autobiographie de mon frère ». Reprenant le beau titre de P. Pachet « Autobiographie de mon père », il n’en pose pas moins questions. Tout d’abord parce que ce titre est paradoxal et qu’il renvoie à l’incapacité de ce frère (déficient mental, pour dire vite) à dire Je, à dire Tu, à élaborer un récit de lui-même. Alors oui, peut-être, É. de Fontenay lui donne-t-elle voix, tout en disant si bien son incapacité à le faire, sa brusquerie à vouloir donner du sens, ce besoin de se réfréner pour aller au rythme de Gaspard. Mais non aussi car ce livre est une autobiographie « par mon frère », c’est-à-dire en passant par lui : ce détour par l’autre constitutif de la pensée sur soi.

É. de Fontenay se demande s’il est légitime pour une philosophe (qui a travaillé entre autres sur l’œuvre de Descartes) de faire des liens avec sa propre vie. Elle arrive au Oui grâce à Nietzsche. Elle a mille fois raison, il n’y a pas de pensée hors sol, il est même bon que cette pensée sache en revenir à ses racines.

Non sans humour, É. de Fontenay explique l’importance dans sa pensée du « en même temps » (parfois galvaudé par d’autres pour produire du brouillard), son refus de la simplification du choix binaire, du « ou » exclusif auquel elle préfère le « et » inclusif qui oblige à creuser les contradictions, les articulations.

Elle creuse par cela même la question de l’humain. En appui sur l’histoire familiale, sur les proches de la mère juive morts assassinés en déportation, sur Gaspard (qui aurait pu être deux fois assassiné : comme demi-juif et comme handicapé), sur le père résistant, sur le général de Gaulle, à la fois résistant et père d’une enfant handicapée mentale. En appui aussi sur les animaux (un de ses livres s’intitule : Les animaux ont aussi des droits) victimes d’un anthropocentrisme aveuglé. Cela nous vaut un développement particulièrement riche (et neuf pour moi qui ne connaissais pas ces questions) sur la question de la continuité ou la discontinuité homme-animal, au risque de pensées inquiétantes, en particulier celle de P. Singer qui compare l’homme le moins intelligeant à l’animal le plus intelligent, ce qui le conduit à se demander pourquoi ne pas prendre plus soin du second que du premier. Sous couvert de cause animale, l’eugénisme n’est pas loin, qui conduisit sous le IIIe Reich à l’assassinat de centaines de milliers de handicapés et de malades mentaux.

Alors, ancrée dans la relation à son frère (dont elle est maintenant la seule famille, les parents étant morts), et sans idéaliser ni son frère ni la relation, É. de Fontenay développe tout à la fois un humanisme et une pensée politique, l’un ne pouvant aller sans l’autre. Y compris une politique de la santé, elle qui cite plusieurs fois la Maud Mannoni de L’enfant arriéré et sa mère, pensant que si Gaspard, trop tôt venu, avait pu la rencontrer, il serait peut-être sorti de cette inhibition qui l’empêcha d’être, sinon dans la manière fermée qui fut la sienne, il aurait peut-être pu relancer « ce devenir humain qui s’était interrompu et dont elle-même [M. Mannoni], avec d’autres analystes, présumait que son tarissement ne faisait qu’imiter la mort. » C’est bien de cela qu’il s’agit, et d’universalité, lorsqu’É. de Fontenay écrit, vers la fin de son livre : « Au fond, ce que je tiens à dire, c’est que chacun de nous, les patients de Saint-Anne et même Gaspard, négocie à sa manière propre la pénurie de son être. » Paroles de sœur, paroles de femme, paroles de philosophe. Paroles de celle qui écrit aussi : « Et je comprends que, si j’ai été constamment obsédée par l’exigence de tout appréhender en termes d’histoire et non […] en termes de nature, c’est qu’il me fallait bien survivre, ne serait-ce que philosophiquement, au dénuement de Gaspard. Ce fut ma façon de ne pas rendre les armes. »

References

Bibliographical reference

Jean-Marc Talpin, « Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit », Canal Psy, 123 | 2018, 47.

Electronic reference

Jean-Marc Talpin, « Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit », Canal Psy [Online], 123 | 2018, Online since 09 avril 2021, connection on 17 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1927

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Jean-Marc Talpin

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