Avec Dominique Ginet, la psychologie à la rencontre de l’école

DOI : 10.35562/canalpsy.237

p. 5-6

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Les interventions rassemblées ici reprennent la seconde partie des échanges auxquels ont pu participer ceux qui nous ont rejoints lors de la journée d’études du 8 janvier 2011, en hommage aux travaux de Dominique Ginet. Penser un certain nombre de questions relevant du champ de l’éducation scolaire à partir d’une position de psychologue clinicien a constitué, en effet, une constante des préoccupations de Dominique Ginet.

Déjà, lorsque je l’ai rencontré sur les bancs universitaires, en Licence et en Maîtrise de Psychologie et, simultanément, de Sciences de l’Éducation qui se créait alors à Lyon 2, Dominique montrait son vif intérêt pour ces thématiques. Son mémoire de maîtrise de psychologie fut publié dans le Bulletin de la Société Alfred Binet et Théodore Simon (523, VI, 1971) sous le titre : « Vers une approche clinique de l’échec en mathématique ».

Sa thèse de doctorat, soutenue en 1982, traitait De l’école et des groupes. Contribution à l’analyse de l’insuccès des « pédagogies de groupe ».

Lorsque j’ai souhaité, au début des années 1980, engager une collaboration scientifique en psychologie du développement avec Emilia Ferreiro, disciple de Jean Piaget, j’ai proposé à Dominique de m’accompagner sur ce travail, ce qu’il a accepté aussitôt. Nous avons créé ensemble une équipe de recherche, le PsyEF (Psychologie de l’Éducation et de la Formation), qui collabora très étroitement avec Emilia. Cette dernière ouvrait en effet une perspective très novatrice en postulant que le jeune enfant se préoccupe très tôt de comprendre ce que signifient les « écritures » et à quoi elles servent, alors que jusque-là cette curiosité n’était pas reconnue avant le temps de l’enseignement de la lecture au Cours Préparatoire. Marie-Madeleine de Gaulmyn et Marie-Hélène Luis, linguistes, nous ont très vite rejoints au sein du PsyEF.

Dans ce contexte, nous avons entrepris un vaste programme de recherche pour étudier, auprès des jeunes enfants francophones, ce qui caractérisait leur entrée dans l’écrit. Nous avons, en même temps, cherché à développer une pratique de recherche en lien étroit avec les questions que se posaient les enseignants. En effet, nous avons toujours considéré que les enseignants, très directement concernés par ces recherches, pouvaient nous aider dans ces travaux ; nous les avons d’emblée associés à nos études, en mettant en place un groupe de recherche, avec la collaboration des inspecteurs de l’éducation nationale concernés, Daniel Belin et Marie-Claude Lacrosaz. Lors de ces séances nous assurions des présentations de questions psychologiques, de questions de recherche et présentions régulièrement les résultats de nos recherches qui alternaient avec des échanges sur des situations de classe et sur les difficultés d’apprentissages. Les dimensions cliniques occupaient une large partie de notre travail.

Nous avons aussi mis en place, dès cette époque, des groupes d’élaboration de la pratique ouverts aux enseignants de l’école élémentaire, ce qui était très novateur au début des années 1980, et c’est Dominique qui a assuré l’animation de ces groupes.

Les séances de travail du PsyEF, le lundi matin à l’université, étaient aussi l’occasion de travailler ensemble, avec Marie-Madeleine de Gaulmyn, Marie-Hélène Luis et nos collaborateurs, sur les questions que nous rencontrions lors de ces recherches. Dominique présentait parfois des analyses sur des questions cliniques, comme dans cette séance au cours de laquelle il interrogea le profil en faux-self d’élèves en difficulté d’apprentissage de la lecture qu’il avait plus particulièrement observés.

Dans le cadre de l’ouverture de l’option Clinique de la Formation au sein du Dess de Psychologie Clinique, nous avons proposé, Dominique et moi, des séminaires thématiques au sein desquels l’approche clinique du scolaire était ainsi présentée : « c’est sur l’écart qu’instaure l’École entre sujet du savoir et sujet du désir que nous travaillerons dans ces séminaires, à partir de textes et d’études de cas, en prenant pour prétextes l’apprentissage lexique (J.-M. Besse) et l’apprentissage de la mathématique (D. Ginet) ».

Ces quelques rappels en témoignent, Dominique Ginet manifestait le souci de questionner la personnalité en développement de chaque enfant, dans ce que peut recouvrir une apparente « réussite scolaire » mais aussi dans ce que peut manifester une souffrance qui se traduit sur le terrain des apprentissages et qui peut trouver son origine dans une crise qui s’ancre ailleurs. Cette écoute-là du sujet dans son rapport au savoir, médiatisé par le rapport au désir, caractérisait l’approche que Dominique développait sur nos terrains de recherche, sur nos lieux d’enseignement, dans sa pratique clinique et dans les interventions nombreuses qu’il était amené à effectuer à la demande de parents et d’enseignants. J’ai eu un grand plaisir à pouvoir lui proposer une intervention sur des questions d’autorité dans l’éducation, intervention destinée aux parents d’élèves dans l’école maternelle de mon petit-fils. Dominique avait accepté que j’assiste à cette intervention et j’ai pu comprendre ce soir-là, une année avant sa disparition, combien il dominait son sujet et combien il savait, sans consulter aucune note, proposer une intervention riche, étayée, construite et aussi combien, dans ses réponses aux nombreuses questions, il savait ajuster sa réponse aux préoccupations des parents sans rien perdre de sa rigueur conceptuelle tout en sachant trouver les mots et les exemples de situation qui illustraient au mieux ce à quoi il souhaitait faire réfléchir.

Au fil des années, il lui semblait de plus en plus indispensable de maintenir l’insistance sur le sujet du désir, alors que nos premiers travaux de recherche montraient chez lui un intérêt partagé pour les processus cognitifs et notamment ceux qui se traduisent dans la compréhension des enjeux de l’écriture. Nos chemins nous ont alors conduits sur des itinéraires plus distincts.

La formation des psychologues scolaires, depuis que j’en ai pris la responsabilité à l’université Lyon 2 en 1998, traduit ce souci d’articuler positionnement clinique et approche socio-cognitive des apprentissages que j’ai poursuivis. Dans le livre que j’ai dirigé1 et où se sont exprimés plusieurs des membres de l’équipe de formation du DEPS, nous avons montré comment ce positionnement clinique est de nature à éclairer les enjeux des situations problématiques pour les élèves (Monique Rouzaire Besse), les élèves en grande difficulté (Alain Nesme), les enseignants (Odile Déchavanne) ou les parents (Elisabeth Bel). D’autres contributions dans ce livre montrent que la psychologie à l’école convoque d’autres lectures que la seule clinique du scolaire.

Autour du parcours de Master de Psychologie du Développement, ce projet visant à articuler sujet du désir et sujet du savoir s’est élargi à la prise en compte du sujet en relation, qui nous a conduits à penser une psychologie intégrative.

Ce tissage de fils divers doit beaucoup au compagnonnage amical avec Dominique. Merci à toi Dominique, pour toutes ces belles années.

1 Besse, J.-M. (Ed) (2005) Des psychologues à l’école ? Paris : Retz.

Bibliography

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(2006) « L’école interne : une école “à prendre par cœur” », in Je est un autre, Bulletin de liaison de l’AGSAS, n°16, pp.34-37.

(2006) « Un nouveau peuple scolaire ? Modifications conjoncturelles ou changements structurels ? », ANPEC, Aix-en-Provence.

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(2007) « Regards réciproques : l’élève nous regarde aussi. Le regard et la relation », in Les cahiers d’éducation & Devenir, n°9, Rouen.

(2007) « Formation initiale, Formation continue en psychologie, figures de l’inachèvement ? », in Canal Psy, n°80, Université Lyon 2, Lyon.

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Notes

1 Besse, J.-M. (Ed) (2005) Des psychologues à l’école ? Paris : Retz.

References

Bibliographical reference

Jean-Marie Besse, « Avec Dominique Ginet, la psychologie à la rencontre de l’école », Canal Psy, 103 | 2013, 5-6.

Electronic reference

Jean-Marie Besse, « Avec Dominique Ginet, la psychologie à la rencontre de l’école », Canal Psy [Online], 103 | 2013, Online since 10 décembre 2020, connection on 27 novembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=237

Author

Jean-Marie Besse

Professeur de psychologie

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