Emmanuel Venet, Manifeste pour une psychiatrie artisanale

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Emmanuel Venet, Manifeste pour une psychiatrie artisanale, Verdier, 2020, 96 pages, 7 euros.

Text

Emmanuel Venet est psychiatre, écrivain, lyonnais. Et sans doute bien d’autres choses encore, lui qui se situe dans la lignée d’une psychiatrie humaniste, c’est-à-dire d’une psychiatrie centrée sur l’humain, plutôt que sur sa partialisation (comportement, neurone, neuro-transmetteur…). Il est né en 1959, ce qui lui donne un certain recul sur l’évolution de la psychiatrie. Emmanuel Venet est un psychiatre de l’hôpital du Vinatier, où il a fait sa carrière. Notre chance, comme lecteur, est que c’est un psychiatre qui a, comme on disait, une plume : elle est vive, efficace, intelligente, parfois mordante. Il ne craint pas d’affirmer ce à quoi il croit comme à critiquer ce que lui semble détruire ce pour quoi il fait ce métier à l’hôpital public. Le petit format des éditions Verdier (16x10), éditions fondées par des hommes très engagés à l’extrême gauche, avec une haute idée de la culture comme leurs différentes collections en témoignent, ce petit format donc a été créé spécialement pour cela, pour soutenir une parole engagée, souvent brève.

Dans une déclaration, E. Venet affirmait : « L’abandon de la psychiatrie publique est le fruit d’une volonté plutôt que d’une impuissance politique ». On ne saurait mieux dire. Il développe l’argument dans son livre avec des références bien ciblées, aussi bien du côté de l’histoire que des chiffres, de la psychanalyse que de l’économie politique (ce qui est un pléonasme). La psychiatrie publique est abandonnée en tant que psychiatrie de secteur pour deux raisons :

Le soutien aux cliniques privées, qui appartiennent le plus souvent à des grands groupes financiers ;

La segmentation : là où la psychiatrie de secteur accueillait tous les patients d’un bassin de population, en proximité, il s’agit aujourd’hui d’avoir des unités spécialisées (autisme, dépression résistante, addictologie…) qui n’assurent plus le suivi, interviennent ponctuellement en expert, le plus souvent en expert de la chimiothérapie… tout se tient, merci les laboratoires pharmaceutiques, le DSM…

Par voie de conséquence, se développe une psychiatrie à deux vitesses : l’une pour les suffisamment riches, en clinique ; l’autre pour les pauvres, qui, hasard, nécessité ?, sont souvent les psychotiques au long cours, ceux que l’on ne guérit pas si souvent, ceux que l’on soigne, que l’on accompagne à vivre. Le choix politique de réduire les moyens de la psychiatrie publique repose sur l’idée que ces derniers coûtent cher, qu’il n’est pas utile de les soigner, qu’il suffit de les normaliser, cf. les fameuses habiletés psychosociales, de les parquer dans des institutions du médico-social (qui fait ce qu’il peut, avec les moyens qu’il a).

Manifeste pour une psychiatrie artisanale : c’est d’abord un beau titre qui souligne la nécessaire inventivité du travail en psychiatrie là où d’aucuns veulent des procédures ; cela évoque le colloque FSP sur le bricolage… C’est aussi un livre de parti pris : le parti de la vie cabossée, de la vie de la femme et de l’homme, malade ou soignant… le parti aussi de l’engagement qui ne marche jamais sans l’espoir.

Emmanuel Venet, merci pour le plaisir de lecture, merci pour l’engagement.

References

Bibliographical reference

Jean-Marc Talpin, « Emmanuel Venet, Manifeste pour une psychiatrie artisanale », Canal Psy, 126 | 2020, 2.

Electronic reference

Jean-Marc Talpin, « Emmanuel Venet, Manifeste pour une psychiatrie artisanale », Canal Psy [Online], 126 | 2020, Online since 01 septembre 2021, connection on 23 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=3188

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Jean-Marc Talpin

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