Antonio Lobo Antunes, La nébuleuse de l’insomnie

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Antonio Lobo Antunes, La nébuleuse de l’insomnie, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 2008 (2012), 347 p., 20 euros.

Text

En quatrième de couverture de « La nébuleuse de l’insomnie », la critique Filipa Melo cite Victor Hugo qui, à propos de la musique, écrivait « c’est du bruit qui pense ». Formule magnifique et parfaitement adéquate ici, en écho au « monde plein de bruit et de fureur raconté par un idiot » de Shakespeare et repris par Faulkner.

Au début, on ne comprend rien, ou si peu, ou l’on n’est sûr de rien. Que ce soit clair : cela durera tout le livre, on ne sera jamais sûr de rien. Et l’on se rappelle que Lobo Antunes, l’un des plus grands, voire le plus grand (pour ce que j’en connais) des écrivains portugais vivants, est aussi psychiatre. Il a été découvert avec « Le cul de Judas » et quelques autres ouvrages faisant vivre, plutôt que raconter, la guerre d’indépendance de l’Angola contre le Portugal.

« La nébuleuse de l’insomnie » n’est pas un livre reposant, c’est un livre exigeant du point de vue littéraire, du point de vue de la mobilisation psychique de son lecteur qu’il éprouve, c’est-à-dire qu’il met à l’épreuve de son monde. Il mobilise le psychisme, l’intelligence, la culture aussi : très vite les plus grands noms de la littérature contemporaine viennent : W. Faulkner, je l’ai écrit, T. Morrison, A. Kristoph, sans parler de très fines allusions à S. Freud.

L’écriture est exigeante et éblouissante, le lecteur reste, comme l’on dit aujourd’hui, scotché, il ne sait quoi en penser, mais se dit que c’est immense, il ne sait quoi en penser, mais se dit qu’il est face à un texte hors du commun.

Résumé : folie de l’histoire, folie sociale du silence comme loi du refoulement et du déni, folie familiale, folie singulière… Mais alors, folie de qui ? De chaque un, de tous, chaque un à sa façon. Vie d’ombre, mort fantomatique, aucun dialogue. Hommes violents, dominants-dominés, femmes violées ou tout comme et vengées froides. Des paroles lancées, jamais de rencontre, chacun muré dans le silence, le sien comme celui de l’autre. Et des générations. Et des points de vue. Autant de réalités psychiques (si peu psychiques, si agies) qui s’ignorent, qui se heurtent, qui empiètent les unes sur les autres sans le savoir. Et un grand-père qui s’enrichit en créant un domaine agricole, un fils qui abdique d’avance face déjà au silence des générations qui précèdent, deux fils à ce fils, l’un écrit, l’un est fou (on dit alors « autiste ») tant il sait intuitivement et se tait, des femmes prises : à leurs parents, à la vie, au corps…

Lobo Antunes ne raconte pas : il charrie dans l’écriture un monde violent et fou, un monde de douleurs qui hurlent le plus souvent en silence. Il donne tout cela à lire, à vivre.

Bref : lisez, et vous m’en direz des nouvelles.

References

Bibliographical reference

Jean-Marc Talpin, « Antonio Lobo Antunes, La nébuleuse de l’insomnie », Canal Psy, 108 | 2014, 2.

Electronic reference

Jean-Marc Talpin, « Antonio Lobo Antunes, La nébuleuse de l’insomnie », Canal Psy [Online], 108 | 2014, Online since 09 avril 2021, connection on 28 novembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=372

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Jean-Marc Talpin

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