Le psychotique et le psychanalyste

D’une pratique possible

DOI : 10.35562/canalpsy.383

p. 14-16

Editor's notes

Propos recueillis par Françoise Guérin, psychologue clinicienne.

Text

Françoise Guérin : Jacques Borie, merci de me recevoir pour évoquer ensemble votre ouvrage « Le psychotique et le psychanalyste », paru en 2012 aux Éditions Michèle. Tout d’abord, c’est un livre très clinique. Vous livrez une galerie de portraits qui sont autant d’hommages au labeur incessant auxquels doivent se livrer les sujets psychotiques confrontés au trop de réel de la langue. Les cas sont saisissants, mais, comme vous le précisez, chaque élément ne vaut que pour un sujet. Est-ce à dire que vous proposez une clinique du un par un ?

Jacques Borie : Bien sûr, on propose une clinique du un par un, d’abord parce que la clinique, c’est l’intérêt pour le singulier. La particularité d’un sujet est plus pertinente que le concept sous lequel on peut le ranger. Par exemple, le cas Schreber est plus enseignant que le concept de paranoïa. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des leçons qu’on peut extraire de chaque cas, qui peuvent valoir pour d’autres. Toute la question de la singularité est qu’elle a, quand même, une dimension transmissible, c’est ce que j’ai essayé de faire dans ce livre : m’en tenir au cas par cas pour ce qui est de la galerie de portraits que vous évoquez, tout en essayant d’extraire quelques enseignements qui peuvent valoir pour d’autres. Voilà l’esprit de la chose.

FG : On a beaucoup dit, et c’est ce qu’on enseigne encore souvent, que la psychanalyse ne conviendrait pas aux sujets psychotiques en raison, notamment, des difficultés pour investir l’autre du transfert. Freud avait déjà cette position-là, lors de ses premiers travaux. Or cela ne semble pas si simple que ça.

JB : Oui, on peut tout à fait répondre à ça. Freud a inventé la psychanalyse non pas avec les psychotiques, mais avec les hystériques. Et, donc, la logique qu’il dégage de l’inconscient ne peut pas être pertinente pour les psychotiques. Non pas que ceux-ci n’aient pas d’inconscient, bien évidemment – dès lors qu’on parle, on a un inconscient –, mais ils n’ont pas le même rapport à l’inconscient. Justement, c’est ce que Jacques Lacan a dégagé : c’est que le mécanisme du refoulement n’opère pas pour le psychotique. Ce qui opère, c’est un mécanisme déjà repérable chez Freud qui est la forclusion et qui ne rend pas accessible le matériel inconscient sous la modalité du retour du refoulé. Donc l’opération analytique ne peut pas être de la même nature qu’avec les névrosés. Cependant, Freud n’a jamais objecté à ce qu’il y ait une pratique analytique avec les psychotiques, même si, lui, n’en avait pas le goût.

C’est pourquoi, dès le début, certains de ses élèves comme Jung, Bleuler, Abraham et d’autres se sont penchés sur les psychotiques avec des fortunes diverses, mais Freud ne les a jamais dissuadés. C’est là-dessus que Lacan a apporté l’essentiel puisque son point de départ, ce n’est pas la névrose, mais la rencontre avec les psychotiques. Ce point de vue est essentiel à saisir : ce n’est pas une opposition, c’est une différence de point de départ qui rend possible, pour Lacan, l’abord de la psychose par la psychanalyse. Et, deuxièmement, l’argument essentiel, c’est la pratique elle-même. À savoir qu’aujourd’hui, de nombreux psychotiques s’adressent au psychanalyste, c’est ce dont j’ai voulu témoigner dans mon livre. Je ne suis pas le seul dans ce cas, c’est un phénomène de grande échelle. Donc, on peut simplement répondre par la pratique et l’expérience montre que oui, il y a une rencontre possible entre le discours analytique et le sujet psychotique.

FG : Est-ce que vous pourriez nous en dire un peu plus sur cette pratique et sur la manière dont elle s’oriente. À propos du sujet psychotique en analyse, vous écrivez : « […] moins lui importe de vérifier un savoir dans l’inconscient (ce qu’on voit plutôt chez le névrosé) que de cerner quelque chose du réel de la langue elle-même. »

JB : En effet, on n’opère pas à partir d’une supposition de savoir dans l’inconscient, je vous ai expliqué pourquoi ce n’est pas accessible pour le sujet, mais à propos d’un embarras avec le réel lui-même, de la jouissance, qu’elle soit dans la langue ou dans le corps. Il y a un trop. Alors que le névrosé se plaint plutôt d’un manque (il n’y arrive pas, il rate toujours, etc.), le psychotique se présente plutôt du côté d’un trop. Trop de jouissance dans le corps, trop de langue qui le commande et qui l’envahit, et c’est donc ce trop qu’il s’agit de traiter par le discours lui-même, par la parole pour autant qu’elle introduit, en effet, une négativation de ce trop.

« Pour Florence, c’est sa mère qui s’insinue dans sa vie, jusqu’à ressentir parfois qu’elle commande ses pensées. Elle décrit sa manière de faire, la qualifie de pernicieuse, et regrette de ne pouvoir trouver la réplique au moment nécessaire. À la séance suivante, elle arrive réjouie : “J’ai trouvé un nom pour qualifier l’attitude de ma mère à mon égard : elle est mère-nicieuse !”.
De cette invention langagière qui nous fit bien rire, elle se sert désormais comme d’un appui pour se sentir moins envahie. »

Borie J., Le psychotique et le psychanalyste, Éditions Michèle, Paris, 2012, p. 27.

C’est donc une première orientation : traiter le réel qui se présente toujours en excès pour y introduire un moins qui est la possibilité, pour le sujet, d’habiter le langage d’une façon moins envahissante, moins persécutante. C’est le premier point de notre orientation. Ensuite, ça ne suffit pas, bien sûr. Le deuxième point, c’est de trouver la particularité, pour chaque sujet, dans sa façon de traiter l’excès de jouissance : la manière dont il peut construire une solution particulière, par un objet, par un signifiant, par une nomination, par la construction délirante, par d’autres choses encore, car on n’a pas d’a priori sur le mode de solution qui va lui permettre de trouver un symptôme qui fasse, pour lui, tenir l’ensemble de ce qui est épars et qui permette un minimum, voire plus, de lien social.

« Madame F. est souvent aux prises avec la difficulté de faire tenir son corps. Le lien entre les différentes parties de son corps et l’image que lui renvoie le miroir ne lui paraît pas évident, ce qui lui procure un sentiment d’étrangeté incompatible avec une expérience d’unité. Aussi, depuis sa plus tendre enfance a-t-elle recours à la pratique du dessin pour lui permettre d’appréhender et ressentir l’unité du corps propre : “Dès que j’ai su tenir un crayon, j’ai fait des dessins d’anatomie.” Cela consistait à reproduire minutieusement chaque partie du corps, une à une, avant de les archiver dans des cahiers. À défaut de l’image du corps, l’idée était de créer un lien entre les morceaux pour obtenir une unité : elle utilisait donc un système de renvoi par des chiffres. Cette activité graphique lui assure une certaine continuité pour traiter le problème du lien entre l’image et le mot, c’est-à-dire entre l’imaginaire et le symbolique. Ce lien n’ayant pour Madame F. rien de naturel, elle doit sans cesse l’inventer. “Depuis l’enfance, je sais qu’il y a quelque chose qui ne tient pas. Je dois toujours coudre, ravauder, rapiécer. L’analyse, ça sert à faire pareil, mais à deux, c’est mieux, c’est moins fatigant.” »

Borie J., Le psychotique et le psychanalyste, Éditions Michèle, Paris, 2012, p. 23.

 

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Marc-Antoine Buriez

Voilà, en quelque sorte, les deux dimensions de l’expérience avec les psychotiques : introduire une négativité qu’apporte le langage lui-même, et trouver, à partir des inventions du sujet et pas nos idées à nous, la modalité selon laquelle sa solution sera compatible avec l’ordre du monde, comme le disait un patient que je cite dans mon livre. Voilà, à peu près, l’orientation à grands traits qu’il me semble que la plupart des cas que j’expose vérifie.

FG : Cependant, c’est quand même un peu paradoxal de penser traiter, pour un sujet, son rapport compliqué à la langue, précisément par la langue…

JB : Bien entendu, c’est le paradoxe même de l’être humain qui n’a pas d’autre habitat que le langage. C’est ce que Lacan développe particulièrement, il parle de la prison de la langue. Contrairement à l’animal qui s’affranchit de cette prison et qui vit sa jouissance directement, l’être humain ne peut qu’en passer par là. Il est fils du langage, c’est à la fois sa limite, sa persécution même parfois, puisque la langue lui revient comme un commandement pur, mais il n’y a pas d’autre solution. Il s’agit de supposer, donc, qu’à l’intérieur même de la langue qui est une prison, qui est un mur, comme le dit Lacan, il y a de multiples possibilités de savoir-faire avec, et c’est là-dessus que nous travaillons. Il y a, en effet, une langue comme habitat, c’est pour ça que Lacan distingue le sujet névrosé qui habite le langage du sujet psychotique qui est habité par lui, comme par un parasite.

« Monsieur R. a l’impression fort désagréable que des sons circulent dans son cerveau de façon erratique, sans qu’il puisse les contrôler, ni attribuer aucun sens à ces manifestations parasitaires. Cela se condense particulièrement dans le son “ou”. Au cours du travail analytique, lui revient un souvenir d’enfance qu’il situe comme étant son souvenir le plus ancien. À l’époque, lorsqu’il avait peur, c’est ce son qui envahissait sa tête, et il ne pouvait s’en détacher. Plus tard, à l’occasion de crises d’angoisse, ce même son lui revenait, associé à une pensée : est-ce le “ou” du cri du loup, ou le “ou” du “ou bien”, l’“ou” du choix ? Insoluble question qui le paralysait.
Du fait qu’elles permettent un déploiement de la langue, les séances produisent une certaine atténuation de ce phénomène parasitaire ; la masse sonore se décompacte, ouvrant à la circulation de diverses nuances de sens. Pris dans la conversation, le son perd un peu de son poids de réel. »

Borie J., Le psychotique et le psychanalyste, Éditions Michèle, Paris, 2012, p. 25.

Ce qu’on peut dire, c’est que c’est, au fond, la normalité. Le langage parasite la vie. Et il s’agit de faire avec cette contrainte pour trouver, au contraire, une dimension d’habitat, ce qui suppose que le sujet ne vive pas son rapport au langage de façon passive, mais de façon active. C’est, en quelque sorte, cette inversion que permet le travail analytique puisqu’en donnant la parole au sujet, on le rend, en quelque sorte, responsable de son langage au lieu d’en être l’objet. C’est ce que Lacan appelle le « rebroussement ». Il nous indique comment opérer dans la langue en redonnant la place du sujet, c’est-à-dire de celui qui a un rapport constructif, actif avec la langue et qui n’est pas dans la position d’être passivé, victime du commandement de l’autre, des injonctions, de la persécution. Vous comprenez le problème, ça implique d’avoir une idée du langage comme bien autre chose qu’un simple instrument de communication. C’est parfois par quoi le sujet jouit, est joui, et donc il faut s’arranger avec ça pour trouver des modalités compatibles avec la vie et le lien social. C’est aussi ça, l’invention à faire dans le travail analytique.

FG : C’est vraiment un travail d’une très grande précision que vous livrez dans ce livre. Justement, à propos de ce rapport à la langue et de ce pas à pas, dans un passage, vous parlez de compagnonnage avec le sujet psychotique. Or, dans ce domaine, ce n’est pas tout à fait d’actualité, le compagnonnage…

JB : Ben non. Nous sommes du côté du sujet. On dirait même, faisons un pas de plus, pour nous, le sujet psychotique est notre maître. Ce n’est pas nous, le maître. C’est ce qu’on voit aussi dans les présentations de malades : c’est lui qui nous enseigne. On n’a aucune idée de ce que le sujet vit, on ne peut pas s’identifier. C’est à lui de nous le dire et à nous, simplement, de demander des explications. Nous partons du point de vue que nous ne comprenons pas, mais que nous allons apprendre. C’est parce que nous avons, avec le sujet psychotique, un style de conversation, lui demandant de nous expliquer ce qui lui arrive toujours plus précisément. Et, en même temps, de traduire sa langue la plus intime qui est, peut-être, la plus délirante, de la traduire pour l’autre. Donc, déjà, d’en faire un usage pas uniquement autistique. C’est aussi ça, le pari de la conversation, mais le point de départ, en effet, ce n’est pas d’être du côté du maître, de celui qui dit au sujet comment faire - s’il y a quelque chose qui persécute les psychotiques, c’est bien ça - mais, au contraire, être celui qui va apprendre, avec le sujet, sa propre langue, sa propre manière de faire avec les autres et avec son corps, et qui, évidemment, va aussi chercher avec lui des solutions aux impasses de ses problèmes puisque, bien entendu, le sujet, s’il nous parle, c’est qu’il est embarrassé par quelque chose. Et qu’il s’agit de voir avec lui de quoi est fait cet embarras et quelles sont les modalités possibles d’un arrangement nouveau à trouver.

« On voit donc là un paradoxe typique de la psychanalyse : le sujet psychotique est affecté d’une maladie de la langue et c’est par l’usage de la langue qu’il veut alléger sa souffrance. »

Jacques Borie - Le psychotique et le psychanalyste.

FG : Parmi les lecteurs de Canal Psy, nombreux sont ceux qui ont déjà une pratique clinique et qui étudient la psychologie à partir d’une première expérience d’éducateur, d’infirmier, d’enseignant, de travailleur social etc. Leur pratique est souvent institutionnelle. Pourtant, il me semble que votre travail les concerne aussi…

JB : J’ai développé, dans ce livre, le point de vue de la pratique analytique la plus classique : un psychanalyste reçoit, à son cabinet, des patients psychotiques. Mais la question de l’analyse ne se résume pas à ça. C’est pour ça que j’explique aussi, dans mon livre, que l’on peut rencontrer les patients psychotiques dans d’autres contextes, le contexte institutionnel, et qu’on n’oppose nullement l’un à l’autre, ça, c’est très important à saisir. Donc, on peut rencontrer les psychotiques à l’hôpital et dans les institutions, car il est bien clair que, pour certains, le discours commun ne les fait pas tenir et que la suppléance de l’institution est très utile. On peut les rencontrer aussi dans d’autres lieux tels que le CPCT (Centre psychanalytique de consultations et de traitement) et les présentations de malade. On n’oppose nullement l’analyse et les autres pratiques, institutionnelles en particulier, qui ont toute leur pertinence, à condition qu’elles veuillent bien s’éclairer par les éléments de la structure du sujet tels que nous les avons grâce à Freud et Lacan. Et c’est aussi pour ça que je témoigne de ma fonction institutionnelle en tant que responsable d’une institution de psychotiques et d’autistes parmi les plus gravement atteints et je n’oppose nullement cette pratique à celle du psychanalyste. Elles sont tout à fait en lien, il faut plusieurs discours pour faire tenir certains sujets extrêmement perturbés comme ceux-là.

FG : Merci pour toutes ces précisions et pour cet ouvrage qui m’éclaire beaucoup, personnellement, dans mon travail clinique. Pour terminer, et avant de renvoyer les lecteurs à votre livre, j’aimerais que vous nous donniez une ou deux pistes de lecture. Vous avez évoqué Le Président Schreber de S. Freud et on pourrait rajouter le commentaire qu’en a fait Lacan, essentiellement dans le troisième séminaire de son enseignement intitulé « Les psychoses ». D’autres suggestions ?

JB : On peut se référer à la large bibliographie qui se trouve dans le livre. À titre d’exemple, on peut lire la thèse de psychiatrie de Lacan : « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité » ainsi que son texte princeps qui figure dans les « Écrits » : « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». Et bien d’autres choses…

Illustrations

 

 

Marc-Antoine Buriez

References

Bibliographical reference

Jacques Borie, « Le psychotique et le psychanalyste », Canal Psy, 108 | 2014, 14-16.

Electronic reference

Jacques Borie, « Le psychotique et le psychanalyste », Canal Psy [Online], 108 | 2014, Online since 09 décembre 2020, connection on 28 novembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=383

Author

Jacques Borie

Psychanalyste, membre de l’École de la Cause Freudienne, psychologue formé à l’Université Lyon 2