Les chevauchées funestes, épreuves de la faute

DOI : 10.35562/iris.1959

p. 163-172

Abstracts

Cet article se propose de montrer comment la présence récurrente de chevaux périlleux auprès de nombreux personnages de récits médiévaux et du folklore contemporain participe à la mise en lumière d’une fonction expiatoire conférée au destrier merveilleux. Il s’agit d’explorer la persistance de ce rôle dans le folklore régional français, afin de tracer un schéma d’un récit-type de la mise à l’épreuve et du tourment héroïques. La démarche retenue part de l’analyse du mythème chevalin dans le contexte du récit médiéval, afin d’arriver à une mythanalyse d’un cheval-passeur que le folklore conserve et décline au gré des récits. Le propos s’appuie sur l’exemple de certaines chevauchées de La Queste del Saint Graal, que l’on mettra en relation avec des récits de tradition orale issus des collectes éditées par Alice Joisten et Christian Abry (1995) ou par Dominique Saur (2001). Les déboires des élus du Graal auprès de chevaux terribles et merveilleux semblent bien ainsi constituer un topos de la remise en cause des vertus et des vices humains, dont la permanence se retrouve au sein de témoignages régionaux plus contemporains.

The purpose of this paper is to evidence that the recurring presence of dangerous horses alongside many characters in medieval and contemporaneous folk narratives shed light on the atonement function of this marvel destrier. The permanence of this role in the French folklore will be emphasized in order to support a schema for a narrative type about the heroic test and torment. The approach proceeds from the analysis of the horse mytheme in the context of medieval narratives toward the mythanalysis of the ferry horse of souls, as a reputed psychopomp animal, which was ambient in folklore under various tokens. Finally, starting from specific horseback rides, typical riding raids found in The Grail Quest, their proximity with contemporaneous oral narratives edited by Alice Joisten and Christian Abry (1995) or by Dominique Saur (2001) will be recalled. The setbacks of the chosen of the Holy Grail faced to marvel and terrific horses seem to meet a topos, a challenge about virtues and vices whose permanence is attested in the most recent surveys in folkloristics.

Index

Mots-clés

cheval, folklore, cavalier, épreuve, mythème, vertu, passage, héros, diable, conscience

Keywords

horse, folklore, horse-rider, heroic test, mytheme, virtue, passage, hero, devil, consciousness

Outline

Text

Remerciements
Nous tenons à remercier les professeurs Philippe Walter et Marie‑Agnès Cathiard pour leurs conseils et le soin apporté à la lecture de cette étude. Nos remerciements vont aussi à Fabio Armand pour son soutien.

Le développement qui suit propose de considérer un lien de continuité et de complémentarité existant entre les chevaux fantastiques de récits médiévaux et leurs avatars du folklore contemporain. Nous avons constaté que le cheval était un animal récurrent dans les bestiaires merveilleux de nombreuses traditions, particulièrement dans les récits du Moyen Âge français où les conteurs s’appliquent à éclairer devant l’auditoire le sens des aventures vécues par leurs héros. Cependant, Francis Dubost a précisé que « […] les premiers bestiaires du Moyen Âge roman ont ignoré le cheval, probablement parce qu’ils ne s’intéressaient pas du tout à la réalité des animaux dont ils prétendaient saisir la “nature” » (Dubost, 1992, p. 189). Progressivement pourtant le cheval prend sa place et reste souvent présent aux côtés du cavalier, dans les récits d’exploits guerriers et de prodiges ; ou dans ceux de cauchemardesques galops qui pourraient compromettre les vies autant que les âmes. Ce sont précisément de tels galops qui vont nous occuper ici. En effet, les « invariants dériv[ant] au cours du temps humain et des espaces […] », mis en évidence par Gilbert Durand (1987, p. 18), semblent alors s’affirmer au travers du mythème chevalin répété dans l’oralité et la diversité des témoignages du folklore, qui mettent en scène un éprouvant galop. De nombreux récits des régions de France insistent donc particulièrement sur la capacité du cheval à seconder et à représenter les contradictions et les tourments des hommes devant leurs erreurs. Partant d’un texte médiéval où le cheval est employé à des fins expiatoires, il s’agirait de retrouver dans les témoignages régionaux, non les chevaliers à l’identique, mais les traces de ces invariants identifiables dans d’autres récits.

Peut-on comprendre le lien entre le cheval prodigieux et son cavalier comme une permanence de la mise à l’épreuve ? En quoi son interaction avec les humains fait-elle du cheval un riche exemple de passeur toujours fréquent dans les consciences ?

La double nature du cheval et l’ambivalence des humains

Il paraît difficile de détailler en peu de mots toutes les nuances de la figure chevaline. Bien que nous choisissions de proposer l’étude à partir de quelques témoignages du patrimoine des régions françaises, ce cheval « local » demeure héritier de traditions et de civilisations qui ne sauraient se limiter à cette frontière géographique. Néanmoins, la synthèse des fonctions proposées par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (1982) dans leur Dictionnaire des symboles permet de considérer la permanence de cet animal selon un mythème précis, qu’est celui de la dualité. Nous situons cette ambivalence au centre de leur définition : « [Le cheval] est la monture, le véhicule, le vaisseau, et son destin est donc inséparable de celui de l’homme. Entre ces deux intervient une dialectique particulière, source de paix et de conflit, qui est celle du psychique et du mental. » (Chevalier et Gheerbrant, 1982, p. 322)

Cette description souligne que le lien unissant l’homme à sa monture est d’abord le signe d’un accomplissement autant terrestre que spirituel. La réticence des bestiaires romans à considérer le cheval pourrait s’interpréter en regard de cette ambivalence qui de prime abord dérangeait la quête de « nature » dépeinte par Francis Dubost. Le cheval n’est pas « nature », mais bien un animal où s’entremêlent merveille et réel. Loin de la neutralité, il apparaît comme une créature qui peut bouleverser un ordre établi et en provoquer la transformation. La notion de changement d’état serait alors centrale pour le cavalier. La double nature de la monture s’exerce sur le champ d’action qu’elle s’approprie et offre à l’être humain. En d’autres termes, elle guide sur la terre, déplace et permet un voyage d’abord topographique et utilitaire. Compris en ce sens, le cheval serait l’adjuvant ou le servant d’un maître. Pourtant, l’analyse ne pourrait s’arrêter à ce seul aspect, car le cheval n’aurait guère démontré son utilité dans la destinée des hommes. L’intérêt d’une mythanalyse de cet animal reposerait plutôt sur l’adéquation de cette première fonction avec les aspects les plus symboliques de la bête, énumérés par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (1982). Le voyage et le passage à cheval existent aussi dans cette dialectique psychique et spirituelle, source de calme comme de tumulte. Il faut considérer que le cheval de récit n’est pas invariablement animé d’intentions pacifiques envers son cavalier, pas plus qu’il n’est toujours un présage favorable auprès des auditoires. De nombreux héros sont en effet victimes de leurs chevaux ou des conséquences qu’ils apportent, précisément parce qu’il n’est pas aisé de se méfier d’une bête qu’une croyance veut fidèle, pas plus que de reconnaître ses propres fautes et de s’en amender. Or, de nombreux récits médiévaux français soulignent particulièrement les figures de dualité ; les conteurs n’ont de cesse de rappeler à l’auditoire que le vice guette à chaque instant la vertu, et que le diable n’attend que l’occasion de profiter des conflits intérieurs de chastes aventuriers. Il peut s’agir pour le conteur de conférer à la monture une place aussi capitale que celle accordée au vécu des protagonistes. Très souvent en pareil cas, le cheval n’est plus le moyen de faire avancer la narration, mais plutôt ce qui la construit et donne sens à l’aventure.

Un récit anonyme du xiiie siècle, La Queste del Saint Graal, décrit précisément l’œuvre d’un diable qui se montre à de nombreuses reprises sous la forme d’un cheval devant certains élus du Graal. La considération d’un épisode particulier de chevauchée permet de rendre compte de la relation narrative établie entre le chevalier et sa monture, ou plus exactement entre les vertus qui sont les siennes et les erreurs qui l’en écartent.

Le galop terrible de Perceval : vers un récit‑type de la mise à l’épreuve

Au sein de La Queste, les chevaliers de la Cour du roi Arthur entreprennent chacun un voyage aussi physique que spirituel, en particulier dans le cas de Perceval ou d’Hector, qui seront confrontés à des chevaux qui les connaissent mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Le premier à être mis à l’épreuve en ce sens est Perceval. Le Gallois tombe dans le piège tendu par une vingtaine d’ennemis et dans la bataille qui s’ensuit, le chevalier ne met pied à terre que lorsque ses assaillants « li ocient son cheval » (La Queste del Saint Graal, 2006, p. 257)1. Cette perte du destrier amène pour Perceval un premier changement d’état : l’animal était celui des prouesses et du combat héroïque. Le chevalier n’avait nul besoin de descendre de la croupe pour se battre et le conteur ne pourra que vanter ses mérites devant le péril. La chute de sa monture va signifier le danger de mort. Malgré une constante ardeur au combat, Perceval ne devra sa survie aux assauts ennemis qu’à l’arrivée du Bon Chevalier Galaad qui mettra fin au combat et s’en repartira au grand galop.

Or, ce n’est pas la bataille qui pose question à ce moment du récit, mais plutôt ses conséquences. Privé de son cheval, Perceval ne peut rattraper son sauveur. Quand arrive un écuyer chevauchant un roncin, un véritable dilemme trouble le Gallois : « Et quant Percevax l’encontre, si ne set que fere. Car il vodroit volentiers cheval avoir por sivre le buen chevalier […]2. » Comment répondre à la nécessité de retrouver un cheval si cela doit amener à commettre une action indigne de son rang ? La monture ne désigne plus seulement le déplacement, mais devient l’enjeu de l’identité et des désirs. Perceval est destitué de sa caste de chevalier, parce que son cheval ne peut plus le désigner comme tel. Pire encore, son désir de retrouver une monture lui laisse songer pour un instant à chevaucher un roncin d’écuyer plutôt qu’un noble destrier. Cet épisode malheureux de la Queste relie donc la perte du cheval à celle d’un statut ; et Perceval franchit ainsi une dernière étape en jetant ses armes à terre. Il est ensuite facile pour le diable de se présenter devant un homme dont les espoirs et la foi vacillent et de lui offrir un palefroi digne de ses attentes en échange de sa servitude : « Si tu [me] voloies […] creanter que tu feroies ma volenté quant je t’en semondroie, ge te le dorroie buen orendroit qui te porteroit la ou te voudroies3. » Perceval promet qu’il servira le diable, et comme convenu, un cheval noir lui est amené. Une fois le chevalier en selle, la bête est prise de furie et galope jusqu’au bord d’une rivière. Seul le signe de croix révoquera la créature maudite et sauvera Perceval de la noyade.

Une telle mésaventure permet d’éclairer la position centrale du cheval à ce point du récit, car il est l’intermédiaire de tous les changements d’état et de tous les passages. Il est indispensable au héros pour poursuivre sa quête et s’amender de sa dette auprès du Bon Chevalier, mais il est aussi essentiel dans la reconnaissance de son identité. Notons que l’écuyer ne reconnaît pas un chevalier en la personne de l’homme à pied qui s’avance et lui réclame de l’aide. Enfin, le tumulte intérieur que connaît le personnage est une aubaine pour le diable. Le cheval proposé sera l’émissaire de la folle promesse du chevalier envers l’Ennemi et le galop terrible en sera la conséquence. Grâce au cheval, la narration peut insister sur les épreuves d’un fautif qui s’est repenti au dernier instant4.

Le cheval périlleux : les étapes d’un schéma repris dans le folklore

La structure et la narration de cet épisode permettent d’amener dans le récit une épreuve dans laquelle se retrouve clairement la dialectique supposée entre cheval et cavalier. Égaré par le désir de retrouver une monture digne de lui et de son sauveur, Perceval connaît un châtiment diabolique en adéquation avec sa faute. Le cheval et son galop mortel constituent alors une merveille nécessaire à la rédemption. Par ailleurs, on retrouve des chevaux semblables dans bien des récits de chasses nocturnes, notamment celle de la Mesnie Hellquin sous la plume d’Orderic Vital, analysés dans les travaux de Claude Lecouteux. Un cortège de femmes y galopaient sur des chevaux parés de selles cloutées et incandescentes et étaient suppliciées par les brûlures, « […] confessaient devant tout le monde les péchés pour lesquels elles subissaient de tels châtiments » (Lecouteux, 1999, p. 81). Ainsi, ce cheval expiatoire, cette monture qui transporte son hôte de la damnation à la rédemption, est porteur d’un schéma que le contexte du récit peut bouleverser, mais que sa narration garde étonnamment intacte dans le folklore des régions. Nous définissons le « folklore » par ce qu’Arnold Van Gennep désignait dans ses Coutumes et croyances populaires de France comme « la science qui a pour objet d’étudier le peuple » (Van Gennep, 1980, p. 6). Ce sont les convergences et les variations dans les imaginaires des peuples qui construisent le cheval fantastique. Le folklore des régions de France est peuplé de chevaux imposant une épreuve très similaire à celle vécue par Perceval en son temps. Les étapes de la mésaventure de la Queste sont en effet clairement cloisonnées : le chevalier erre seul et désemparé jusqu’à ce qu’un diable déguisé lui présente un cheval qui répond à ses attentes ; le personnage grimpe en selle et voit sa monture partir au galop jusqu’à un péril mortel. Finalement le signe de croix le sauvera au dernier moment. Or, l’Ouest de la France connaît un cheval auquel Philippe Walter prête attention. Le cheval Gauvin est une bête docile qui se présente aux voyageurs isolés. L’histoire se répète alors :

La bête se présente pacifiquement devant un passant, mais une fois que ce dernier l’a enfourchée, le cheval est saisi de frénésie. Il galope aussi vite que le vent ; il provoque la terreur de son cavalier et veut le noyer. (Walter, 2010, p. 43)

De la même façon, mais sous un autre nom, le cheval Bayart se présente à l’égaré en l’attendant au détour du chemin, et lui réserve le même sort. Lorsque la noyade est absente, c’est une chute mortelle du haut d’une falaise qui attend le malheureux. Il est important de constater que c’est bien au cheval que le rôle central est donné. Si le folklore considère les angoisses engendrées par le diable, il se préoccupe surtout de la façon dont il entend arriver à ses fins plutôt que de l’accomplissement de ses projets. Le Bayart et le cheval Gauvin sont funestes, mais il n’appartient qu’au voyageur de se méfier de son aubaine et de refuser l’aide du cheval. L’épreuve elle-même ne varie presque pas, puisque de tels chevaux auraient pu se présenter à Perceval au temps de la Queste. Du Bayart, du cheval Gauvin ou de la monture du diable, il s’agit toujours de se repentir d’une erreur de jugement. En revanche, le cavalier a connu au fil des récits de profonds bouleversements. Les épreuves de la chevauchée ne se limitent pas à de preux héros, mais touchent aussi de modestes anonymes, traduisant unanimement la mésaventure dans toutes les consciences. Le nom du cavalier du Bayart importe bien moins que son erreur. C’est ainsi que les contributions de Dominique Saur à la collecte de récits fantastiques menée par Daniel Loddo s’attachent à rapporter le vécu des méconnus, sans cesse transformé dans l’oralité du folklore. Le Vigan redoute alors le Drac, petit génie malfaisant et facétieux qui lui aussi préfère se déguiser : « Quand il prend l’apparence d’un cheval — ou d’une jument est-il souvent précisé — il devient alors “la bête qui s’allonge” capable de charger sur son dos jusqu’à vingt-quatre personnes. » (Saur, 2001, p. 20) Un vieil homme du Vigan raconte comment un groupe de jeunes gens grisés par la fête et le vin fut amené un soir à traverser une rivière. Inquiétés par l’obstacle, ils virent venir à eux un cheval esseulé qu’ils ne tardèrent pas à vouloir dompter. Tandis qu’ils envisageaient de passer à tour de rôle, ils constatèrent que la bête pouvait s’allonger d’autant de places qu’il y avait de jeunes gens. Seul le dernier du groupe redoutait ce prodige et faisait le signe de croix salvateur. Le mythème du passage se trouve tout particulièrement accentué dans ce récit.

Le pouvoir du cheval repose en effet sur sa capacité à transporter les cavaliers et les faire traverser sans effort apparent. Une fois encore, la narration ne laisse aucun doute sur la duplicité de la monture : « Hélas ! Ils ne se doutaient pas du terrible danger qu’ils courraient. » (Saur, 2001, p. 22) En outre, le passeur est aussi celui qui fait traverser le torrent ; et le cheval est une nouvelle fois le prétendu adjuvant qui va aider à surmonter l’obstacle. Les étapes de la chevauchée survivent et ne sont que formellement modifiées pour les besoins spécifiques du récit. On retrouve donc le désir de posséder un cheval naissant sur une erreur de jugement et un égarement momentané des malheureux5. La bête funeste est toujours présentée « pacifiquement » et engage la confiance des cavaliers. Si la chevauchée n’a pas le temps d’être engagée ici, la prise de conscience demeure au travers du geste rédempteur et l’auditoire est amené à redouter de telles erreurs. Dans le même récit, la chevauchée est à la fois celle des corps et celle des âmes.

En outre, le rajout ou l’omission de certains détails sur un même canevas du galop terrible amènent à confirmer que seuls les thèmes du passage et de la double nature ont une réelle importance. À cet égard, les témoignages des Êtres fantastiques des Alpes édités par Alice Joisten et Christian Abry (1995) sont significatifs. Un témoignage des Hautes-Alpes rapporte qu’un groupe de voyageurs rencontra un âne capable de s’allonger démesurément. Ils décidèrent de s’en emparer jusqu’à ce qu’un ancien du village ait donné l’alerte en reconnaissant le démon sous le masque. Le conte s’achève sur la considération du péril encouru : « S’ils y étaient montés tous dessus, peut-être qu’il serait parti les dérocher (précipiter dans un ravin) quelque part. » (Joisten et Abry, 1995, p. 96) Le narrateur ne livre pas la raison de la présence des voyageurs en ces lieux, pas plus qu’il ne fait mention d’un quelconque obstacle à franchir. Le cheval, un âne dans ce cas, constitue l’épreuve à lui seul et l’erreur d’avoir voulu tirer profit d’un terrible prodige suffit à la justifier. Par ailleurs, il existe de nombreuses chevauchées fondées sur cette même structure, mais où le regard d’un tiers l’emporte sur le vécu des victimes. Ce n’est plus seulement l’auditoire des récits qui assiste aux tourments d’un cavalier pourchassé par ses vices, mais les personnages eux-mêmes. La Savoie connaît des nuits entières de chasses nocturnes, durant lesquels les honnêtes gens seraient avisés de ne pas sortir. À Beaune, on redoute le Roi Hérode et sa compagnie de cavaliers sans têtes, dont Alice Joisten et Christian Abry donnent les déclinaisons : « On la nomme Cavalerie de Pilate ; armée du Roi Hérode, Haute Chasse et dans une petite partie de la Savoie, « Roi Chasséran » : Résseran, Roi Chasséran… » (p. 164) Aux motifs variables de « cavaleries fantastiques » avec ou sans têtes, moribondes ou suppliciées, s’ajoutent certains cas où est décrit le malheur des témoins qui furent trop téméraires en regardant passer les Chasses et à qui « un coup de fouet détourn[ait] la tête ». Parfois encore, c’est une jambe humaine qui est jetée parmi la foule d’irrespectueux curieux. Porteur solennel ou macabre des cortèges nocturnes et fantastiques, le cheval est aussi le passeur entre les mondes.

La chevauchée du songe : incertitude du cauchemar

De Perceval aux voyageurs des Alpes, de l’errant solitaire aux témoins de chasse nocturne, s’est dessiné un cheval qui conserve son ambivalence. Il est toujours à la fois le porteur qui déplace les êtres et le passeur qui soupèse les âmes. Cependant, certains récits lui confèrent une importance que sa seule présence physique ne permet pas de mesurer. Si le cheval peut être l’animal de la rédemption, le châtiment pour les fautes commises, il faut considérer que la narration médiévale ou le témoignage contemporain maintiennent une ambivalence du songe autour du cheval. Les chasses rapportées par Lecouteux (1999) ou Joisten et Abry (1995) sont essentiellement nocturnes. La veille de l’esprit est souvent incertaine dans ces galops terribles. On peut considérer une autre version de monture qui s’allonge prenant place à Mégevette, où les voyageurs sont dépeints comme épuisés dans la nuit. En outre, un vœu formulé à haute voix par un imprudent fera venir à eux le cheval (Joisten et Abry, 1995, p. 246‑247, voir les autres enquêtes de Charles Joisten des années 1960 ; Joisten, 2010, p. 104‑105, E521.1 Ghost of horse, Motif Index de Stith Thompson). Angoisses, fautes et mauvais rêves sont autant d’éléments à considérer dans chaque version des récits. Parfois, la robe du cheval suffit à révéler les stigmates d’un cauchemar, rappellent Jean Chevalier et Alain Gheerbrant :

Si les chevaux blêmes sont parfois dits blancs, il faut entendre par là la blancheur nocturne, lunaire, froide, faite de vide, d’absence de couleur […] Le cheval est blême comme le suaire d’un fantôme. Sa blancheur est voisine de l’acception la plus courante du noir : c’est la blancheur du deuil, telle que l’entend le langage commun lorsque on parle de nuits blanches ou de pâleur cadavérique6 […]. (Chevalier et Gheerbrant, 1982, p. 226)

Le cheval tourmenteur est bien un émissaire nocturne et parfois mortuaire qui perturbe le sommeil : les témoins qui assistent aux chasses fantastiques de Savoie ne peuvent dormir et il en va de même pour les jeunes gens ivres que le Drac ou le Bayard emportent sur leur dos. En de tels cas, le cheval est un passeur galopant à mi‑chemin entre le songe et l’éveil. En outre, dans la Queste, Perceval est bien victime d’un cauchemar qui lui fait entrevoir sa faute dans l’épreuve du galop. Son esprit n’est plus en alerte, sa foi est comme endormie par ses lamentations. Son deuil à venir est d’ailleurs prophétisé par le conteur qui précise que le cheval démonique est « […] si tres noir que ce est merveille a vooir7 » (Queste, p. 267). Plus tard dans le récit, Hector doit demander qu’un ermite lui explique le sens d’un songe dans lequel il se voit monter un cheval gigantesque et incontrôlable qui lui ferme les portes des royaumes et des gîtes. Ici, le cauchemar est celui d’un orgueil et d’une perdition dont la monture montre la démesure. Ce n’est qu’en comprenant le songe qu’Hector comprend sa faute et ce n’est qu’en reprenant leurs esprits et leur bon sens que les voyageurs échappent au ravin.

***

La fonction expiatoire du cheval comme invariant du mythe se révèle efficace. Il est vrai que dans le cadre d’un récit médiéval comme celui de La Queste del Saint Graal, la spiritualité liée au coursier dépend surtout de l’aspect religieux du texte. Le diable médiéval traquant de ses galops terribles les chevaliers fautifs n’est pas nécessairement celui qui emporte les pauvres gens de nos régions. En revanche, on retrouve sans cesse le motif de la mise à l’épreuve même dans l’égarement le plus anodin. La lecture de ces récits n’est pas invariante, mais ce sont les convergences et les divergences des témoignages qui amènent les folkloristes à les rassembler comme témoins des croyances populaires. Le mal change de forme, mais le motif du cheval furieux reste présent. Il permet de filer la métaphore d’une bête qui s’apprivoise. Le cheval de l’archevêque Turpin dans les chansons de gestes est une noble monture à l’image de son cavalier, tout comme les montures de Perceval ou d’Hector ne sont que les reflets de leurs vices. Le cheval permet le voyage en soi-même et les exemples du folklore de France lui confient le soin d’éprouver les héros aussi bien que les anonymes. Le voyage à cheval est un passage de longue haleine et si la monture est celle qui aide le mortel, elle peut être celui qui le condamne. On remarque pourtant que dans tous les exemples traités, la possibilité est tacitement offerte de ne pas monter sur le cheval. Ce sont le désir, la paresse ou encore l’ivresse qui sont condamnés dans les narrations, et ce sont autant d’exemples d’égarement et de mauvaises actions. Dompter le passeur et demander assistance au cheval implique de se dompter soi‑même. Certains personnages tirent profit des capacités prodigieuses des montures qui s’allongent, mais d’autres assignent leur propre sagesse à leur monture. Si Perceval ou les sages avisés des Alpes sont de ceux‑là, on peut enfin songer aux écrits d’Alexandre de Paris qui louait la sagesse du Roi Alexandre. Tandis que le cheval Bucéphale est un monstre anthropophage et indomptable, il devient docile et féerique devant Alexandre, qui a su se gouverner avant de gouverner (Dubost, 1992). De la même façon, le Bayart observé par Henri Dontenville dans Mythologie française (Dontenville, 1973 p. 173‑198) est à la fois le cheval‑fée qui apporte son aide aux quatre frères Aymon dans les légendes médiévales et cette terrible monture galopante redoutée dans les régions de France. Le cheval est alors une créature qui vient en aide à ceux qui connaissent leurs vices aussi bien que leur vertu.

1 « [Ils] tuent son cheval […]. »

2 « Perceval ne sait que faire : il voudrait bien avoir le cheval pour suivre le bon chevalier […]. »

3 « Si tu voulais me promettre de faire ma volonté quand je te l’ordonnerai, je t’amènerais tout de suite un bon cheval qui te mènerait où tu voudrais

4 Perceval comprend seul le sens de sa mésaventure et admet volontiers que le diable eût pu le piéger dans une chevauchée infernale. La plupart du

5 La dimension honorifique et spirituelle qui soutenait le récit de La Queste n’est certes plus la même, toutefois ces variations de sens dans le

6 On peut songer ici aux travaux d’Alice Planche, « De quelques couleurs de robes (le cheval au Moyen Âge) », trompeuse ou significative pour la

7 « [Un grand et magnifique cheval] d’un noir merveilleux à voir ».

Bibliography

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Durand Gilbert, « Permanence du mythe et changements de l’histoire », dans Le Mythe et le Mythique (actes du colloque de Cerisy), Paris, Albin Michel, coll. « Cahiers de l’hermétisme », 1987, p. 17‑28.

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Lecouteux Claude, Chasses fantastiques et cohortes de la nuit au Moyen Âge, Paris, PUF, 1999.

Planche Alice, « De quelques couleurs de robe (Le cheval au Moyen Âge) », Le Cheval dans le monde médiéval, Senefiance, no 32, 1992, p. 401-415.

Saur Dominique, « De l’âtre à la croisée des chemins quercynois : quand l’écheveau des facéties du Drac s’embrouille… », dans D. Loddo et J.-N. Pelen (éd.), Êtres fantastiques des régions de France, Paris, L’Harmathan, 2001.

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Notes

1 « [Ils] tuent son cheval […]. »

2 « Perceval ne sait que faire : il voudrait bien avoir le cheval pour suivre le bon chevalier […]. »

3 « Si tu voulais me promettre de faire ma volonté quand je te l’ordonnerai, je t’amènerais tout de suite un bon cheval qui te mènerait où tu voudrais. »

4 Perceval comprend seul le sens de sa mésaventure et admet volontiers que le diable eût pu le piéger dans une chevauchée infernale. La plupart du temps, en particulier dans le récit de La Queste, un ermite croisera la route des chevaliers afin de leur expliquer la raison d’être des prodiges qu’ils vivent. La fonction expiatoire du cheval s’en trouve d’autant plus explicitée devant l’auditoire.

5 La dimension honorifique et spirituelle qui soutenait le récit de La Queste n’est certes plus la même, toutefois ces variations de sens dans le récit de folklore confirment que le désir déraisonnable demeure un motif d’expiation par l’intermédiaire du cheval. Le désir des jeunes gens du Vigan s’incarne dans le fait de vouloir traverser, mais surtout dans le profit qu’ils pourraient tirer du pouvoir de la bête.

6 On peut songer ici aux travaux d’Alice Planche, « De quelques couleurs de robes (le cheval au Moyen Âge) », trompeuse ou significative pour la compréhension des récits, la couleur du crin n’est jamais anodine (1992, p. 401-415).

7 « [Un grand et magnifique cheval] d’un noir merveilleux à voir ».

References

Bibliographical reference

Clément Pélissier, « Les chevauchées funestes, épreuves de la faute », IRIS, 34 | 2013, 163-172.

Electronic reference

Clément Pélissier, « Les chevauchées funestes, épreuves de la faute », IRIS [Online], 34 | 2013, Online since 31 janvier 2021, connection on 18 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1959

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Clément Pélissier

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