Introduction
Les livres possèdent une force singulière, celle de nous accompagner dans la solitude, d’éveiller notre imaginaire et nos émotions, et de nous transporter vers d’autres horizons. À travers leurs pages, ils nous relient aux autres et nous offrent, peut‑être, la chance de vivre mille vies en une. À une échelle plus vaste, les livres peuvent être de puissants tuteurs de résilience, offrant refuge, réconfort et inspiration dans les moments de doute ou d’adversité. À travers les récits de personnages qui surmontent des épreuves, les lecteurs découvrent des modèles de courage, de persévérance et de transformation. Les mots deviennent des compagnons silencieux qui aident à atténuer la douleur et à raviver l’espoir. En cela, les livres ne sont pas seulement des sources de savoir, mais des alliés intimes dans le cheminement vers la résilience.
Dans les fictions post-apocalyptiques, l’adversité s’impose comme une constante implacable : catastrophes climatiques et environnementales, pénuries de ressources essentielles, effondrement des structures sociales et menace constante de violence. Les personnages doivent souvent lutter pour leur survie dans un monde dévasté, où chaque décision peut être une question de vie ou de mort. Pensons à La Route (The Road, 2006) de Cormac McCarthy, où les hommes, livrés à eux‑mêmes, commettent des actes barbares pour obtenir ressources et nourriture, symbolisant la régression de l’humanité face à l’anéantissement de la société. Ces épreuves ne sont pas seulement physiques, mais aussi morales et psychologiques : il faut savoir préserver son humanité face à la barbarie, faire confiance dans un climat de méfiance, ou choisir entre solidarité et instinct de survie. Dans la littérature post-apocalyptique pour adolescents, au traumatisme de l’effondrement de la société s’ajoute souvent celui lié à la mort des parents, laissant le jeune protagoniste dans une position encore plus vulnérable physiquement et émotionnellement. L’adversité devient alors un catalyseur de transformation, de passage à l’âge adulte, révélant les forces et les failles de chacun, et soulevant des questions fondamentales sur la résilience, l’espoir et la capacité à se reconstruire dans un monde bouleversé.
Dans cette littérature post-apocalyptique destinée à la jeunesse, alors que certains personnages réagissent en s’affranchissant des règles de la société antérieure, en pillant et saccageant tout sur leur passage, allant même jusqu’au viol et à la violence, d’autres incarnent au contraire la capacité de survivre d’une manière plus calme et paisible. C’est le cas dans la trilogie des Chroniques post-apocalyptiques d’Annie Bacon, où Astride, treize ans, doit apprendre seule à « survivre à la faim, à la soif, à l’ennui, à la solitude, au chamboulement complet de son monde » (Bacon, 2016b). Après le passage soudain d’une onde neutronique dévastatrice et meurtrière, elle doit faire le deuil tant de ses proches que d’un « futur rêvé qu’elle n’aura jamais plus » (Bacon, 2016a, p. 73). D’une manière analogue, dans le roman Sirius de Stéphane Servant, le personnage d’Avril assume la responsabilité de son jeune frère à la suite du décès de leurs parents, dans un contexte dystopique marqué par la propagation d’un virus provoquant la stérilité chez les humains et les animaux, entraînant ainsi l’effondrement conjoint de la civilisation et de la biosphère. De leur côté, Nell et sa sœur Eva, protagonistes du roman Dans la forêt de Jean Hegland, nourrissent l’espoir d’un retour à la normalité, malgré l’accumulation de catastrophes récentes — pénuries, coupures d’électricité et des réseaux de communication, épidémies — qui viennent s’ajouter au décès de leur mère des suites d’un cancer, puis à la mort accidentelle de leur père et, enfin, au viol d’Eva par un rodeur. Confrontées à la perte simultanée de leurs repères et de leurs proches, Astride, Avril et Nell font preuve d’une remarquable résilience, et ces trois avides lectrices utilisent le pouvoir des livres comme vecteur de reconstruction et de réinvention.
La représentation des livres et de la pratique de la lecture dans la littérature a déjà fait l’objet de travaux antérieurs, tant dans le cadre des corpus canoniques de la littérature française et québécoise que dans celui de la littérature destinée à un jeune public. Entre autres, Lucie Hotte a examiné les multiples fonctions que peuvent assumer les livres dans les romans québécois, qu’elles soient référentielles, intertextuelles ou autoréférentielles (2001), et Sandrine Aragon a étudié l’évolution de l’« image de la lectrice » dans la littérature française de 1650 à 1850 (2004 ; 2003), tandis que Nathalie Ferrand s’est intéressée à la représentation du livre dans les romans français du xviiie siècle (2002). Plus récemment, les Cahiers Robinson ont consacré un numéro à « Ces petites filles qui lisent », dont les articles révèlent qu’une part significative de la littérature critique convoque la galerie canonique des figures de lectrices qui jalonnent ce corpus depuis le xixe siècle : de Jo March (Les Quatre Filles du docteur March, 1868) et Anne (La Maison au pignon vert, 1908) jusqu’à Hermione (Harry Potter, 1997‑2017), Lyra (À la croisée des mondes, 1998-2001) et Ophélie (La Passe-miroir, 2013‑2019). De ce corpus, émergent, selon des modalités variées, mais récurrentes, des lectrices positives, dynamiques et résolues à prendre leur destin en main en puisant dans les livres la réponse à leurs problèmes (Breton, 2022). Il faut noter que plusieurs des figures contemporaines de ce corpus s’inscrivent dans des univers fantastiques, parfois marqués par la présence de la magie et l’usage de grimoires anciens. Il nous semblait important de compléter ce tableau en y ajoutant l’image de la jeune lectrice dans un contexte post-apocalyptique, et d’en dégager les fonctions particulières que les livres y assument.
Alors que, dans les récits de Bacon, de Servant et d’Hegland, le regain d’intérêt pour la lecture après l’apocalypse s’explique en partie par la panne électrique qui rend obsolète et inutile la technologie et les réseaux de communication, chez Astride, Avril et Nell, l’acte de lire revêt une signification bien plus profonde, dépassant le simple cadre du divertissement : comme chez Hermione, Lyra et Ophélie, le livre contribue activement à la prise en main des personnages, à leur résilience. Ainsi, le présent article vise à analyser, à travers les romans de Bacon, de Servant et d’Hegland, les modalités particulières par lesquelles la lecture agit comme un tuteur de résilience et de réinvention en contexte post-apocalyptique, où elle se révèle successivement refuge émotionnel contre l’adversité, gage de survie, devoir de mémoire et médiatrice de relations interpersonnelles.
Le livre : un refuge émotionnel
Dans « Le livre dans le livre : représentations, figurations, significations », les auteurs suggèrent que, dans la littérature jeunesse, « on véhicule une image stéréotypée de l’acte de lecture, lequel s’accomplit en position allongée, en solitaire, dans un endroit fermé à l’abri du monde extérieur souvent évoqué comme hostile » (Gilnoer & Paquette, 2011, p. 5). La lecture constitue un puissant moyen de résilience tranquille, en offrant un refuge silencieux face aux tumultes de la vie. Plongé dans un livre, le lecteur s’évade, suspend le temps, et trouve dans les mots une forme de consolation discrète, mais profonde. Les histoires permettent de relativiser ses propres épreuves, de se reconnaître dans les parcours d’autrui, ou simplement de s’immerger dans un univers où les soucis du quotidien s’estompent. Sans nécessiter d’action extérieure, la lecture agit comme un baume intérieur, nourrissant l’esprit, apaisant les émotions, et renforçant la capacité à faire face aux difficultés avec calme et recul. Comme le souligne Michel Hanus, « la résilience se construit tout au long de longues zones de silence où l’enfant essaie d’abord de comprendre ce qui lui arrive. Il anesthésie sa douleur intérieure […] qui le laisserait encore plus désarmé devant l’adversité » (Hanus, 2009, p. 21). Le livre est une forme de résistance douce, mais tenace, qui forge l’endurance psychologique dans le silence des pages.
Dans Chroniques post-apocalyptiques d’une enfant sage, peu après l’accident neutronique, Astride se réfugie dans un endroit symbolique, c’est‑à‑dire à la bibliothèque municipale du Plateau-Mont-Royal, cette « caverne littéraire », ce « lieu de recueillement, de calme, d’évasion, un endroit où elle s’est toujours sentie en sécurité » (Bacon, 2016, p. 16). Ce lieu reflète la personnalité tranquille et sage de la jeune fille, mais il se veut également une métaphore de ses réactions psychologiques au traumatisme. Bien que le bâtiment semble préservé dans son intégrité extérieure, son intérieur révèle un profond désordre : les étagères sont renversées, les ouvrages éparpillés sur le sol. Cette dissonance entre l’apparente stabilité architecturale et le chaos intérieur reflète l’état émotionnel d’une jeune fille dissimulée derrière une façade de calme et de rationalité, mais en réalité submergée par un profond désarroi : « Les pires séquelles sont internes, pour les immeubles comme pour les gens. » (Ibid., p. 9) Astride se mure dans le silence et la solitude de la bibliothèque, avec les livres comme seuls compagnons, le temps d’absorber le choc émotionnel de la catastrophe. Au départ, « elle ne peut gérer une telle réalité. Pas tout de suite. Alors, pour s’empêcher de sombrer, elle se dirige vers la première étagère et range un livre » (ibid., p. 10). Cette activité de classement, un objet‑livre à la fois, contribue à remettre de l’ordre dans ses idées et ses émotions, à développer sa capacité de résilience. De plus, la jeune fille consacre ses temps libres à la lecture. Lire des bandes dessinées et des romans lui procure des moments de divertissements et d’oubli, et leurs protagonistes lui tiennent lieu d’amis en l’absence de véritables interactions sociales. La bibliothèque, au même titre que les ouvrages qu’elle abrite, constitue un espace de repli pour la jeune fille, particulièrement lorsque celle‑ci se trouve submergée par le traumatisme vécu, et confrontée à une ville désormais perçue comme menaçante.
D’autres personnages de cette trilogie bénéficient également du pouvoir réparateur des livres, notamment Kiara la « jeune entêtée » (Bacon, 2021) et Hatim le « garçon perdu » (Bacon, 2022). Sous l’influence du héros de son manga préféré, My Hero Academia, Kiara se libère rapidement du carcan des règles d’autrefois après le passage de l’onde. S’inspirant du personnage de Katsuki, adolescent à la fois rebelle et audacieux, elle puise en lui la force nécessaire pour partir à la recherche de ses parents. Confrontée à la réalité de leur décès et désemparée quant à la direction à prendre, elle trouve refuge elle aussi à la bibliothèque, où elle poursuit la lecture des aventures de Katsuki. Dans son cas, les livres lui procurent un modèle de courage et de hardiesse pour vaincre les épreuves physiques et psychologiques. Chez Hatim, le mécanisme de résilience des livres se manifeste différemment. Pour se consoler de la perte de son frère cadet, il s’imagine lui lire des albums pour enfants comme il le faisait autrefois. Ce processus de remémoration d’un acte de lecture l’amène à progresser dans les étapes du deuil. Par ailleurs, ces instants de lecture en solitaire lui offrent un refuge propice à l’introspection, lui permettant d’examiner ses besoins, ses principes éthiques et ses aspirations personnelles. Ce processus réflexif favorise une prise de conscience qui l’incite à se détacher de l’emprise néfaste de son gang de rue et à entreprendre une démarche de responsabilisation. Les livres symbolisent dans son cas l’élan vital qui le ramène vers le droit chemin.
Dans le roman Dans la forêt, la maison de Nell possède une bibliothèque bien garnie qui révèle l’érudition et la richesse intellectuelle de cette petite famille qui a choisi de vivre à l’écart de la société capitaliste. De nombreux grands canons littéraires sont mentionnés, de même que des ouvrages classiques comme La Physique quantique, Les dialogues de Platon et l’Atlas du monde (Hegland, 2018). Après les catastrophes, dans l’espoir d’un rapide retour à la normale, Nell se rabat, à l’instar d’Astride, sur la lecture comme source de divertissement, mais aussi comme refuge émotionnel : « Pendant ce temps, je lisais — ou plutôt relisais — tous les romans qui se trouvaient dans la maison […] pour me nourrir de pensées et d’émotions et de sensations, pour me donner une vie autre que celle en suspens qui était la mienne. » (Hegland, 2018) Coupée de ses pairs et du village en raison de pannes affectant l’électricité et les réseaux de communication, elle trouve dans la relecture de romans un moyen de maintenir son équilibre psychique durant le processus du deuil de sa mère, tout en atténuant le sentiment d’isolement imposé par la rupture avec le monde extérieur.
De même, Madame Mô, une amie d’Avril dans le roman Sirius, trouve dans la lecture un refuge à sa solitude et son isolement. Ancienne employée dans une villa somptueuse, elle époussetait les « rayonnages où reposaient des centaines de livres [… dont] la plupart n’ont jamais été ouverts » puisqu’ils avaient été achetés « uniquement pour la décoration » (Servant, 2017, sect. 65). D’abord réduits à de simples objets décoratifs, les livres recouvrent leur vocation première — celle de la lecture — lorsque la vieille dame entreprend de les ouvrir, une fois leurs propriétaires disparus : « Moi qui n’avais jamais lu de toute ma vie ! Ces livres sont mes compagnons ! Sans eux, je serais bien seule ! » (Ibid.) La lecture de romans classiques procure à Madame Mô un divertissement intellectuel tout en lui offrant un effet apaisant, contribuant ainsi à surmonter les difficultés et l’isolement causés par les bouleversements sociaux et environnementaux.
En contexte post-apocalyptique, le livre offre d’abord un refuge émotionnel, un espace intime où les personnages trouvent réconfort, échappatoire et consolation face à l’adversité. À mesure que les circonstances se durcissent et que la réalité impose ses exigences, le livre se transforme en un véritable gage de survie. Il ne s’agit plus seulement de se réfugier dans les mots, mais de puiser dans leur sagesse, leurs instructions ou leurs repères concrets pour affronter le monde extérieur. Cette transition marque un basculement : le livre, d’objet de consolation, devient un outil de résistance, une ressource vitale pour penser, agir et subsister.
Le livre : un gage de survie
De nos jours, l’Internet est devenu une des principales sources de renseignements en tout genre. Toutefois, dès qu’il y a une interruption du réseau ou une panne de courant comme c’est le cas dans les trois œuvres à l’étude, les protagonistes perdent cette source de savoir humain. Habituées à la technologie, Astride, Avril et Nell se sentent d’abord désemparées devant cette situation. Par exemple, Astride « soupire la perte d’Internet, source infinie de connaissances, où elle aurait facilement pu trouver la solution à son incompétence » (Bacon, 2016, p. 95). D’abord déstabilisée par la perte d’un outil familier, elle constate rapidement que « les multiples rayons s’offrent à elle sous une nouvelle lumière. L’Internet post-apocalyptique est là, devant ses yeux » (ibid., p. 96). En effet, les livres de la bibliothèque contiennent « tout le savoir nécessaire à sa survie » (ibid., p. 101). En s’appuyant sur des ouvrages de jardinage et de cuisine dénichés dans les rayonnages, elle acquiert les compétences nécessaires pour aménager un potager urbain derrière la bibliothèque et pour conserver les légumes récoltés. Ces savoir-faire renforcent ses perspectives de subsistance et améliorent ses conditions de vie dans un contexte marqué par la disparition des chaînes d’approvisionnement alimentaire. De plus, l’assimilation de ces connaissances lui permet de restaurer sa confiance en elle‑même et en sa capacité à pourvoir à ses besoins de manière autonome.
Nell parvient à la même conclusion qu’Astride quant à l’acquisition des connaissances grâce aux livres. C’est d’ailleurs durant sa lecture méthodique de l’encyclopédie — qu’elle s’est fixé comme objectif de lire de A à Z — que la gravité de la situation s’impose à elle : « Et l’ordre inexorable de l’encyclopédie parle à nouveau de ma vie, cette fois en me mettant face à la pire des vérités : il n’y aura pas de secours. » (Hegland, 2018) La lecture devient, en cette circonstance, un vecteur de lucidité, une étape essentielle de la résilience. Nell prend conscience qu’elle devra mobiliser ses ressources cognitives et les savoirs contenus dans les ouvrages afin de réunir les conditions propices à atteindre l’autosuffisance alimentaire pour elle et sa sœur.
Bien que la forêt, frontière naturelle entre Nell et la civilisation, ait été son terrain de jeu durant son enfance, l’adolescente ne possède qu’une connaissance sommaire des plantes qui y poussent. Elle a hérité de sa mère, elle‑même issue d’un milieu urbain et réfugiée à la campagne, une méfiance envers la flore sauvage, perçue comme potentiellement toxique. Pour remédier à cette lacune, Nell cherche dans la bibliothèque familiale le guide Les Plantes indigènes de la Californie du Nord qu’elle ouvre avec empressement. Elle espère y découvrir des renseignements sur de nouvelles sources de nourriture afin de compenser l’épuisement rapide de leurs réserves. Bien que le guide lui fournisse une abondance d’informations, il ne répond pas à ses attentes, comme en témoigne son commentaire :
Ça a été une déception. Je crois qu’inconsciemment je m’étais attendue à un ami, un guide, une grand‑mère — une femme sage qui nous aimait et qui savait notre souffrance, qui sortirait des pages de ce livre et me conduirait dans les bois, s’agenouillant au bord du ruisseau pour me montrer les herbes, enfonçant son bâton dans la berge pour déterrer des racines, m’apprenant patiemment où chercher, quand récolter et comment préparer les bienfaits de la forêt. (Hegland, 2018)
Nell établit une distinction entre savoir théorique et apprentissage concret acquis sur le terrain. Sa déception vient du constat qu’un livre, malgré la richesse des informations qu’il contient, ne saurait égaler l’expérience transmise de manière pratique par une personne compétente et attentive à nos besoins. À cet instant, elle éprouve un profond regret de ne pas avoir passé davantage de temps aux côtés de son père dans le jardin, où elle aurait pu apprendre à maîtriser certains gestes essentiels. Cela dit, malgré les critiques formulées sur l’hermétisme de l’ouvrage, Nell parvient à reconnaître de nombreuses espèces végétales qui peuplent la forêt avoisinante. Elle y déniche des plantes comestibles ainsi que d’autres aux vertus médicinales. Grâce à ces identifications, elle réussira à sauver la vie de sa sœur gravement malade. À l’instar des Chroniques, le livre devient un vecteur de savoir vital, assurant la transmission de connaissances essentielles à la survie, et ce, bien après la disparition de ceux et celles qui les détenaient.
Dans un contexte de survie où les repères traditionnels s’écroulent, les échanges prennent parfois une forme symbolique révélatrice. Par exemple, avant d’apprendre à jardiner, Astride troque des livres contre des denrées essentielles à sa subsistance. En effet, contrairement aux pilleurs, elle refuse de dérober de la nourriture dans les commerces — pourtant déserts — des environs, à moins d’y déposer quelques livres comme mode de paiement. Elle estime que les ouvrages tirés des rayonnages de la bibliothèque constituent une forme de rétribution pour le travail de rangement qu’elle a effectué. Dans un monde où l’argent n’a plus aucune valeur, les livres acquièrent le statut de monnaie d’échange pour la jeune fille. Similairement, dans Sirius, le personnage surnommé le Conteur troque quant à lui des histoires contre des biens essentiels qui lui permettent de combler ses besoins primaires : « Je raconte des histoires aux gens que je croise [… et] ils me donnent de quoi améliorer mon quotidien. Et surtout ils me racontent leurs histoires. […] C’est comme ça que je survis. Sans les histoires, je serais mort aujourd’hui. » (Servant, 2017, sect. 40) Dans un monde privé de technologie, l’oralité redevient un vecteur de transmission des récits. Qui plus est, cette transmission de bouche à oreille des faits vécus tisse des liens entre les gens par le partage d’expériences, de connaissances et surtout d’émotions. Confier son traumatisme au Conteur concourt à la catharsis des survivants et au devoir de mémoire.
Le livre : un devoir de mémoire
Dans la fiction post-apocalyptique, le devoir de mémoire prend une dimension poignante et essentielle. Les livres y deviennent des reliques sacrées, porteurs d’un savoir menacé d’extinction : « Lire ne servait plus à rien sinon à ne pas oublier le passé. » (Servant, 2017, sect. 68) Alors que les sociétés s’effondrent et que les repères socioculturels disparaissent, la littérature incarne la mémoire collective, la trace d’un monde révolu. Les œuvres à l’étude illustrent cette tension entre oubli et préservation, où les survivants cherchent à transmettre des fragments de civilisation à travers les mots. Par exemple, Armand s’absorbe dans la rédaction de Toute l’humanité expliquée, une encyclopédie qui explique des concepts tels que l’argent, l’éducation, l’amour ou l’Internet aux générations à venir, et dont des fragments s’intercalent entre les pages de la trame narrative des Chroniques post-apocalyptiques (Bacon, 2016).
De son côté, Nell consigne ses souvenirs dans un petit cahier, qui se révèle être le support matériel du roman Dans la forêt lu par le lecteur, instaurant ainsi une mise en abyme du processus narratif. De type journal intime avec sa narration autodiégétique, ce carnet relate les événements du quotidien de la jeune femme, ainsi que ses émotions et ses pensées. Si à un moment, elle envisage de brûler le cahier, le devoir de mémoire à accomplir l’en préserve : « Je suis encore trop une conteuse d’histoires — ou du moins une gardienne d’histoires —, je suis encore trop la fille de mon père pour brûler ces pages. » (Hegland, 2018) Objet rarissime depuis la pénurie de ressources, le carnet, qui détaille les étapes de l’apprentissage initiatique de Nell, est précieusement conservé.
Similairement, le Conteur — autrefois un écrivain de fiction post-apocalyptique ! — rédige dans son carnet les histoires que lui confient les survivants croisés sur son chemin : « [S]i j’écris, ce n’est pas par nostalgie, pour faire revivre le passé. Non, j’écris pour demain. Pour ceux qui viendront après nous. » (Servant, 2017, sect. 45) Il cherche à transmettre aux générations futures une trace mémorielle du passé. Par ailleurs, dans un autre extrait, Avril l’interroge sur les raisons profondes qui motivent son désir d’écrire :
— Vous écrivez une histoire ?
Le vieil homme tapota la page de la pointe du stylo.
— J’écris notre histoire. […]
— Mais… à quoi ça sert ?
— Je n’en sais rien. Ou plutôt si. Je suis persuadé qu’un jour des enfants renaîtront sur cette planète. Tu vois, je suis plutôt optimiste. Alors il faudra qu’ils sachent. Qu’ils sachent quelles erreurs terribles ont été commises. Et peut-être qu’elles ne se reproduiront pas. (Ibid.)
Le Conteur espère qu’en consignant les événements tragiques du passé, il pourra créer une mémoire collective qui permettrait aux individus et aux sociétés de réfléchir aux erreurs commises. Cette démarche narrative ne se limite pas à la simple rétrospective : elle vise à éclairer les générations à venir. Le carnet du Conteur et le cahier de Nell, de même que l’encyclopédie rédigée par Armand, deviennent des objets de résilience culturelle, une manière de transformer les échecs antérieurs en leçons durables, rappelant que se souvenir est un acte de survie autant pour l’individu que pour l’humanité.
Le livre : un médiateur de relations interpersonnelles
Bien que le livre puisse servir de refuge temporaire aux émotions, il ne devrait pas se substituer à la poursuite de relations interpersonnelles (Cyrulnik, 2019, p. 25‑26). En effet, le livre offre une relation à sens unique puisque le lecteur sympathise ou s’identifie avec le personnage, mais les personnages ne peuvent procurer tout le soutien émotionnel nécessaire à la victime d’un traumatisme. Toutefois, le livre, plus qu’un simple refuge solitaire, devient parfois un puissant médiateur de relations interpersonnelles et de résilience collective. Face à l’hostilité du monde ou à la peur de l’autre, le livre agit comme un pont : il permet de construire un espace de dialogue, d’apprivoiser l’altérité, de se soutenir dans l’adversité. C’est ce que représente le personnage du Conteur qui, comme nous l’avons mentionné, compatit avec ceux et celles dont il recueille les histoires.
Dans les Chroniques, c’est Armand, un ancien professeur, qui le premier franchit le seuil de la bibliothèque où vit Astride. Intrigué par les ouvrages laissés par Astride dans les commerces, Armand remonte cette piste dans l’espoir de rencontrer un autre bibliophile. Lorsqu’il voit la timide adolescente, Armand feint de lui retourner les livres, jouant le rôle d’un usager du service. Cette première interaction, centrée sur le livre, constitue une étape importante de la reconstruction des deux personnages. Alors qu’Astride craignait les gens, le bienveillant Armand lui montre que les humains ne sont pas tous des « ennemis, pires que des animaux sauvages » (Bacon, 2016, p. 68). De son côté, Armand compare Astride au renard farouche du Petit Prince de Saint‑Exupéry qu’il tente lentement d’apprivoiser. Les visites répétées d’Armand à la bibliothèque favorisent l’approfondissement de leur amitié, nourrie par leurs échanges autour de recommandations littéraires. Par ailleurs, Armand témoigne de la confiance qu’il accorde à la jeune fille en lui donnant accès à l’ébauche de son encyclopédie. Par la suite, Kiara et Hatim se rendent également à la bibliothèque, transformant progressivement ce lieu en un espace privilégié de rencontres et de mise en commun de récits personnels.
De manière analogue dans Sirius, le lien entre Avril et le Conteur se tisse lorsque celle‑ci l’observe consigner ses pensées et ses histoires dans son carnet. Ce geste d’écriture ravive chez elle le souvenir de l’Encyclopédie pour enfants — un ouvrage offert par Madame Mô — qu’elle lisait à son frère dans l’intention qu’il découvre les merveilles d’un passé révolu, par exemple les oiseaux et les animaux maintenant disparus. De plus, bien avant de rencontrer le Conteur, une complicité autour des livres s’était établie entre Avril et Madame Mô. Le rapprochement s’opère quand Avril accepte d’enregistrer des livres audios sur cassettes pour la vieille dame qui, malgré sa perte d’acuité visuelle, désire garder les personnages fictifs comme compagnons pour contrer sa solitude. Ces séances d’enregistrement permettent à la jeune fille d’accéder aux œuvres majeures du patrimoine littéraire ancien, dont elle discute ensuite avec la vieille dame. Ce plaisir partagé des livres favorise l’émergence de liens d’empathie et d’entraide. Bâtisseurs de ponts dans Sirius, les livres n’échappent toutefois pas au risque de réunir des âmes incompatibles. Darius, un jeune révolté, se laisse guider par l’écoute en boucle de l’enregistrement de Roméo et Juliette réalisé par Avril, obsédé à la fois par la voix de la jeune fille dont il est amoureux, et par le tragique de la pièce. Emporté par cette tragédie shakespearienne qu’il interprète comme une déclaration d’amour d’Avril, le jeune exalté — frôlant la démence — se lance dans une poursuite acharnée de la jeune femme. Bien que les ouvrages littéraires puissent contribuer au développement de la résilience individuelle et des interactions sociales, ils demeurent parfois impuissants à juguler la violence et la déraison humaines.
Le livre : un vecteur de réinvention, de métamorphose
Les protagonistes à l’étude ont assisté au chavirement de leur univers. En plus de servir de refuge émotionnel, de gage de survie, de médiateur de relations interpersonnelles et de devoir de mémoire, les livres contribuent aussi à la réinvention des personnages, à leur métamorphose, à leur adaptation au nouvel environnement post-apocalyptique. Comme mentionné, Armand dans les Chroniques post-apocalyptiques et le Conteur dans Sirius se sont donné pour mission de raconter les événements du passé aux générations à venir. Si ce geste se veut un devoir de mémoire, il permet également à Armand, un ancien enseignant, de se réinventer en assouvissant son vieux rêve d’écriture, et à l’ancien écrivain de science-fiction de se métamorphoser en Conteur, en passeur de mémoires.
De même, les livres confèrent à Astride un objectif professionnel, un projet de vie : après sa rencontre avec Armand, elle décide d’embrasser la carrière de bibliothécaire. Ce nouvel objectif lui permet de démocratiser l’accès au savoir et à la culture au sein de la communauté de survivants qui s’organise dans le stationnement d’un magasin Canadian Tire (CT, la « Cété » ; Bacon, 2016). La Cété symbolise la métamorphose de la cité d’autrefois en une soCiété en miniature capable de s’adapter aux besoins en constante évolution d’un monde transformé, et qui reprend vie sur de nouvelles bases sociopolitiques. À la différence de nombreuses œuvres post-apocalyptiques qui mettent en scène des survivants s’affrontant pour s’approprier les ultimes ressources, la communauté de la Cété se distingue par une dynamique de coopération, où chacun contribue selon ses connaissances et ses compétences, afin d’assurer le bien commun. En psychologie environnementale, George Marshall et Per Espen Stoknes préconisent tous les deux des discours qui visent un changement positif, en misant sur la coopération et une diversité d’approches, en tenant compte des aptitudes et des capacités de chacun, ce qui permettrait de travailler en collaboration au bien‑être de tous les humains sur la planète (Marshall, 2015, p. 233 ; Stoknes, 2015, p. 149). Dans la Cété, les gens collaborent au bien‑être de la communauté et, du coup, à la reconstruction d’une nouvelle société plus solidaire. Par exemple, Armand y fait la classe aux enfants, tandis que d’autres travaillent à la construction de serres. Astride, quant à elle, y apporte des romans et des manuels, jouant les bibliothécaires ambulantes et assurant la diffusion des livres — symbole de résilience — au plus grand nombre.
Demeurant dans leur maison pendant des mois à cause de l’effondrement de la civilisation, Nell et Eva semblent d’abord figées dans le temps dans l’œuvre d’Hegland. Éventuellement, les deux sœurs réapprennent à vivre comme autrefois, à une époque où l’électricité, l’Internet et les réseaux de communication n’existaient pas. Chaque soir, Nell lit l’encyclopédie ou écrit dans son cahier à la lueur du poêle à bois. Cette œuvre post-apocalyptique, bien que tournée vers l’avenir, est marquée par une résurgence des pratiques ancestrales (jardinage, cueillette, conserves, etc.). Les efforts déployés par Nell et sa sœur leur auraient permis de subsister durablement dans ces conditions. Toutefois, l’écroulement partiel du toit de leur maison et le retour de l’agresseur d’Eva — un rappel de l’effondrement de la civilisation et de la sauvagerie humaine, respectivement — ravivent leur traumatisme et les incitent à chercher un nouveau mode de vie. Une fois de plus, les ouvrages de Nell offrent une piste de solution, une stratégie d’adaptation. Inspirées par la lecture des Plantes indigènes, ainsi que par celle des récits autochtones comme Lone Woman de l’Île de San Nicolas ou encore celui sur Sally Bell, les jeunes femmes quittent leur domicile et établissent leur nouvel habitat au sein de la souche d’un vieux séquoia, pour vivre au milieu des arbres et des animaux et se nourrir au gré des bontés que leur offre la forêt. Le récit les inscrit dans un cadre de vie s’apparentant à celui qui prévalait avant la colonisation européenne en Amérique du Nord, évoquant une époque où les Premières Nations entretenaient une relation harmonieuse avec leur environnement naturel. De manière générale, ce roman convie le lectorat à une relecture des pratiques ancestrales, l’invitant à réfléchir de manière critique à son mode de vie et à son propre rapport au monde contemporain.
Dans une démarche à la fois symbolique et motivée par un besoin de catharsis, Nell et Eva accomplissent un acte qui, dans le contexte, peut paraître irrationnel et difficile à comprendre : elles incendient la maison familiale, détruisant ainsi leurs provisions, leurs possessions et leurs souvenirs, y compris leurs livres. Nell relate ses pensées à propos des livres ainsi brûlés :
Un instant il m’a semblé plus équitable, peut‑être même plus charitable de les brûler tous. Je me suis dit que la vie qui nous attendait était de celles où les livres ne comptaient pas. J’ai songé à Eva m’attendant dans la cour, je me suis rappelé que l’encyclopédie ne m’avait pas aidée pendant son accouchement, qu’aucun livre ne m’avait préparée à sauver la vie de mon père. (Hegland, 2018)
Cette citation exprime un désenchantement profond face au pouvoir des livres, révélant que dans certaines épreuves de la vie — intimes, urgentes, humaines — la connaissance théorique devient parfois impuissante. Néanmoins, reflet de son ambivalence, Nell décide d’emporter trois livres avec elle dans la forêt. D’abord, pour Eva, les Plantes indigènes de la Californie du Nord « puisqu’il lui avait peut‑être déjà sauvé la vie, puisque c’était la seule grand-mère qu’elle aurait jamais » (Hegland, 2018). Puis, pour le fils d’Eva, elle choisit le « recueil de chants et de récits des humains qui avaient peuplé la forêt avant nous, avec l’histoire de Sally Bell » (Hegland, 2018). Enfin, pour elle‑même, elle justifie son choix de l’Index de l’encyclopédie en ces mots :
Je ne pouvais pas sauver toutes les histoires, espérer conserver toutes les informations — c’était trop vaste, trop disparate, peut‑être même trop dangereux. Mais je pouvais emporter l’index de l’encyclopédie, je pouvais essayer de préserver cette liste majeure de tout ce qui avait été fait ou dit ou compris. Peut‑être pourrions‑nous créer de nouvelles histoires ; découvrir de nouveaux savoirs qui nous maintiendraient en vie. En attendant, j’emporterais l’Index pour ne pas oublier, afin de me rappeler — et de montrer à Burl — la carte de tout ce que nous avions dû abandonner derrière nous. (Hegland, 2018)
Tout en réinventant leur mode de vie et en effectuant une rupture radicale avec les vestiges de la civilisation pour s’établir au cœur de la forêt et vivre de cueillette, Nell manifeste une volonté de préserver l’essentiel du savoir humain, un acte qu’elle considère comme un devoir de mémoire envers son neveu, lui‑même symbole des générations futures.
Enfin, dans Sirius, c’est la notion de livre elle-même qui se métamorphose. Elle passe de la lecture de l’Encylopédie pour les enfants qu’Avril fait à son frère Kid, et des canons de la littérature de la bibliothèque de Madame Mô, pour ensuite reprendre le chemin de la tradition orale par la voix du Conteur et de l’écriture à la main par sa transcription des récits qui participent au devoir de mémoire. Puis, la notion de livre s’élargit encore davantage, pour inclure celle du « Livre vivant » (Servant, 2017). Dans cette fable post-apocalyptique, le « Livre vivant » correspond au lien qui unirait tous les animaux, qui communiqueraient en pensée dans un langage imagé perdu par les êtres humains. Avril y accède en s’abandonnant à la nature à la fin de son long périple vers la Montagne, arche de Noé des espèces animales :
Avril se sentait pourtant très faible, aussi elle resta allongée entre les animaux et elle ne parla pas car il n’y avait pas besoin de paroles. Elle était maintenant semblable aux bêtes autour d’elle. Leurs pensées lui arrivaient sous la forme de mots formés d’images, de sons et d’odeurs. Un seul et unique Livre vivant. (Servant, 2017, sect. 0)
En accédant à ce savoir primordial, en s’imprégnant dans le « Livre vivant », Avril se métamorphose à son tour, évoluant vers l’animalité : elle perd sa capacité à lire les livres des humains, mais acquiert celle de comprendre le « Livre vivant » en entrant en communion avec la nature et les espèces animales qui l’habitent. Dans le roman Sirius, l’inversion du dualisme entre humanité et animalité se manifeste par une remise en question des frontières ontologiques traditionnelles, où l’animal acquiert des attributs humains tandis que l’humain se voit confronté à sa propre animalité, brouillant ainsi les repères identitaires et notre rapport au monde naturel.
Conclusion
Les trois romans à l’étude, comme c’est souvent le cas en littérature jeunesse, présentent le récit d’un passage à l’âge adulte, qui prend ici la forme d’une métamorphose post-apocalyptique. La force d’Astride, d’Avril et de Nell réside dans leur pouvoir de résilience tranquille liée à leur goût pour la lecture. Elles restent fidèles à elles‑mêmes, à leurs principes et à leurs désirs. Après avoir lutté pour leur survie, elles peuvent désormais envisager l’avenir sous un jour meilleur, les livres ayant contribué à leur résilience et à leur réinvention. Par exemple, Astride ne pense plus uniquement à survivre, mais également à retrouver le bonheur de vivre. Comme le remarque Marie-Andrée Arsenault, « s’il y a bien une leçon à tirer des Chroniques post-apocalyptiques, c’est de ne pas attendre la fin du monde pour accomplir ce qui nous tient à cœur » (2023, p. 85). Les Chroniques offrent au lecteur la possibilité de comparer son existence à celle de personnages de fiction. Il l’invite à suivre l’exemple d’Astride, c’est‑à‑dire à prendre conscience que son avenir personnel — et celui de l’humanité — repose entre ses mains. La fin ouverte sur une société qui se rebâtit sur des valeurs d’entraide et de solidarité laisse espérer que notre société actuelle pourrait elle aussi se reconstruire, et qu’il ne faut parfois qu’une jeune personne à la force tranquille pour inspirer toute une génération. Pensons ici à Greta Thunberg, la jeune militante suédoise engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique qui, en 2018, est parvenue à mobiliser des milliers de jeunes et de moins jeunes partout dans le monde.
Les romans Sirius de Stéphane Servant et Dans la forêt de Jean Hegland transmettent eux aussi un puissant message d’espoir à travers la résilience de leurs protagonistes, deux jeunes femmes confrontées à l’anéantissement du monde tel qu’elles le connaissaient. Dans ces univers post-apocalyptiques, la lecture devient un refuge émotionnel, une source de savoir et un acte de résistance. Pourtant, Nell et Avril renoncent à la lecture, non par rejet de la culture littéraire, mais comme acte d’ouverture à une vie nouvelle et geste de réconciliation avec le monde naturel. Toutefois, ce renoncement n’est que partiel puisque Nell conserve trois livres et son carnet, et que le cahier du Conteur quant à lui est rangé bien à l’abri des intempéries sous une pierre. Ce désintérêt de Nell et Avril pour la lecture marque une transition profonde : Nell et Avril passent d’une vie guidée par les mots et les récits à une existence enracinée dans le milieu naturel, dans le respect et l’écoute des espèces végétales et animales. Ce choix, loin d’être une perte, devient une forme de renaissance qui a elle‑même été inspirée par la lecture. Il symbolise une reconnexion à l’essentiel, à une sagesse instinctive que les livres à eux seuls ne peuvent transmettre. Pour le lectorat, ce message est porteur d’espoir : il suggère qu’au‑delà du chaos et de la rupture, il est possible de retrouver un équilibre, une paix intérieure, et une forme de liberté et de résilience en renouant avec le milieu naturel, le « Livre vivant ».
Ainsi, ces trois récits offrent une lueur d’optimisme aux jeunes lecteurs. Dans un monde où le pessimisme peut facilement dominer, les récits de Bacon, de Servant et d’Hegland nous rappellent que la résilience n’est pas seulement une réponse à la souffrance, mais aussi une affirmation de la vie. Les auteurs ouvrent une porte vers un nouveau départ, invitant le lectorat à envisager un monde reconstruit sur des valeurs comme l’empathie, la solidarité et le respect de la nature. Ces œuvres méritent d’être étudiées non seulement pour leurs intrigues captivantes, mais aussi pour les réflexions qu’elles suscitent sur notre propre résilience dans un monde bouleversé par les changements sociopolitiques, climatiques et environnementaux. En nous confrontant à la fragilité de notre existence, ces romans nous rappellent que, même dans les moments les plus sombres, l’humanité a la possibilité de se relever et de se réinventer, et ce, grâce à sa capacité de résilience et au pouvoir des livres.
