La démocratie italienne apparaît, depuis plusieurs années, fragilisée. Quels en sont les causes ou les symptômes ?
Deux causes peuvent être identifiées.
Tout d’abord, la chute de la participation électorale en Italie. L’Italie est une République parlementaire et le Parlement y a une structure bicamérale. Mais le bicaméralisme italien est particulier : non seulement la fonction législative appartient de manière égale aux deux chambres, mais celles-ci doivent également toutes deux accorder leur confiance au gouvernement. Il existe donc une relation de confiance entre le gouvernement et les deux chambres qui, de manière distincte, doivent accorder leur confiance dans les dix jours suivant la nomination du président du Conseil et des ministres par le chef de l’État (article 94 de la Constitution italienne). Le chef de l’État est également élu par le Parlement (les membres des deux chambres réunies en séance commune plus les représentants des vingt régions) ; il n’est pas comme en France, chef de l’exécutif. S’il a une position institutionnelle de garantie, il a, dans la pratique, un vrai rôle d’influence1.
Jusqu’aux années 1990, ce rôle central du Parlement dans le système institutionnel italien était clairement perçu par les citoyens. En Italie, en effet, depuis les premières élections de 1948, le taux de participation aux urnes s’est maintenu autour de 90 % des électeurs inscrits. Les dernières élections ont toutefois enregistré un taux de participation de 63,9 % : il s’agit du taux le plus bas jamais enregistré, mais il s’inscrit dans une tendance à la hausse progressive de l’abstentionnisme qui a débuté entre la fin des années 1990 et le début des années 20002.
Cette tendance montre que la baisse de la participation aux élections législatives en Italie accompagne la crise des partis. La crise de confiance dans les partis politiques est certainement un phénomène général, qui ne touche pas uniquement l’Italie. Les raisons sont multiples et complexes : pensons, par exemple aux processus d’individualisation qui érodent les conditions de la structure sociale qui rendaient possible l’action politique collective, aujourd’hui plus complexe dans les « sociétés liquides3 ». En Italie, cependant, ce processus s’est développé de manière plus marquée à partir des années 90, années qui ont également vu une profonde évolution institutionnelle, notamment marquée par le changement de la loi électorale d’un système proportionnel à un mode de scrutin en prévalence majoritaire4.
Ensuite, la crise des partis politiques. L’érosion de la confiance dans les partis et les politiciens – phénomène également généralisé dans les pays d’Europe occidentale – prend une ampleur plus importante en Italie5. Cela se reflète également sur la participation électorale6.
On peut comparer la situation italienne à l’expérience allemande : les niveaux de participation ont toujours été élevés (plus élevés en Italie, cependant, entre 1948 et 1987) et relativement similaires. En Allemagne, le taux de participation a légèrement baissé entre 1998 et 2021 (sans toutefois descendre en dessous de 70 %) et a même récemment augmenté, faisant un véritable bond, motivé par le défi lancé par le parti d’extrême-droite, relativement jeune, Alternative für Deutschland.
Si nous assistons aujourd’hui à une crise du rôle des partis politiques, et plus généralement de la représentation politique, nous pouvons constater que les citoyens ont tendance à négliger la participation politique par l’intermédiaire des partis7. Cela ne signifie toutefois pas qu’ils se désintéressent des choix politiques.
Cela s’est notamment vérifié lors du référendum qui s’est tenu le 22 mars 2026. Il s’agissait d’approuver ou de rejeter une révision de certains articles de la Constitution relatifs à l’organisation judiciaire8. Un scrutin pour lequel l’article 138 de la Constitution italienne ne prévoit pas de quorum de validité9. Cette consultation a enregistré une participation presque équivalente à celle des dernières élections législatives. Mais le chiffre le plus intéressant est que, selon certains analystes, 67,3 % des électeurs de la tranche d’âge la plus jeune (18-34 ans) ont voté, soit plus de huit points de pourcentage de plus que la moyenne générale (58,9 %10). Un chiffre qui semble nettement supérieur à celui enregistré concernant la participation de la même classe d’âge aux élections législatives de 202211. La participation extraordinaire des jeunes au scrutin s’explique certainement aussi par le fait qu’ils ont estimé pouvoir influencer le résultat, dans un vote sans ambiguïté. Dans un choix qui est apparu « simple » : en particulier celui du « non », dont la première motivation est la défense du texte actuel de la Constitution. Lors des élections législatives, les partis sollicitent le vote pour ensuite s’en désintéresser – en particulier des jeunes –, ce qui engendre frustration, désaffection et, en dernière analyse, abstention12.
Quel rôle les médias, les réseaux sociaux et les outils numériques, voire l’intelligence artificielle peuvent-ils jouer dans ce mouvement ?
Les new media, les réseaux sociaux, contournent les instances représentatives en les affaiblissant, mais favorisent souvent le leadership13. C’est peut-être aussi dans cette perspective qu’il faut voir la baisse continue de la participation électorale : les citoyens participent – ou croient participer14 – en utilisant les réseaux sociaux, presque comme s’il s’agissait de référendums. D’ailleurs, dans les systèmes où le référendum est non seulement réglementé, mais aussi largement utilisé (y compris comme instrument directement délibératif ou propositionnel, alors qu’il convient de rappeler qu’en Italie, le référendum n’est qu’abrogatif), les taux de participation aux élections législatives sont structurellement faibles (par exemple, en Suisse, depuis des décennies, la participation est bien inférieure à la moitié des électeurs inscrits15).
Grâce aux nouveaux médias, la politique semble aujourd’hui encore plus personnalisée, verticalisée et marquée par la polarisation des opinions.
De nouveaux mouvements et de nouvelles formes d’agrégation politique se développent. Des expériences où l’utilisation d’Internet et des médias sociaux joue un rôle croissant dans la création et l’agrégation du consensus sur les choix politiques ainsi que dans la sélection, le contrôle et l’évaluation de l’activité des membres des institutions représentatives16 ont ainsi été observées.
L’avènement de l’intelligence artificielle pose ensuite divers problèmes. Son utilisation répandue propose, en quelque sorte, une réinterprétation de la réalité. Non seulement l’IA réinterprète et transmet la réalité, mais elle le fait de manière extrêmement convaincante (elle est souvent conçue pour être assertive et persuasive), ce qui amplifie le risque. Il a en effet été souligné que les TIC (technologies de l’information et de la communication) ne sont pas de simples outils, mais des « forces interprétatives » qui reconfigurent l’infosphère17. Le défi pour les décideurs politiques réside dans le passage aux « technologies de troisième ordre », dans lesquelles le système interagit de manière autonome avec d’autres systèmes, plaçant l’être humain « hors du circuit18 » et rendant les protocoles algorithmiques fonctionnellement invisibles, c’est-à-dire opaques19. Dans ce contexte, l’IA agit comme un « moteur syntaxique » capable d’imiter des comportements intelligents sans compréhension sémantique, ce qui exige une nouvelle capacité critique de la part des décideurs pour éviter que la réalité ne soit « enveloppée » à la mesure de la machine20. À cet égard, il convient de noter que l’Union interparlementaire a adopté en 2024 des lignes directrices qui prévoient, entre autres, une approche human in the loop, visant à atténuer les risques susmentionnés21. Mais il est évident que les Parlements n’ont aucun contrôle sur la manière dont l’IA générative est utilisée par les citoyens pour s’informer sur l’activité parlementaire et, plus généralement, politique, avec le risque d’alimenter les polarisations, les distorsions et les hallucinations propres à une utilisation superficielle de ces technologies. Cette situation, combinée à la prépondérance croissante des médias sociaux, qui juxtaposent les opinions individuelles sans faire de synthèse ni produire de dialogue, pose des problèmes nouveaux et cruciaux pour le fonctionnement des institutions démocratiques.
D’autre part, les pouvoirs publics sont confrontés à des défis de plus en plus importants, qui dépassent le cadre national et exigent, en Europe, d’être abordés au moins au niveau continental. L’Union européenne elle-même et son organisation montrent plus que jamais une inadéquation évidente22.
Dans ce contexte, quelle est la place du Parlement et des assemblées ? Comment peuvent-ils remplir leurs fonctions et celles-ci se transforment-elles d’ailleurs ?
Dans ce contexte, le rôle du Parlement, et plus généralement de la représentation politique, est remis en question. Selon la classification traditionnelle de Bagehot, le Parlement doit « élire un bon gouvernement, faire de nouvelles lois, bien éduquer la nation, interpréter correctement les souhaits de la nation, porter pleinement les problèmes à l’attention du pays23 ».
La relation directe avec le dirigeant, les campagnes référendaires, la mobilisation via les réseaux sociaux, sont autant de défis à ces fonctions traditionnelles. Le temps de la politique exige en outre des choix rapides, y compris de nature législative, pour lesquels la longueur des procédures parlementaires est souvent excessive. Les parlements tentent certes de combler ce fossé en renforçant les canaux de communication directs avec les citoyens, par exemple le rôle des commissions parlementaires en tant que collecteurs d’informations et animateurs de débats publics grâce à une utilisation ciblée du réseau et des technologies les plus modernes24. Mais il s’agit là d’un domaine dans lequel il est difficile de rivaliser avec la vitesse extrême des débats et des échanges qui se développent dans l’espace public à travers les réseaux sociaux. La baisse progressive de la participation aux élections législatives est, d’une certaine manière, le signe que, dans l’opinion publique, les institutions représentatives sont perçues comme des instruments de plus en plus inadaptés pour garantir la participation des citoyens aux choix politiques nationaux, dans un contexte comme celui de l’Italie marqué par la crise des partis politiques, alors que, selon l’article 49 de la Constitution, c’est précisément la libre association des citoyens en partis qui constitue pour eux le principal instrument leur permettant de « contribuer de manière démocratique à la détermination de la politique nationale ».
Face à cette situation, ce qui semble aujourd’hui être un problème – la lenteur inévitable des procédures parlementaires – pourrait devenir un moyen de valoriser le rôle des assemblées représentatives. Des procédures lentes, ouvertes et participatives peuvent être les plus appropriées pour orienter les choix politiques vers des objectifs à long terme, plutôt qu’une législation qui, d’après l’expérience italienne et d’autres pays, tend à se développer en suivant le rythme effréné et serré du cycle politique, arrivant souvent « en aval » du problème à gérer, au lieu d’anticiper les questions grâce à des choix politiques clairvoyants.
Il s’agit d’un défi à certains égards contre-intuitif. Si le gouvernement et l’administration – d’autant plus dans le contexte européen marqué par une programmation pluriannuelle des interventions – devraient orienter les choix et les politiques publiques dans un horizon temporel cohérent avec les engagements pris par les différents pays au niveau européen et international, la nature même du mandat parlementaire conduit, dans certains cas et inévitablement, à concentrer l’attention sur des demandes particulières.
Dans cette perspective, le temps long serait-il une voie à emprunter ?
Si la personnalisation et la verticalisation de la politique poussent souvent de manière irrésistible à raccourcir l’horizon des choix des gouvernements, au rythme effréné du monde des médias sociaux, la durée structurellement moins précaire des législatures, les délais des débats et des confrontations parlementaires peuvent au contraire devenir, pour un Parlement conscient, des instruments permettant d’orienter les choix du gouvernement vers des objectifs à long terme et d’en vérifier la cohérence. En ce sens, les règles européennes, qui demandent aux États d’approuver des plans budgétaires structurels sur cinq ans, peuvent inciter à allonger l’horizon des décisions et à les faire correspondre au moins à l’alternance des législatures. Elles contribuent ainsi à un débat public plus constructif et conscient au moment des élections (dans cette perspective, pensons au rôle joué par le conseil budgétaire néerlandais, qui est même appelé à présenter, avant les échéances électorales, une évaluation économique des programmes des partis25).
À une époque où les choix et les décisions des pouvoirs publics, entre autres, s’accélèrent considérablement, garder un œil sur les problèmes à long terme (la question démographique) est une condition nécessaire à l’exercice de la souveraineté et à l’efficacité de l’action publique26. Au fond, les États européens sont nés et ont développé leurs structures précisément pour pouvoir agir sur le long terme.
Dans les démocraties contemporaines, l’équilibre entre le long terme et cette préférence pour le présent qui caractérise les expériences démocratiques27 réside dans la mise en place d’un cycle électoral qui assure la stabilité de la représentation. Des équilibres qui se sont construits de manière différente dans les diverses expériences constitutionnelles : aux États-Unis, le mandat renouvelable d’un président fédéral, titulaire du pouvoir exécutif face à un Congrès qui se renouvelle fréquemment. En France, le président est l’interprète du long terme des intérêts de la nation. Pour cette raison, il avait initialement un mandat de sept ans28 et face à lui – dans la conception gaulliste originelle – un Parlement qui se renouvelait tous les cinq ans : une période plus courte, qui se reflète dans l’action du gouvernement, chargé de la gestion des politiques. La question de savoir si le fait d’avoir fixé le même mandat pour le président et l’Assemblée nationale a mis en crise l’équilibre établi dans la Constitution de 1958 mériterait d’être davantage examinée. L’expérience la plus récente semble en effet mettre en évidence de nombreux aspects problématiques de la réforme qui a introduit le quinquennat29.
Dans tous les cas, c’est précisément dans la capacité à peser les effets des grands choix systémiques sur la vie d’une nation, sur ses perspectives à long terme, que réside la vertu propre du Parlement (d’autant plus dans un régime parlementaire comme celui de l’Italie) : aujourd’hui plus que jamais, c’est là sa raison d’être30. L’article 67 de la Constitution italienne prévoit que « chaque membre du Parlement représente la nation et exerce ses fonctions sans contrainte de mandat ». Le concept de nation englobe le long terme, les intérêts fondamentaux de la communauté politique italienne d’aujourd’hui, des générations passées et aussi des générations futures. Et c’est précisément pour cette raison, pour le sens profond attribué à la représentation politique, que chaque parlementaire « exerce ses fonctions sans contrainte de mandat ».
Au Parlement, comme le prévoient les articles 70 et 72 de la Constitution italienne, incombe avant tout la « fonction législative ». La loi est un acte juridique qui devrait avoir pour éléments essentiels la généralité, l’abstraction et donc une stabilité tendancielle31. Dans l’expérience italienne, la loi semble avoir perdu ces caractéristiques32. Le défi pour le Parlement est précisément de retrouver la dignité de la fonction législative, sa capacité à dicter une réglementation rationnelle des relations sociales, qui aborde donc en premier lieu les défis à long terme. C’est là que passe aujourd’hui le rétablissement de la capacité représentative même du Parlement33.
