Cette intervention s’inscrit dans la continuité de certains de mes travaux sur l’Amérique imaginaire et ses représentations dans lesquels je m’interrogeais sur la corrélation entre l’invention d’une Amérique politique, dans le sillon des luttes émancipatrices au XIXe siècle, et la reformulation des formulations, des images mentales et des matrices iconographiques héritées de l’époque coloniale. Au cours de l’étape historique des constructions nationales, le principe et l’image d’une Amérique « ni indienne ni européenne » que Bolívar avait évoquée1, cédèrent le pas à la multiplication des allégories des Nations et au cortège de figures militaires et/ou politiques protectrices des nouvelles patries. Si, dans les dernières années du XIXe siècle, Martí, poursuivant la réflexion intégratrice d’un Bilbao, reprit l’appellation Amérique latine avant de forger progressivement le concept de Nuestra América2, le processus ne fut pas, cette fois, accompagné d’expressions iconiques.
Nous voulons ici nous intéresser à la résurgence et au nouvel élan de cette vision d’une unité politique continentale, dans son expression politique, philosophique mais aussi iconographique, dans la deuxième partie du XXe siècle. Dans un espace latino-américain marqué par les mouvements progressistes d’émancipation et de libération nationale ou les contre-offensives nationalistes ultra-réactionnaires, l’on creusa généralement le sillon du nationalisme. Deux ensembles iconographiques se démarquèrent toutefois de cette tendance, en illustrant une Amérique continentale : d’une part la production de la communication panaméricaniste de l’OEA, marquée par la vision hégémonique des États-Unis ; de l’autre la production médiatisant le non-alignement et l’anti-impérialisme, produite à Cuba à partir des années soixante. Néanmoins, dans une situation de Guerre froide, ni l’une ni l’autre ne s’articulaient sur un projet collectif et structuré d’une Amérique politique : la première était la négation d’un projet collectif et collégial ; la seconde consistait en l’invocation d’une alternative à la première, au moyen de la construction d’une multipolarité Est-Ouest-Sud. Depuis les années quatre-vingt-dix, la conjonction de l’arrivée au pouvoir de partis progressistes et l’impulsion déterminante donnée par le président vénézuélien Hugo Chávez permirent de concrétiser l’ancienne aspiration à l’intégration de l’Amérique latine et de la Caraïbe. Dans la continuité de la vision bolivarienne et du concept martinien, la représentation iconographique se reconfigura progressivement, signe d’une volonté de construction politique mais aussi d’un ressenti et d’une aspiration partagée. Le concept de « Notre Amérique », par son évocation et par son iconographie, se diffusa, soutenu par des campagnes institutionnelles de communication. Il fut d’autres fois utilisé par des groupes issus de la société civile. Il put être invoqué depuis des institutions ou des individus se trouvant à l’articulation des deux, comme les milieux intellectuels ou l’Université.
Dans le cadre du projet politique d’intégration latino-américaine promu par Chávez et que rejoignirent des régimes progressistes, puis des régimes conservateurs, la figure de Martí, désormais emblématique du projet global de Notre Amérique, tend à s’imposer. Ce phénomène est repérable tant au niveau des discours émanant des institutions et de leurs représentants, que des intellectuels latino-américains, des média – nous pensons en particulier à Telesur, expérience d’un média audiovisuel continental et indépendant des grands groupes médiatiques du sud comme du nord –, et des réseaux sociaux – nous songeons ici au site NuestraAmérica.info3. Depuis l’expérience pionnière de l’EZLN dans les années quatre-vingt-dix, les forces progressistes latino-américaines ont envahi la Toile, utilisant la portée des nouveaux médias et suscitant la réflexion des intellectuels4. Du côté institutionnel et étatique, l’on a également engagé la réflexion sur le cadre institutionnel, l’autonomie ou le contre, la réglementation de ces nouveaux médias qui oscillent entre pouvoir et contre-pouvoir à l’échelle planétaire5. Ces relais contribuent à alimenter, par l’usage langagier et l’imaginaire, l’émergence pas forcément linéaire et l’affirmation de cette identité supra-nationale en cours d’élaboration. Au fur et à mesure que de nouveaux outils politiques et économiques se créent et fonctionnent, le concept évolue et la représentation de cet espace en voie de structuration se multiplie. L’actuelle dynamique d’intégration de l’Amérique latine et de la Caraïbe constitue le paramètre et le cadre qui rendent tout particulièrement significatif l’enjeu de la représentation et de la diffusion de cette image nouvelle.
En terme de maturation de la pensée politique régionale et universelle, la publication en 1891 de « Nuestra América » par José Martí constitua sans nul doute une étape décisive et capitale. Manifeste philosophique ou « essai poétique » pour reprendre la qualification donnée par le poète cubain Roberto Fernández Retamar, l’esprit qui anime « Nuestra América » est hérité en partie de Bolívar. Le héros libérateur avait pressenti l’enjeu continental, centré en Amérique centrale, et l’urgence vitale de réaliser l’unité politique de la région pour renforcer les nouvelles Républiques, en les protégeant des régimes européens mais aussi des États-Unis. Martí poursuivit cette analyse en dessinant les contours d’un espace latino-américain dont l’unité culturelle et historique se construisait dans la dynamique de résistance aux formes du colonialisme espagnol, toujours présent à Cuba et à Porto Rico, et de l’emprise croissante du modèle expansionniste états-unien – quand il s’imposait militairement comme au Mexique, ou qu’il jouait la carte du développement économique et financier comme à la conférence monétaire. Les exégèses postérieures ont souligné, entre autres éléments, comment la vision martinienne d’une Amérique unie, prospère et indépendante reposait sur l’idée que l’homme américain, volontairement dégagé des préjugés sociaux et racistes et, en quelque sorte, « désaliéné » des reliquats de l’idéologie coloniale, parviendrait à considérer « Notre Amérique » comme sa patrie, faisant ainsi revivre le nationalisme continental de Bolívar ou San Martín. Comme l’a remarqué le spécialiste cubain de Martí, Pedro Pablo Rodríguez, cette vision d’une unité historique et sociale – que Martí s’employa à consolider par la fabrication d’un imaginaire historique référentiel – est aussi le fruit d’une analyse lucide des rapports de force régionaux et visait à la sauvegarde des indépendances acquises ou à acquérir
[...] el latinoamericanismo martiano no es el mero sentimiento fraterno por una comunidad de origen y de idioma, sino algo mucho más profundo y verdadero : es la comprensión de la necesidad histórica de la unidad latinoamericana como la única manera, para los pueblos del Sur, de subsistir y desarrollarse como identidad sociocultural independiente frente al imperialismo norteamericano.6
Force est de constater toutefois qu’en dépit de la portée visionnaire de cette pensée, elle ne fut suivie ni d’une diffusion continentale ni d’une prise de conscience libératrice, même si dans l’indépendantisme antillaniste, l’on appliqua avec finesse et intégrité l’esprit du texte au contexte régional. Si l’article du 1er janvier 1891 de la Revista Ilustrada de New York, reproduit le 30 dans le Partido Liberal de Mexico, fut l’acte de naissance de l’expression de « Notre Amérique », ce fut surtout celui de la formulation d’un concept en gestation dans les précédentes réflexions et les écrits antérieurs de Martí. L’on continua toutefois à suivre l’usage sémantique hérité de la lignée émancipatrice latino-américaine en désignant la région sous le terme « Amérique latine »7 – je fais référence aux travaux de Miguel Rojas Mix8 et de Paul Estrade9 –.
La République de Cuba de 1902 exploita la dimension nationaliste de José Martí. Sa « re-découverte » dans les années trente remit brièvement l’accent sur la pensée anti-impérialiste et continentale du héros national. Circonscrite à sa dimension nationale, la pensée du Cubain peinait alors à trouver écho hors de l’île. La Révolution réinvestit en premier lieu sa dimension sociale et anti-impérialiste, mais elle œuvra également en faveur de la reconnaissance internationale de l’intellectuel et de ses travaux, et cela avec succès et persévérance. Sans nul doute, l’exemple de Cuba, seul pays à résister durablement à l’hégémonie en tentant de construire un modèle alternatif, ait étudié et divulgué la pensée martinienne dans ses multiples facettes pesa de manière déterminante dans le phénomène actuel.
En 1960, lors de la Déclaration de La Havane, Fidel Castro utilisait le terme de « Nuestra América », reprenant la dénomination inventée presque un siècle plus tôt et soulignant ostensiblement toute son actualité. En 1979, lors de la Session inaugurale du 6e sommet des pays non-alignés, il confirmait ce choix sémantique éloquent, employant exclusivement la locution « Nuestra América » dans son discours officiel10. Notons que le chef d’État évoquait également la région caribéenne comme un espace spécifique, la désignant comme « todos los países de América Central y el Caribe juntos ». Il faut voir se dessiner la continuité de cette vision politique dans la tentative de construction d’une alternative au bipolarisme, dont le gouvernement cubain fut promoteur dans le but de défendre sa propre souveraineté.
C’est ainsi que le processus actuel d’intégration trouve de fortes racines dans la lutte anticoloniale et le mouvement des non-alignés des années soixante et soixante-dix11. La Conférence de Bandung en 1955 avait ébauché un projet de développement basé sur la solidarité et la coopération économique et culturelle, dans le but de créer un pôle indépendant des États-Unis et l’Union Soviétique. C’était un an après le coup d’État contre le président Jacobo Arbenz au Guatemala, qui signifiait l’opposition des ÉtatsUnis à tout gouvernement socialement progressiste dans une région estimée sous contrôle. Le Mouvement put être représenté à l’ONU où certains pays latino-américains jouèrent une carte timide dans l’émancipation économique (création de la United Nations Conference on Trade and Development (UNCTAD), création de la Asociación Caribeña de Libre Comercio en 1973) ou politique : en 1972, la « Charte des Droits et Devoirs Économiques des États », portée par le Mexicain Luis Echeverría était votée. Elle posait le principe du non-alignement aux Nations Unies.
Parallèlement à ce processus mené au sein d’une organisation internationale polarisée par les deux puissances en pleine Guerre Froide12, des propositions alternatives internationales surgissaient depuis des pays refusant l’alignement. Des gouvernements progressistes13 enclenchèrent des initiatives d’ordre économique, comme la création de la SELA (Système économique Latino-américaine et Caraïbe) en 1975. Ce fut à La Havane, en 1966, que se tint la « Conférence de Solidarité avec les Peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine », radicalement anti-impérialiste – également connue comme « Conférence tricontinentale » –, à l’issue de laquelle serait créée l’OSPAAAL14 – souvent assimilée à la Tricontinentale15–. Le siège de l’OSPAAAL fut fixé à La Havane, avec un service consacré à la presse (Tricontinental Magazine) et aux campagnes d’information. La production d’affiches politiques de l’OSPAAAL, aussi prolifique qu’esthétiquement remarquable, s’employa à formuler de nouvelles propositions esthétiques pour représenter les identités politiques des pays membres. L’Amérique latine, à l’instar de l’Afrique ou de l’Asie, fut invoquée régulièrement. Elle fut souvent traitée par l’invocation de son espace géographique et de figures politiques contemporaines déterminantes : Salvador Allende, Fidel Castro, Ernesto Che Guevara. A plusieurs reprises, les graphistes cubains s’inspirèrent de Martí, qu’on invoquait beaucoup à Cuba, pour évoquer ce projet d’Amérique politique dont il avait été le penseur. Néanmoins, on ne peut dire que la référence à Martí ait touché au-delà de l’île. En revanche, après son exécution en Bolivie, la figure du Che fut investie d’un statut héroïque : l’Argentin qui avait adopté la cause des Cubains et qui venait de tomber en Bolivie au nom de la lutte anti-impérialiste incarnait au mieux les nouvelles aspirations du siècle. Il fut utilisé pour représenter l’identité révolutionnaire continentale rêvée, comme dans l’affiche ci-dessous, association par ailleurs toujours pérenne aujourd’hui.
« Día del guerrillero heroico - 8 de marzo », Elena Serrano, OSPAAL, 1968.
À ces initiatives émancipatrices répondirent des mesures et des logiques ultralibérales d’ajustement politique (blocus contre Cuba, politique de la Sécurité Nationale, interventionnisme militaire en Amérique centrale et Caraïbe, etc.) et économique (Commission Trilatérale, G7, FMI, OMC, etc.), sans compter l’instrumentalisation de l’OEA. Les retours à la démocratie des années quatre-vingt se réalisèrent au prix du sacrifice des politiques sociales au remboursement de la dette, dans la stricte application de l’orthodoxie libérale. La Perestroïka puis l’effondrement de l’URSS laissèrent Cuba sans partenaire économique et l’isolèrent sur la scène internationale, signant l’échec de cette stratégie.
Dans les années quatre-vingt dix, l’émergence des BRICS imposa que l’on rebattît les cartes, y compris au sein du G20. La question du système multipolaire et de l’hégémonie partagée, après les désastres économiques, militaires et diplomatiques des années 2000, s’imposait à nouveau. Ces évolutions furent déterminantes pour l’intégration latino-américaine. Le rôle du vénézuélien Hugo Chávez dont il faudra estimer à sa juste valeur la politique régionale, fut décisif. Le renforcement du Mercosur en fut un levier, et la création postérieure de l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques (ALBA) un autre. Lors de la première visite officielle de Chávez à La Havane, en 1994, le président cubain prononça devant les étudiants de l’Université de La Havane un discours qui est un marqueur. Alors que les deux gouvernements ébauchaient un grand projet continental, la question des termes à employer prenait une nouvelle résonance. À la mention répétée des pays qui composaient « Notre Amérique », s’ajoutait la référence à la spécificité caribéenne, avec la formule « en toda la América Latina y en todo el Caribe ». Mais surtout, le président cubain osait un néologisme fort intéressant, qu’il élaborait en analogie avec le concept de « cubanité » :
Si aquí hablamos de la cubanía, con motivo de la presencia de Hugo Chavéz podemos hablar de la “latinoamericanía”, porque son las ideas y los principios que nos corresponde defender hoy más que nunca.
Plus loin, il réaffirmait les fondements historiques de cette « latinoaméricanité » en évoquant les deux figures qui se pérennisèrent depuis et les valeurs qui conduisirent l’esprit du projet. L’on remarquera qu’actuellement, le processus d’intégration se réclame encore de la plupart de ces objectifs, même si le terme qui s’est imposé depuis pour évoquer le continent intégré n’est pas « latinoamericanía » :
Y claro está que si se llevan consecuentemente las ideas de Bolívar y Martí, se concluirá siempre en el fin de la Injusticia, en el fin de la explotación ; se concluirá siempre en la necesidad desesperada de justicia social que tienen nuestros pueblos ; se concluirá siempre en que sólo la revolución que ponga fin a todas esas injusticias, sólo la revolución que ponga fin a esos sistemas, más tarde o más temprano, será la que resuelva los problemas sociales de nuestros pueblos.
Les deux chefs d’État inscrivaient certes le projet dans la continuité historique des mouvements de la fin du XIXe siècle mais plus encore dans celle de l’antiimpérialisme et du non-alignement défendu par Cuba, au prix d’un blocus augmentant en intransigeance : « Esas son las ideas de esta época, ése es el antimperialismo de esta época, y eso nos hace sentir la necesidad de Bolívar y de Martí más que nunca. »16
Chávez fut donc l’ouvrier de cette nouvelle stratégie vers le développement. L’Alternative Bolivarienne pour Amérique Latine y la Caraïbe - ALBA - fut la réponse à l’ALCA nord-américaine. L’initiative fut menée par les présidents vénézuélien et cubain, depuis La Havane, le 14 décembre 2004. Les figures de Bolívar et de Martí furent très tôt assimilées au projet de l’ALBA par l’iconographie institutionnelle, reprise par l’iconographie illustrative des médias. Nul doute que ces formes de communication contribuèrent grandement à faire connaître les deux figures intellectuelles et révolutionnaires invoquées pour identifier le processus nouvellement en marche. L’illustration ci-dessous est représentative d’un premier courant, assez peu abouti esthétiquement, qui créait une association conceptuelle autour d’un triptyque Amérique du Sud-Bolívar-Martí qui fut décliné ad libitum.
Logotype utilisé par l’ALBA, décembre 2010.
L’amorce de cette dynamique fut servie par l’arrivée au pouvoir de dirigeants progressistes qui adhéraient à ce projet de réappropriation de la souveraineté et des ressources naturelles pour favoriser le développement social et lutter contre la misère. Leurs pays rejoignirent tour à tour cette alliance inédite, audacieuse, et émancipée : la Bolivie en avril 2006, le Nicaragua en 2007, des États caribéens17 signèrent un Mémorandum en 2007, le Honduras adhéra en 2008, etc. L’alliance inter-étatique se donna ses premiers outils : création de la Banque de l’ALBA, Traité de Commerce (TCP) ou le programme Petrocaribe18 basés sur la complémentarité et non plus la concurrence. Le changement de paradigme systémique était patent : le bien-être humain était à la fois le but et la manière de parvenir à l’intégration et au développement économiques. L’objectif de créer une zone sans pauvreté, ni analphabétisme, ni déficit médical fut édicté fin 2007 lors du sommet du Nicaragua.
En sus du développement de MERCOSUR, l’Union des Nations Sudaméricaines (UNASUR) regroupa en 2008 douze états. Son objectif convergent était de construire un espace d’intégration et d’union dans les domaines culturels, sociaux, économiques et politiques, en donnant la priorité aux programmes sociaux éducatifs, en finançant le développement d’infrastructures régionales et la protection écologique. Le « Consejo de Defensa Suramericano » et le « Consejo Suramericano de Salud » sont des organismes de coopération qui résultèrent de cette mise en place de centres de responsabilités supra-nationales. En 2008, au sommet de San Salvador, les trente-trois pays d’Amérique latine et de la Caraïbe célébrèrent symboliquement conjointement les sessions du MERCOSUR et de l’UNASUR.
La multiplication de communautés et des organisations régionales alla croissant : Communauté et Marché Commun de la Caraïbe (CARICOM), Communauté Andine, Traité de Coopération Amazonienne, etc. Leur impact s’en trouva renforcé.
Enfin, la création de la « Comunidad de Estados Latinoamericanos y caribeños » (CELAC) en 2006 marqua une nouvelle étape du processus. En effet, la CELAC, dans son esprit et son fonctionnement s’inspirait directement de ce que José Martí avait pu ébaucher19. Du point de vue de l’affichage, la CELAC ne se préoccupa ni de logotypes élaborés, ni de sites internet multimédias, ni de campagnes de communication retentissantes. Au contraire, l’on se contenta de fondamentaux simples, comme le logotype de la CELAC. Dans l’image ci-dessous, il est assorti d’une bannière, le résultat étant plus centré sur le textuel que sur l’iconographie.
Bannière officielle, CELAC, 2014.
Dans le texte de la bannière, la dénomination « Amérique latine » n’apparaît plus, substituée par une formulation à tiroir, qui renvoie autant à la personnalité légitimatrice vénézuélienne, Bolívar, qu’à la cubaine, Martí. Néanmoins, si Bolívar est cité, il n’est ensuite pas fait référence à chacun des deux personnages historiques emblématiques, mais plutôt au nom qu’ils purent donner à leur vision de l’Amérique politique. Enfin, la matrice du logotype – qui se décline en fonction des occasions et des fonctions – reprend une représentation physique, placée au second plan de l’acronyme de la communauté, souligné des couleurs du drapeau vénézuélien. Est utilisé un classique fond de carte géographique. Sa singularité réside en ce qu’il représente « Notre Amérique » de Martí, celle qui s’étend du Río Grande à la Patagonie, sans oublier, bien sûr, la Caraïbe. Cet espace uniformisé par la couleur rouge est entouré d’un anneau formé des drapeaux des pays intégrant la communauté. Sous le soulignement de l’acronyme, apparaît ce qui figure comme devise de la CELAC : « Seguimos haciendo historia ». Ainsi, il semblait y avoir toujours ambivalence sur la question de la fixation du nom de l’espace communautaire qui se structurait sous l’impulsion du gouvernement vénézuélien.
Notons toutefois que la référence à Martí et à son texte se généralise, preuve de la volonté de faire connaître sa pensée et de la réussite de cette œuvre éducative. Il n’est pas simple de discerner la part de spontanéité et la part de la mise en scène volontaire lors de prises de parole ou de vue publiques. Ainsi, dans son documentaire consacré à Hugo Chávez, le cinéaste états-unien Michael Stone capte des images de réunion du cabinet présidentiel. Dans la salle de réunion, trône un portrait de Martí, qui paraît gouverner aux travaux du président vénézuélien (à droite de l’écran), comme étant l’inspirateur de sa pensée politique.
Oliver Stone, Mi amigo Hugo, 2014, 24’50
L’authenticité ou la préparation du champ a, en dernière analyse, une importance toute relative. En effet, que le tableau de Martí soit dans le bureau habituellement ou qu’il ait été apporté pour la circonstance, il nous importe avant tout de constater qu’il est jugé important qu’il apparaisse dans le cadre pour souligner non plus l’association des deux pays à l’origine du projet d’intégration, mais bien l’assimilation, la synthèse de ce que représentent Bolívar et Martí.
Les discours des chefs d’État lors des sessions de la CELAC jalonnèrent également les étapes de l’établissement de la nouvelle norme et les discours de José Mujica sont particulièrement intéressants en terme de référenciation politique et philosophique, particularité caractéristique de l’art oratoire du président de l’Uruguay. Son discours au second sommet de la CELAC en janvier 2014 fut, comme d’autres, révélateur de sa connaissance du texte martinien20. Il y faisait explicitement référence à la lettre de Nuestra América lorsqu’il recourait à cette métaphore de l’aliénation culturelle vis-à-vis du modèle occidental qui renvoyait à la métaphore martinienne du travestissement :
« Nos tenemos que vestir como gentlemen ingleses. Porque ése es el el traje de la industrialización que se impuso en el mundo. Y hasta los Japoneses tuvieron que abandonar sus kimonos para tener prestigio en el mundo. Y nos tuvimos que disfrazarnos todos… De mono con corbata (rires) » [12’30]
Plus loin, il évoquait l’Amérique politique en employant tout naturellement l’appellation inventée par Martí [18’37, 21’31], avant de conclure son intervention d’une phrase aux accents martiniens en reprenant l’évocation de l’aliénation et l’image de la reconnaissance réciproque21 des peuples de cette « patria común que está haciéndose22 » :
« Va a ser larga esta marcha. Tenemos una vieja deuda. No nos hemos integrado y hemos vivido más de un siglo mirando para Europa para Estados Unidos, para cualquier lado. Casi no nos mirábamos entre nosotros. Ahora hemos dado un paso fantástico. Pero tenemos que construir inteligencia a favor de integración. » [21’21 21 35]
En ce qui concerne les avancées promues par le levier de l’UNASUR, l’on peut se référer aux déclarations du président Correa en décembre 2014 lors du VIIIe Sommet à Quito, qui proposait d’en modifier le cadre juridique et institutionnel, exprimant combien l’organisme était conçu comme outil de la construction d’un espace et d’un imaginaire commun, la « patria grande »23, invoquée également par les présidents Hugo Chávez, Ignacio Lula da Silva ou Cristina Kirchner. Il faut, disait-il « revisar la institucionalidad (del organismo) para ser más eficaces y eficientes en la construcción de la patria grande y para que nuestros pueblos puedan sentir más rápidamente los efectos concretos, positivos de la integración ». Ce fut lors de cette session que fut étudiée la création d’une monnaie régionale et d’un passeport sud-américain, Pasasur. Cela contribua concrètement à créer la possibilité d’un nouvel espace de circulation des personnes et des biens. Loin d’être accessoire, cela engageait une logique de réflexion et d’échanges sur le concept d’une citoyenneté latino-américaine et allait de pair avec l’amorce d’une réflexion sur une forme de citoyenneté supra-nationale et régionale. « El 5 de diciembre vamos a plantear el establecimiento del Pasaporte Suramericano para circular por la casa grande que es esta región », déclarait Ernesto Samper son Secrétaire Général.
Avec le rôle politique et fédérateur de la CELAC ou de l’UNASUR un nouveau type de processus d’intégration fut mis en œuvre, qui s’adossait sur des collaborations interétatiques et institutionnelles pour apporter des réponses collectives alternatives à celles que prônaient les pays dominants. Ces institutions multiples ne se superposent pas ni n’interfèrent mais ouvrent la voie à une stratégie commune latino-américaine et caribéenne qui passe par des réalisations concrètes. En dépit des imperfections et des inévitables compromis – dont les peuples autochtones sont les victimes, au Brésil par exemple –, l’ancrage de ce projet dans la nécessité d’un changement de modèle et dans un héritage culturel et historique commun semble solide.
À ce savoir-faire politique hérité des années du non-alignement et de la lucidité de la réflexion sur la fabrique des imaginaires, paraissait s’ajouter l’inspiration de Martí qui faisait de l’éducation et de la culture des outils de la construction de l’Amérique politique :
« Conocer el país, y gobernarlo conforme al conocimiento, es el único modo de librarlo de tiranías. La universidad europea ha de ceder a la universidad americana. »24
Des institutions et collaborations remarquables et pérennes furent créées au cours de la seconde moitié du XXe siècle, comme la Faculté latino-américaine de Sciences Sociales (FLACSO), en 1954, au Chili25 ou le Conseil Latino-américain de Sciences Sociales (CLACSO) à Lima en 1958. Dans le domaine de la recherche, après la précieuse CEPAL (Commission Économique pour l’Amérique Latine), d’autres centres virent le jour comme le Centre Latino-américain et Caribéen de Démographie (CELADE) en 1957 ou l’Institut Latino-américain de Planification Économique et Sociale (IPES). Des diplomations communes apparurent (Maîtrise latino-américaine de l’Administration Publique de la Fondation Getulio Vargas, au Brésil), ainsi que des gestions académiques régionales (Conseil Supérieur Universitaire CentreAméricain - CSUCA, Coordination des Universités du Cône Sud, Forum Universitaire du Mercosur - FOMERCO, Université d’Intégration Latino-américaine - UNILA26).
En sus des institutions de recherches et des coopérations universitaires, des initiatives non directement institutionnelles ont vu le jour ces dernières décennies. Le fait que des associations corporatistes régionales fonctionnent – nous pensons à l’Association d’Économistes d’Amérique Latine et de la Caraïbe (AEALC) et à l’Association Latino-américaine de Sociologie (ALAS) mais il y en a bien d’autres – montre un processus en marche. Le temps où les scientifiques regardaient vers les métropoles traditionnelles semble révolu. Comment ne pas, dès lors, songer à Martí lorsqu’il interrogeait :
¿Cómo han de salir de las universidades los gobernantes, si no hay universidad en América donde se enseñe lo rudimentario del arte del gobierno, que es el análisis de los elementos peculiares de los pueblos de América ? A adivinar salen los jóvenes al mundo, con antiparras yanquis o francesas, y aspiran a dirigir un pueblo que no conocen. En la carrera de la política habría de negarse la entrada a los que desconocen los rudimentos de la política. El premio de los certámenes no ha de ser para la mejor oda, sino para el mejor estudio de los factores del país en que se vive. En el periódico, en la cátedra, en la academia, debe llevarse adelante el estudio de los factores reales del país.27
Enfin, il convient d’évoquer les bourses de la CELAC qui s’impose comme le principal laboratoire d’initiatives concrètes et innovantes. Là encore, le projet paraît conçu pour répondre à l’aspiration de Martí de voir se créer une élite intellectuelle et politique ancrée dans la réalité du continent. Que l’on en juge :
Un programa especial será creado para los jóvenes ciudadanos de países miembros de la CELAC, estudiantes jóvenes exitosos de familias de bajos ingresos serán elegidos y dadas becas para estudiar en el extranjero en países donde pueden estudiar y obtener prácticas en sus campos y estar preparado para ser líderes de futuro CELAC en sus respectivas áreas.28
Comment ne pas voir dans l’émergence de ce réseau d’institutions et de chercheurs se constituer une logique non seulement collaborative mais aussi génératrice d’une pensée véritablement émancipée ? Les milieux intellectuels et universitaires nous fournissent les éléments d’une pensée politique en construction. Nous n’allons pas étudier ici le contenu de ces projets, mais seulement mentionner les occurrences et les manifestations dans le langage et la représentation, qui contribuent délibérément à la fermentation de cette nouvelle communauté imaginée. Nous prendrons donc quelques exemples, diffusés sur différents médias, dont le web et la blogosphère, de l’usage de la formulation « Nuestra América » ainsi que de sa plus récente évolution.
Certes, la terminologie et le texte martinien furent médiatisés et diffusés du fait de la communication didactique associée au projet d’émancipation et de construction d’un espace politique décolonisé, mais son appropriation par les citoyens – étudiants, intellectuels, journalistes, militants – est marquée par l’accentuation du désir de rupture avec le modèle néo-libéral. Nous avons vu que cet aspect de « rupture révolutionnaire » dans un contexte pacifique était présent dès la fin des années quatre-vingt-dix, dans les discours du président Fidel Castro. Si ce n’est donc pas en soi une nouveauté, nous relèverons que la nouveauté réside en ce que ce discours de rupture est désormais promu par des intervenants issus de la société civile – pour reprendre une terminologie européenne – et non plus pas les représentants des gouvernements. Il faut sans doute y voir un résultat d’une forme de consensus imposé, de fait, par l’élargissement de l’alliance en faveur de l’intégration par des pays aux gouvernements certes progressistes mais pas « révolutionnaires » au sens où l’entendaient les gouvernements cubains ou vénézuéliens.
Dans l’innocent calendrier ci-dessous, Nuestra América se détache de son empreinte comme emportée par les prénoms et les noms des personnalités qui « firent » Nuestra América. Sont ainsi associés des personnages du XIXe au XXe siècles, des politiques ou des militaires, des légalistes ou des insurgés. C’est l’image d’une Amérique construite par ses hommes et ses femmes, les figures héroïques d’une Révolution qui se décline selon de multiples modalités politiques. De plus, il faut voir en cette approche la manifestation de la constitution d’une culture référentielle de personnages historiques qui ne relèvent plus de leur appartenance nationale, mais plutôt d’une forme de « citoyenneté régionale » : Hostos, Martí, Sandino, Monteagudo, Sucre, Zapata, Guevara, Morelos, Correa, Allende, O’Higgins, Chávez, Castro, etc.
Calendrier Nuestra América, 2012.
Lucía Rincón Soto formalise cette approche, et aspire à conditionner une identité naissante à la nécessité d’un changement de société : « Es urgente reconceptualizar la identidad latinoamericana para poder pensarla más allá de los marcos, ahora insuficientes, del liberalismo decimonónico que constituyó su matriz en América Latina ».29 Lorsque le sociologue portugais, Boaventura de Sousa Santos s’intéresse à Notre Amérique, c’est pour trouver dans ce qui est en passe de devenir un modèle alternatif d’intégration régionale une expérience novatrice basée sur la convergence de luttes locales émancipatrices. Dans son article « Nuestra América : reinventando un paradigma », il met en avant « la naturaleza contrahegemónica de Nuestra América » potentiellement apte à développer une culture transnationale progressiste qui pourrait ouvrir la voie à une nouvelle pratique révolutionnaire. Selon lui, « nuestra América debe desterritorializarse y convertirse en la metáfora de la lucha que emprenden las víctimas de la globalización hegemónica por todas partes, sea el norte, el sur, el oriente u occidente »30. Fin 2009, les étudiants du collectif « Nuestra América »31 de l’Université Externado de Colombie, établissement privé, entendaient se joindre au mouvement des étudiants des universités publiques contre les réformes du gouvernement Uribe Vélez. Le choix de leur signalitique s’inspirait, comme on le voit ci-après, de la vision d’une Amérique animée par l’esprit de Martí. Ils écrivaient sur leur blog, assumant la responsabilité dont le Cubain investissait les jeunes générations éduquées de son temps :
Somos el presente y el futuro de nuestro país y del continente, en nuestras manos está la responsabilidad histórica de lograr lo que tanto deseamos, lo que tanto pide a gritos esta tierra : ¡¡Por Nuestra América, Unidad, Unidad y Cambio!!
Signalitique, Colectivo Estudiantil Nuestra América, 2009-2010.
Nous pourrions multiplier les exemples tant sont nombreuses et diverses les représentations d’une Amérique associée à Martí depuis les années 2000. Le concept « Nuestra América » est assimilé et repris délibérément pour évoquer ce qui préfigure la possibilité d’un changement de modèle politique, économique, mais également culturel, dans une perspective que certains qualifient comme étant postcoloniale. D’autres évoquent une véritable « bataille des mots » (« batalla por las palabras ») qui fut menée à partir de 2006, quand les gouvernements progressistes se fortifièrent, depuis les médias de communications alternatifs, pour accompagner le tournant politique.
Cette même date marque le début de la diffusion d’un néologisme qui constitue sans nul doute un phénomène en tous points remarquable, et symptomatique du dynamisme de la construction politique en cours. Avant d’être relayé par les médias militants de divers pays de « Notre Amérique », il fut conçu et diffusé par le philosophe Horacio Cerutti qui lança, depuis le Mexique, une nouvelle façon de nommer et de concevoir l’identité de l’Amérique latine et de la Caraïbe, dix ans après que Fidel Castro ait lancé le terme de « latinoamericanía ». Il s’agit de l’appellation « nuestramericanidad ». La bibliographie de Cerutti montre le cheminement qui l’a conduit à définir ce concept, dans sa démarche de fonder une philosophie depuis et pour l’Amérique latine. On put le voir incliner tout à tour pour les termes classiques (« latinoaméricain »32), en vogue (« Notre Amérique »33), globalisants (« sureador »34 cachant que selon le philosophe le Sud intègre Notre Amérique), avant de se fixer pour le néologisme qui répondait le mieux à son projet. Cerutti fonda ainsi une « filosofía nuestramericana », une philosophie à partir de son histoire critique, pour penser et pour construire collectivement un modèle véritablement alternatif de société : « Este sistema – dit-il – nos está matando y está matando la vida humana ». C’est pourquoi il aspire à s’adosser sur l’espace politique d’intégration déjà en construction.
Si le terme de « nuestramericanidad » apparut dans les années 2000, ce fut à partir de 2006 qu’il commença à se diffuser. A l’heure actuelle, son emploi va croissant. Il franchit les limites de la pensée philosophique et s’ancre de toute évidence dans une perspective politique, tel l’emploi qu’en fait Lucía Rincón Soto lorsqu’elle retrace les fondements de l’« identité nostraméricaine »35 en 2009. L’on peut trouver ce terme employé pour décrire le projet martinien : « La representación de la identidad americana formulada por Martí, el tan conocido nuestramericanismo de su madurez ».36 Appliqué au champ culturel, l’on remarque que le concept d’identité « nostraméricaine » – c’est nous qui introduisons ici un néologisme – répond à l’aspiration intégratrice que Martí y projetait, comme on peut le lire sur le blog de Pedro Godoy, historien et sociologue, de Santiago du Chili :
« Pero -como expresa Rubén Blades- todos somos "hijos de la mezcla". Incluso inmigrantes reciente -sobre todo árabes, italianos y, por cierto, españoles- proclives al mestizaje se incorporan a la gigantesca retorta y efectúan la contribución sanguínea y cultural a la nuestramericanidad. »37
Enfin, mentionnons une dernière occurrence dans un quotidien vénézuélien, le Correo del Orinoco, où une lectrice évoquait les conditions de « la sobrevivencia de nuestramericanidad única y diversa ».38 Ainsi, des amphithéâtres universitaires de Mexico au courrier des lecteurs de Caracas, nous avons recueilli un nombre suffisamment conséquent d’occurrence de ce néologisme récent « Nuestraméricanidad » et de ses dérivés grammaticaux pour pouvoir attester de son emploi en cours de généralisation. Ce serait également un phénomène inédit que de voir un terme, créé pour représenter un concept, se diffuser non seulement à travers les réseaux d’intellectuels – comme ce fut le cas pour « Amérique latine » à la fin du XIXe siècle – mais également au travers des médias de grande diffusion : télévision, journaux, radio, internet. Justement, la construction de cette identité invite également à réfléchir aux nouvelles technologies, et si l’on évoquait en introduction le rôle divulgateur de la chaîne TELESUR, l’on a vu également le président Mujica appeler à la mise en place d’un système internet autonome pour « Notre Amérique ». Est actuellement à l’étude la possibilité de développer la fibre optique dans la région afin de créer une connectivité interne et indépendante des réseaux commerciaux états-uniens. À ce titre, les solutions libres et non-commerciales sont déjà largement utilisées en Amérique latine et dans la Caraïbe, et l’on voit également de jeunes chercheurs poser des problématiques curieuses ou audacieuses, comme « “Ubuntu” y lo “nuestroamericano” : dos propuestas para PENSAR la realidad “afro” en América latina »39.
L’ensemble de ces manifestations témoigne du dynamisme de citoyens qui reprennent à leur compte un concept d’unité politique supra-nationale dont ils estiment que la concrétisation aura des retombées visibles sur leur vie quotidienne. En cela, une continuité nouvelle semble s’établir entre la pensée martinienne et les politiques actuelles d’intégration régionale. Il y a toutefois un phénomène que Martí, pourtant si à l’écoute de son temps qu’il en arriva à fournir des hypothèses prospectives, ne distingua pas : celui des migrations régionales. À ce titre, l’on pourrait s’interroger sur les possibilités d’élargissement de l’espace culturel de « Notre Amérique » au souscontinent nord-américain, dès lors que la population d’origine latino-américaine et caribéenne y est suffisamment présente. Pour l’heure, ce sont les Québécois qui répondirent à notre interrogation toute rhétorique, en organisant tous les ans depuis 2010 un défilé de l’« Amitié nuestramericana », bien attachée à la Caraïbe si l’on en croit les cœurs rouges signalés, dans les rue de Montréal. Nous en produisons ci-dessous l’affiche de 2014.
Défilé de l’amitié nuestroamericana, Montréal, samedi 2 août 2014.
Il apparaît que la représentation actuelle de l’Amérique latine et de la Caraïbe est en train de s’adapter pour diffuser mais aussi pour faire écho aux changements politiques à l’œuvre dans la région depuis plus de dix ans. Ce projet d’intégration régionale, porté initialement par les gouvernements cubain et vénézuélien, s’inscrit non seulement dans les visions politiques largement revendiquées, des libérateurs du XIXe siècle mais aussi de l’histoire difficile d’un XXe siècle où l’étau de l’hégémonie étatsunienne et de la Guerre froide empêcha un développement démocratique et souverain des pays. Une imagerie est en construction, au service d’une identité en construction. La lucidité face au processus en cours est intéressante à considérer car cet espace de « Nuestra América », loin de se construire uniquement par l’économique ou le diplomatique, s’élabore aussi sur le terrain idéologique. Serions-nous en train d’assister, avec le concours des médias modernes, à une structuration similaire à celle que l’historien Benedict Anderson a décrite lorsqu’il analysait l’impact des mobilités et de la révolution de la presse à la fin du XVIIIe siècle sur les Créoles américains ? Les pistes que nous avons suivies, quelquefois encore indistinctes ou insuffisamment ouvertes, laissent à penser que des dynamiques profondes sont en mouvement, et que l’Amérique rêvée par Martí a peut-être pour la première fois l’opportunité de se construire, grâce à la convergence de volontés politiques des gouvernements, d’aspirations au mieux-vivre des peuples, de dépassement d’identités nationales comme construction d’une alternative autonome et postcoloniale.







