L’enseignante en Espagne entre 1450 et 1550 : une figure problématique

DOI : 10.35562/textures.141

p. 59-71

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Si la figure de la « femme savante » est dérangeante pour ceux qui, clercs ou moralistes, établissent les normes auxquelles les femmes espagnoles doivent soumettre leur comportement entre la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance, celle de l’enseignante l’est peut-être plus encore. En effet, enseigner implique d’exercer une forme d’autorité sur son public, laquelle naît de la reconnaissance d’une supériorité dans le champ du savoir. Dépendants de l’héritage paulinien, les clercs et moralistes ne peuvent donc admettre que le magistère féminin s’exprime en public et encore moins devant des hommes. Pourtant, à partir de la fin du xve siècle en Espagne, les lignes semblent bouger : dans les livres comme dans la réalité, des figures d’enseignantes apparaissent.

Comment comprendre cette évolution ? Et s’agit-il d’ailleurs bien d’une évolution ou, du moins, du début d’un processus conduisant à l’acceptation sociale du magistère féminin ? Les bornes qui limitent le champ d’action des femmes se déplacent-elles vraiment ? Dans quelle mesure accorde-t-on une place aux femmes et aux figures féminines dans la transmission des connaissances ? Ce sont là les questions auxquelles nous allons tenter de répondre dans cet article.

Nous verrons d’abord quelle place les textes, qu’ils soient doctrinaux ou fictionnels, accordent au magistère féminin et à la figure de l’enseignante. Ensuite, nous nous intéresserons à la façon dont cette définition était appliquée dans la réalité, en tentant de déterminer les attributions réelles du magistère féminin. Nous chercherons enfin à savoir si la Renaissance a permis un déplacement des bornes traditionnellement imposées au magistère féminin, mais aussi au magistère masculin.

Entre doctrine et fiction : définir la place du magistère féminin

À partir des années 1450 réapparaît en Castille un type de littérature qui avait jusque-là été négligé par les auteurs locaux : la littérature didactique destinée aux femmes. Alors que les normes qui régissaient les comportements de celles-ci étaient auparavant définies et transmises essentiellement de manière orale, des écrits vont alors consigner ces normes, définir une éducation et tenter de la transmettre1. Quelle place ce discours éducatif accorde-t-il à la figure de l’enseignante ? C’est ce que nous allons tenter d’analyser dans un premier temps.

Saint Paul et ses échos : l’impossible magistère féminin

Un texte didactique, s’il veut être efficace, doit bénéficier d’une certaine autorité, et l’une des stratégies le plus souvent employées pour l’assurer est l’utilisation d’auteurs antérieurs dont la légitimité est incontestable. En ce qui concerne la place dévolue aux femmes en matière d’enseignement, la Première épître aux Corinthiens de saint Paul reste un texte fondateur : « Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis de prendre la parole ; qu’elles se tiennent dans la soumission, selon que la Loi même le dit. Si elles veulent s’instruire sur quelque point, qu’elles interrogent leur mari à la maison ; car il est inconvenant pour une femme de parler dans une assemblée2 » (I Cor, 14, 34-35). On le voit, c’est ici la parole publique des femmes qui est censurée, et plus précisément, compte tenu du contexte de l’Épître, la parole prophétique. Pourtant, ce texte a traditionnellement été utilisé non seulement pour empêcher les femmes de prêcher, mais également pour les empêcher d’enseigner. Ainsi l’Instrucción de la mujer cristiana (1528) reprend à son compte les paroles de l’Apôtre, qui suffisent à légitimer son discours :

El apóstol san Pablo, vaso de escogimiento, dando forma a la Iglesia de los de Corintho, dice : las mugeres callen en la Iglesia […] En otra parte el mismo Apóstol escribe a Timotheo su discípulo en esta forma : la mujer aprenda callando con toda sujeción, enseñar ella yo no lo permito, ni que tenga autoridad sobre el varón […] : por todos estos respetos y por otros algunos que se callan, no es bien que ella enseñe3.

On peut remarquer, dans cette citation, l’importance du champ lexical du silence (callen, callando, callan) : la parole de l’enseignante est donc bridée, mais Vives définit également ainsi une modalité d’apprentissage spécifique pour les jeunes filles. Puisque la parole semble exclue de l’apprentissage mené par les femmes, comment doit-on leur enseigner ce qu’elles doivent savoir ? Par l’exemple, plus que par le discours. C’est du moins la méthodologie prônée par Hernando de Talavera quand il cherche à définir les attributions de la responsable des novices dans un couvent cistercien d’Ávila (entre 1486 et 1493) :

no se puede negar que la más breve y más fructuosa manera de enseñar es obrando y haziendo lo que se enseña. Y por esso, en quanto buenamente se pudiere hazer, deve ser tal la que fuere deputada por maestra que pueda confirmar con la obra lo que dize por la boca4.

On peut cependant constater que la parole n’est pas exclue de l’enseignement, même si, dans ce cas, la religieuse ne transmet pas son propre enseignement, mais celui que d’autres – des hommes – ont élaboré avant elle, notamment la règle de l’ordre. Dès lors, la parole féminine peut-elle être réhabilitée en se faisant médiatrice d’un enseignement qui lui est extérieur ?

L’utilisation de la voix féminine dans la littérature didactique : le magistère féminin réhabilité ?

En Castille, aucun des textes didactiques destinés à la gent féminine publiés entre les années 1450 et les années 1520 n’a été écrit par une femme, et pourtant l’on entend dans certains des voix « féminines » qui ne sont pas toutes celles d’élèves attentives. S’il est interdit aux femmes d’enseigner, il ne semble donc pas interdit aux auteurs de revêtir les oripeaux d’un personnage féminin afin d’être mieux entendus par leur lectorat. Néanmoins, la parole féminine souffre d’un manque d’autorité, qu’il faut pallier. Or, quelle meilleure stratégie que de faire appel à la figure la plus éminente et la plus incontestable, à savoir la sainte Vierge ? C’est ce que fait Juan López de Salamanca, dans son Libro de las Historias de Nuestra Señora (1465-1468), dans lequel il met en scène un dialogue entre sa destinataire, Leonor de Pimentel, comtesse de Plasencia et la sainte Vierge, qui tient donc le rôle de l’enseignante. Il définit d’ailleurs lui-même la situation d’énonciation qu’il a créée :

Será la escripta lectura por manera de fabla entre dos personas de sexu femenino, de las quales la una pregunta como disçípula afectuosa de aprender; la otra, como maestra ganosa de enseñar e responder5.

Le Libro, outre qu’il fait intervenir une enseignante à l’autorité incontestable du fait de son origine divine, met donc en place une relation pédagogique exclusivement féminine, du moins dans l’espace de la construction littéraire, car il va de soi que López de Salamanca reste l’auteur des préceptes qu’il adresse à Leonor de Pimentel et à toutes ses lectrices potentielles.

Une femme peut-elle, cependant, enseigner à un homme ? C’est là un point problématique, comme le suggère Pedro de Luján, dans ses Coloquios matrimoniales (1550) : « mas a la clara quiero andar, aunque esto parece falta de seso, una mujer querer aconsejar a un hombre, porque comúnmente falta en nosotras6 ». Malgré tout, c’est bien l’auteur de cette précaution oratoire – Doroctea – qui va jouer le rôle du conseiller conjugal, non seulement auprès de son amie Eulalia, mais aussi auprès du mari de celle-ci : Marcelo. À l’inverse de la sainte Vierge, Doroctea ne s’adresse donc pas seulement à un auditoire féminin, que ce soit sur l’axe intra-diégétique ou sur l’axe extra-diégétique, puisque le destinataire des Coloquios est un homme (don Juan Claros de Guzmán, comte de Niebla). Mais ces deux personnages transgressent-ils vraiment le précepte paulinien ? Ils enseignent, certes, mais dans des domaines bien particuliers (la Vierge se livrant, si l’on peut dire, à une autobiographie et Doroctea s’occupant d’affaires conjugales et domestiques), et surtout ils ne prennent la parole que dans un échange individuel, et pas devant une assemblée.

La fiction comme espace du magistère féminin ?

Une femme qui enseigne à un groupe des savoirs universitaires : voilà qui serait réellement transgressif. Mais une telle figure peut-elle exister, ne serait-ce que dans la fiction ? Un personnage de femme savante et capable de prendre la parole devant une assemblée de sages connaît un certain succès à la fin du xve siècle et au début du xvie dans les lettres castillanes : la Doncella Teodor7. Esclave chrétienne, celle-ci a été instruite en toutes sciences par un maître qui se retrouve contraint de la vendre. Sa culture est alors perçue comme une valeur ajoutée, puisqu’elle fait augmenter le prix de vente au point que le sultan, qui désire l’acheter, souhaite d’abord savoir si le jeu en vaut la chandelle et va demander aux sages de son royaume de tester les connaissances de la jeune fille. Ceux-ci vont donc lui poser un certain nombre de questions, auxquelles elle va bien entendu apporter la réponse adéquate. Cependant, si c’est bien un personnage féminin qui s’exprime, sa voix semble bien masculine, notamment quand elle définit ainsi la femme : « Arca de mucho bien y de mucho mal, imagen del hombre, bestia que nunca se harta8 ». Le caractère potentiellement subversif du personnage de la doncella se voit donc grandement atténué, non seulement par son exil dans un univers oriental, mais également par la domestication de son discours. Comment accepter, en effet, autrement que dans la fiction, une femme capable de faire ainsi étalage de sa science devant une assemblée masculine ?

Dans l’intimité de l’espace clos : un magistère aux multiples facettes

Dans la réalité, c’est donc dans l’espace clos du foyer ou du couvent, et devant d’autres femmes ou des enfants que le magistère féminin va pouvoir s’exprimer, encore que dans des domaines bien spécifiques. Juan Luis Vives lui-même reconnaît la légitimité de cet enseignement :

Quando digo que la muger no debe mostrar ni alabarse que sabe mucho, más la diré que no debe enseñar ni tener escuela para enseñar hijos agenos […] excepto si en su casa quisiese enseñar a sus hijos o hermanos, lo qual no solamente otorgo, mas aún ruego, y esto quando tiene muy bien sabido qué es lo que enseña, porque otramente no es de otorgárselo9.

Mais que pourra enseigner la mère – ou toute autre femme – à ses enfants ?

La mère et les premiers enseignements

Il était d’usage que les enfants, filles ou garçons, restassent auprès de leur mère jusqu’à leur septième année, date à laquelle les enseignements dispensés aux deux sexes se différenciaient. On peut donc penser que la mère et les femmes de son entourage (et, a fortiori, les nourrices et gouvernantes) jouaient un rôle crucial dans la transmission aux enfants des premières connaissances. Celles-ci pouvaient être de plusieurs types, notamment en fonction du rang social de la famille concernée, même si les plus fondamentales concernaient le domaine religieux, les enfants devant connaître dès que possible les prières de base de la liturgie catholique et savoir se comporter à l’église. Cependant, la mère pouvait également enseigner à ses fils et à ses filles à lire, et éventuellement à écrire et à compter. La légitimité de cet enseignement féminin est attestée par les représentations picturales et sculpturales de sainte Anne enseignant à lire à la Vierge ou de celle-ci enseignant à lire à l’enfant Jésus. Ces représentations, présentes non seulement dans les lieux de culte, mais aussi dans les livres d’heures, contribuaient à normaliser un enseignement qui n’était que la prolongation de l’allaitement.

À sa petite fille, une mère pouvait néanmoins transmettre plus de choses qu’à ses fils, puisqu’elle devait lui apprendre, notamment, à gérer un ménage. C’est d’ailleurs l’un des rôles que l’auteur du Carro de las donas (1542) attribue particulièrement à la mère, alors qu’il tend à associer les deux parents dans le reste de l’éducation des filles :

Agora vengamos a dezir cómo la deve la madre enseñar a regir la casa y a entender en la hazienda e servicio de sus padres, lo qual se deve hazer en distancia de tiempo, poco a poco, conforme a su edad e abilidad10.

Cependant, derrière les murs protecteurs de la maison ou du couvent, les femmes pouvaient dispenser bien d’autres enseignements.

Un magistère artistique ?

Aux arts ménagers que nous venons d’évoquer est traditionnellement associé un autre type d’activités : celles qui sont liées au travail du textile. Jugées comme particulièrement appropriées pour les femmes quelle que soit leur classe sociale, celles-ci permettaient d’éviter l’oisiveté et de faire preuve de charité ou d’obtenir un revenu supplémentaire en écoulant sa production. Tout laisse à penser que la broderie ou le filage, en tant que spécialités féminines, faisaient l’objet d’un enseignement de mère en fille ou, du moins, d’une transmission entre femmes, même si les textes ne précisent pas quelle était l’identité de l’enseignant11. Le travail en commun de la laine ou du lin pouvait aussi être le prétexte à d’autres types d’enseignements, touchant notamment à divers aspects de la culture populaire, allant des recettes pour soigner telle ou telle maladie aux dernières chansons à la mode.

Selon José Miguel Lorenzo Arribas, les femmes ont ainsi joué un rôle important dans la transmission des mélodies et des techniques musicales. Les couvents, par exemple, sont le lieu d’un véritable magistère féminin en matière de musique, dans la mesure où les cantoras étaient chargées, non seulement, de chanter les offices, mais également de transmettre leur art à un groupe de religieuses distinguées pour leurs aptitudes musicales. Ces dernières n’étaient cependant pas les uniques destinataires du magistère de la maîtresse de chant, puisque les jeunes filles de familles aisées qui venaient au couvent pour y être éduquées pouvaient également bénéficier de son enseignement12.

Un magistère médical ?

Expertes dans certains domaines artistiques, les femmes pouvaient également l’être dans le domaine pharmaceutique – responsables de la santé des membres de leur foyer, elles se devaient de maîtriser les propriétés des plantes – mais également dans le domaine de la gynécologie et de l’obstétrique. Ces derniers faisaient l’objet d’une transmission exclusivement féminine, du moins jusqu’au début de l’Époque Moderne : une commère acquerra son art « platicando y conversando con otra experta comadre13 ». L’obstétrique reste cependant une médecine de seconde zone, un art manuel bien différent de la médecine que l’on enseignait à l’Université14, tout comme la musique pratiquée par les femmes se distingue de la musique théorique enseignée dans le cadre du quadrivium. Dans les deux cas, le magistère féminin est donc cantonné à des matières considérées comme mineures.

Pour être socialement acceptable, il semble donc que l’enseignante doive se limiter à certaines matières, à certaines situations d’enseignement (s’adressant, par exemple, à un public féminin ou enfantin) et à certains lieux, l’espace public et les « assemblées » lui restant, en théorie, interdits. Que se passe-t-il quand ces règles sont transgressées, quand on tente de déplacer ces bornes ?

Hors du foyer ou du monastère, quelle place pour le magistère féminin ?

Nous l’avons vu : l’écriture permet la mise en scène de l’enseignement féminin. Cette modalité de transmission du savoir, qui permet d’entrer en contact avec un large public tout en présentant moins de risques que la prise de parole, est celle que vont choisir quelques figures féminines à la fin du Moyen Âge.

L’écriture : une modalité acceptable de la parole publique féminine

À la fin du xve siècle, deux femmes prennent la plume en Espagne, toutes deux depuis leur couvent : Isabel de Villena et Teresa de Cartagena. Cette dernière fut d’autant plus contrainte à s’exprimer à l’écrit qu’elle était atteinte de surdité, ce qui la condamnait également au mutisme. Dire que l’Arboleda de enfermos (a. 1480) est destinée à enseigner est, à notre avis, inexact, dans la mesure où il s’agit avant tout d’une réflexion personnelle sur la maladie et ses vertus. Néanmoins, l’auteur n’en représente pas moins un jalon important dans la revendication du droit des femmes à s’exprimer sur des sujets jugés hors de leur portée puisque, alors que certains songeaient à l’accuser de plagiat en estimant qu’une telle œuvre ne pouvait sortir d’une plume féminine, elle affirme, dans l’Admiraçión operum Dey, son second traité :

manifiesto es que más a mano viene a la hembra ser eloquente que no ser fuerte, e más onesto la es ser entendida que no osada, e más ligera cosa le será usar de la péñola que del espada15.

Par ailleurs, l’aura dont a joui la figure de Christine de Pizan16 montre, nous semble-t-il, que l’écriture était décidément considérée comme une voie acceptable du magistère féminin. Bien entendu, l’éducation transmise par l’auteur de la Cité des dames et du Livre des Trois Vertus n’est nullement subversive par rapport à la morale dominante. Mais, cette fois, c’est bien une main féminine qui manie la plume, et non une main masculine qui crée un personnage féminin pour exprimer ses idées. Entre l’écriture et l’enseignement public, il y a, cependant, encore un pas à franchir.

L’Humanisme : une ouverture pour la femme enseignante ?

La cour de Castille semble donner l’occasion à certaines femmes de franchir ce pas à la fin du xve siècle. C’est, par exemple, le cas de Beatriz Galindo, surnommée « La Latina », qui fut la professeure de latin d’Isabelle la Catholique et de ses filles, et probablement l’auteur d’au moins deux traités dont il ne reste que les titres : Comentarios de Aristóteles et Notas sabias sobre los antiguos. Figure novatrice en tant qu’enseignante, elle s’adapte néanmoins parfaitement au moule traditionnel de la condition féminine, puisqu’elle fonda notamment une école destinée à l’éducation des jeunes filles pauvres et un couvent hiéronymite où elle se retira à la fin de sa vie17.

D’autres, comme Juana de Contreras ou Luisa de Medrano, ont pu donner des conférences ou des cours à l’Université de Salamanque18 (qu’avaient peut-être fréquentée, entre autres, Teresa de Cartagena et Beatriz Galindo). Les noms ne manquent pas, et les cours d’Isabelle la Catholique et de Charles Quint ont permis de former un certain nombre de puellae doctae qui conjugueront au féminin l’érudition humaniste. Toutes, cependant, n’ont pas été enseignantes, loin de là, et la plupart sont restées de brillantes élèves avec lesquelles l’humaniste Lucio Marineo Sículo aimait à débattre19. De plus, l’enseignement reste le plus souvent une activité occasionnelle, et nullement une profession. Ainsi, Francisca de Nebrija donnait, certes, des cours à l’Université d’Alcalá, mais c’était pour remplacer son père20.

Illusions et désillusions d’un déplacement

Difficile, donc, de se faire une place en tant qu’enseignante, comme en témoigne le cas de Luisa Sigea qui, malgré son érudition21, ne parvint pas à retrouver une place de préceptrice après avoir quitté le service de l’infante Marie de Portugal, et donc à vivre de son enseignement. C’est, du moins, ce que suggèrent certaines de ses lettres :

[L. Bourdon] afirma que de entonces en adelante la situación económica de Luisa Sigea fue muy limitada, porque vivió retirada en Burgos desde 1555 y, a pesar de pretenderlo, no pudo acceder al servicio cortesano más que brevemente. Sus cartas a María de Hungría (1557) para que la aceptara a su servicio en Valladolid; a Felipe II, ofreciéndose para su nueva esposa (1559) ; a Honorato de Juan, preceptor del príncipe Carlos (1559) ; o al Obispo de Limoges, Sébastien de l’Aubespine (¿1560?), para que mediara a su favor, parecen apuntar a un estado de necesidad económica y de tristeza que desembocó en su muerte. La carta a Juan de Avellaneda (septiembre de 1560), donde expresa su alejamiento y su falta de gusto por el estudio, termina por rematar ese perfil de abandono erudito y desengaño22.

Il convient enfin de remarquer que toutes ces puellae doctae sont considérées par les auteurs de l’époque comme des exceptions à leur sexe. La Renaissance espagnole a donc offert à l’enseignement féminin une place et une certaine reconnaissance publique à travers le parcours de certaines femmes. Néanmoins, cette place reste minime, et de l’ordre de l’exception : si l’on accepte le magistère féminin, c’est dans un univers où la parole masculine reste largement majoritaire. Ainsi, les domaines traditionnellement réservés au magistère masculin restent relativement peu accessibles pour le magistère féminin, tandis que les prérogatives féminines sont mises à mal par l’intromission de plus en plus fréquente des hommes. En témoigne le cas de l’obstétrique : Damián Carbón, dans son Libro del arte de las comadres o madrinas, déplore ainsi les défauts de la formation orale entre femmes et s’institue professeur en écrivant un manuel destiné à former les sages-femmes23.

Conclusion

À la timide intrusion des femmes dans les domaines habituellement réservés à l’enseignement masculin répond donc un mouvement similaire de la part des autorités médicales envers le magistère des sages-femmes. Celles-ci se verront ainsi peu à peu dépouillées de leur art et reléguées, du moins en théorie, à des rôles subalternes. Au contraire, l’acceptation sociale d’un enseignement féminin égal, en termes de forme et de contenus, à l’enseignement masculin, sera beaucoup plus lente. Ce n’est en effet qu’au xixe siècle que les familles de la bourgeoisie jugeront peu à peu convenable pour leurs filles de devenir institutrices, et encore cette fonction sera-t-elle davantage envisagée comme un prolongement des attributions maternelles que comme une véritable profession.

Ainsi, entre 1450 et 1550 en Espagne, le magistère féminin gagne indiscutablement en importance, puisqu’il quitte les espaces clos et plus ou moins confidentiels des couvents et des foyers pour s’afficher dans l’espace public par excellence : la cour. Néanmoins, toujours considéré comme exceptionnel, il ne saurait occuper d’autre place que celle de la marge, à une époque où l’enseignement se conjugue avant tout au masculin.

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Vives, Juan Luis, Instrucción de la mujer christiana [Institutione foeminae christianae, 1528], trad. Juan Justiniano, Madrid, imprenta de don Benito Cano, 1793.

Notes

1 On peut s’interroger sur les raisons du fleurissement de ce corpus, fleurissement qui fait suite à l’émergence en Castille de la Querelle des Femmes à la fin du règne de Jean II, où Marie d’Aragon avait, notamment, joué un rôle de premier plan. Mises en avant tant sur le plan culturel que sur le plan politique, les femmes sortent du rang. Il est donc probable que des auteurs aient vu dans cette émergence un danger potentiel pour l’ordre établi, et aient ressenti le besoin de mettre par écrit ce que devait être cet ordre. Cela ne signifie pas, pour autant, une uniformisation de la doctrine : chaque auteur transmet ses propres convictions et obéit à des objectifs personnels, même si on peut noter quelques invariants. Return to text

2 Saint Paul, I Cor, 14, 34-35, d’après la Bible de Jérusalem, Paris, Cerf, 1998, p. 1981. Return to text

3 Juan Luis Vives, Instrucción de la mujer christiana [Institutione foeminae christianae, 1528], trad. Juan Justiniano, Madrid, imprenta de don Benito Cano, 1793, p. 27-28. Nous utilisons ici la traduction proposée par Juan Justiniano du texte écrit originellement en latin par Juan Luis Vives. Cependant, le traducteur a également introduit quelques modifications notables, ce qui fait de l’Instrucción un texte hybride, à la double parenté. « Alors qu’il donnait forme à l’Église des habitants de Corinthe, l’apôtre saint Paul, vase d’élection, dit : “que les femmes se taisent à l’église” […] Ailleurs, le même Apôtre écrit à Timothée, son disciple, de cette façon : “que la femme apprenne en se taisant et dans la plus complète soumission ; je ne permets pas qu’elle enseigne, ni qu’elle ait autorité sur l’homme” : pour toutes ces raisons, et pour quelques autres que l’on ne mentionne pas, il n’est pas bon qu’elle enseigne ». Cette traduction, ainsi que toutes celles qui suivent sauf mention contraire, ont été faites par l’auteur de cet article. Return to text

4 Cécile Codet, « Edición de la Suma y breve compilación de cómo han de bivir y conversar las religiosas de Sant Bernardo que biven en los monasterios de la cibdad de Ávila de Hernando de Talavera, (Biblioteca del Escorial, ms. a.IV-29) », Memorabilia, 14, 2012, p. 1-57, plus particulièrement p. 54. « On ne peut nier que la façon la plus rapide et la plus profitable d’enseigner est d’agir, et de faire ce que l’on enseigne. C’est pourquoi, dans la mesure du possible, celle qui sera choisie comme maîtresse doit être telle qu’elle pourra confirmer par l’action ce qu’elle dit par la parole ». Return to text

5 Juan López de Salamanca, Libro de las historias de Nuestra Señora, Arturo Jiménez Moreno (éd.), San Millán de la Cogolla, CiLengua, 2009, p. 36. « Le texte lu prendra la forme d’un dialogue entre deux personnes de sexe féminin, parmi lesquelles l’une pose des questions, étant une disciple désireuse d’apprendre, tandis que l’autre est une maîtresse disposée à enseigner et à répondre ». Return to text

6 Pedro de Luján, Coloquios matrimoniales, Alonso Rallo Gruss (éd.), Séville, Junta de Andalucía, Consejería de Cultura, « Una galería de lecturas pendientes », 2010, p. 84. « Mais je veux avancer sans masque, bien qu’il semble que le fait qu’une femme veuille conseiller un homme relève d’un manque de jugeote, dans la mesure où nous en manquons habituellement ». Return to text

7 D’origine orientale, ce conte est connu en péninsule Ibérique depuis le xviiie siècle, mais il suscite un regain d’intérêt notable à la fin du xve et au début du xvie siècle, comme l’attestent les manuscrits et les éditions conservés, qui prouvent la popularité de ce personnage de femme savante au moment où les femmes bénéficiaient d’un accès accru à l’écrit et donc à la connaissance. Pour plus de précisions quant à la transmission du texte, on peut consulter l’édition mentionnée dans la note nº 8, p. 59 et suivantes. Return to text

8 Doncella Teodor, dans Nieves Baranda et Víctor Infantes (éd.), Narrativa popular de la Edad Media. La Doncella Teodor, Flores y Blancaflor, París y Viana, Madrid, Akal, 1995, p. 59-82, plus particulièrement p. 76. « Coffre de grands biens et de grands maux, image de l’homme, bête qui n’est jamais rassasiée ». Return to text

9 Juan Luis Vives, Instrucción de la muger christiana, op. cit., p. 27. « Quand je dis que la femme ne doit ni faire montre d’un grand savoir ni s’en vanter, j’ajouterai qu’elle ne doit ni enseigner, ni avoir une école pour enseigner à des enfants qui ne sont pas les siens […] à une exception près, à savoir si elle souhaite enseigner chez elle à ses enfants ou à ses frères, ce que non seulement j’autorise, mais ce que je la prie même de faire, mais seulement quand elle connaît parfaitement ce qu’elle enseigne, car, si ce n’est pas le cas, il ne faut pas lui donner cette autorisation ». Cette citation prend tout son sens quand on la compare avec une remarque de la Doncella Teodor à la fin du conte : « sé yo en esto mucho más que vuestra alteza a mí ha visto, porque esto no es nada con lo que sé y podría bien hablar » (Nieves Baranda et Víctor Infantes (éd.), Narrativa popular de la Edad Media. La Doncella Teodor, Flores y Blancaflor, op. cit., p. 82). Traduction : « Dans ce domaine, je sais beaucoup plus de choses que ce que j’en ai montré à votre Altesse, car cela n’est rien en comparaison de ce que je sais et dont je pourrais longuement parler ». Il semblerait donc que la somme des savoirs acquis ait rendu la doncella orgueilleuse. Ce trait de caractère rappelle qu’elle est fille d’Ève : en effet, nombre d’auteurs associent, comme déclencheurs du Péché Originel, orgueil et désir de savoir féminin (voir, par exemple, Fernando Martínez de Toledo, Arcipreste de Talavera o Corbacho, Madrid, Castalia, 1970, p. 158-159). La doncella est donc loin d’être un personnage « féministe » puisque, outre qu’elle transmet un discours masculin, elle arbore les défauts traditionnels que les moralistes craignaient de voir apparaître chez une femme savante. Return to text

10 Carmen Clausell Nácher, Carro de las donas (Valladolid, 1542): estudio preliminar y edición anotada, Barcelone, Université autonome de Barcelone, vol. 2, 2004, p. 78. [En ligne. Url : http://www.tesisenred.net/TDX-0608105-110729/index_cs.html]. « Venons-en maintenant à dire comment sa mère doit lui apprendre à gouverner sa maison et à prendre sa part dans la gestion du domaine et le service dû à ses parents, ce qui doit être fait au fil du temps, peu à peu, en fonction de son âge et de son habileté ». Return to text

11 Le Carro de la donas, par exemple, se contente de citer en exemple une impératrice qui proclame elle-même : « Yo hago a mis hijas hilar y labrar, coser y hazer cosas de manos » (ibid., p. 73). Traduction : « je fais en sorte que mes filles filent et tissent, cousent et fassent d’autres travaux manuels ». De même, l’Instrucción de la muger christiana précise, à propos d’Isabelle la Catholique : « quiso que todas quatro supiesen hilar, coser y labrar » (Juan Luis Vives, Instrucción de la muger christiana, op. cit., p. 12). Traduction. : « elle voulut que toutes les quatre, elles sachent filer, coudre et tisser ». Est-ce que la reine ou l’impératrice ont enseigné elles-mêmes à leurs filles à broder ? C’est là un point que les textes ne précisent pas. Return to text

12 José Miguel Lorenzo Arribas, « Mères, muses et religieuses : transmission musicale et magistère féminin au Moyen Âge », CLIO. Histoire, femmes et sociétés 16, 2002, [En ligne, mis en ligne le 20 mars 2003, Url : http://clio.revues.org/index179.html]. Article non paginé. La référence est tirée du paragraphe 21. Return to text

13 Damián Carbón, Libro del arte de las comadres o madrinas y del regimiento de las preñadas y paridas y de los niños, Daniel García Gutiérez (éd.), Saragosse, ANUBAR ediciones, 2000, p. 21. « En pratiquant son art et en parlant avec une autre commère expérimentée ». Return to text

14 Ibid., p. 12. Return to text

15 Teresa de Cartagena, Admiraçión operum Dey, Lewis Joseph Hutton (éd.), Anejos del boletín de la Real Academia Española, XVI, 1967, p. 120. « Il est manifeste qu’il est davantage à la portée d’une femme d’être éloquente que d’être forte, et qu’il est plus honnête pour elle d’être intelligente que d’être courageuse, et qu’il lui est plus facile de manier la plume que l’épée ». Return to text

16 Le Livre des Trois vertus (1405) a en effet été traduit deux fois en portugais : une première fois au milieu du xve siècle, et une deuxième fois en 1518, cette dernière traduction faisant d’ailleurs l’objet d’une impression sous le titre Espelho de Cristina. Un exemplaire de la traduction effectuée au milieu du xve siècle se trouvait par ailleurs probablement dans la bibliothèque d’Isabelle la Catholique. Return to text

17 Elizabeth Teresa Howe, Education and Women in the Early Modern Hispanic World, Burlington, Ashgate, 2008, p. 45. Return to text

18 María Milagros Rivera Garretas, « Las prosistas del humanismo y del renacimiento (1400-1550) », dans Breve historia feminista de la literatura española (en lengua castellana), IV. La literatura escrita por mujer (de la Edad Media al s. XVIII), Iris María Zavala (dir.), Madrid, Anthropos, Dirección general de la mujer, Editorial de la Universidad de Puerto Rico, 1995, p. 83-129, plus particulièrement p. 125-127. Return to text

19 María Isabel del Val Valdivieso évoque ainsi « María Pacheco, hija del conde de Tendilla y mujer de Juan de Padilla, que conversaba con Lucio Marineo Sículo sobre asuntos relativos al saber », dans María Isabel del Val Valdivieso, « Isabel la Católica y la educación », Aragón en la Edad media, 19, 2006, p. 555-562, plus précisément p. 561. Traduction : « María Pacheco, fille du comte de Tendilla et femme de Juan de Padilla, qui conversait avec Lucio Marineo Sículo sur des sujets relatifs au savoir ». Return to text

20 María Milagros Rivera Garretas, « Las prosistas del humanismo y del renacimiento (1400-1550) », op. cit., p. 129. Return to text

21 Nieves Baranda dit en effet de ce personnage : « Su fama tiene antecedentes muy antiguos, porque ya en vida era mencionada por otros eruditos y después de su temprana muerte en 1560 (con unos 38 años), su nombre pasó rápidamente a los repertorios de mujeres sabias, donde se repitió una y otra vez hasta convertirse en la erudita española del Renacimiento por excelencia. », Nieves Baranda Leturio, « De investigación y bibliografía. Con unas notas documentales sobre Luisa Sigea », Lemir, 10, 2006, [En ligne, sous forme de fichier PDF, Url : http://www.cervantesvirtual.com/obra/de-invesitigacion-ybibliografia-con-unas-notas-documentales-sobre-luisa-sigea/], p. 2 de la source électronique. Traduction : « Sa réputation remonte à loin, puisque de son vivant, elle était déjà mentionnée par d’autres érudits et après sa mort précoce en 1560 (à 38 ans environ), son nom fut rapidement inclus dans les répertoires de femmes savantes, où il reparut de multiples fois, jusqu’à ce que Sigea devienne l’érudite espagnole de la Renaissance par excellence ». Return to text

22 Ibid., p. 3 de la source électronique. « L. Bourdon affirme qu’à partir de ce moment-là les possibilités économiques de Luisa Sigea fut très limitées, car elle vécut retirée à Burgos à partir de 1555, et, bien qu’elle y aspirât, elle ne put prendre part au service de la cour que de façon temporaire. Ses lettres à Marie de Hongrie (1557) pour qu’elle l’accepte à son service à Valladolid, à Philippe II, lui proposant d’entrer au service de sa nouvelle épouse (1559), à Honorato de Juan, précepteur du prince Charles (1559), ou à l’évêque de Limoges, Sébastien de L’Aubespine (1560 ?), pour qu’il intervienne en sa faveur semblent indiquer un état de nécessité et de tristesse qui mena à sa mort. La lettre à Juan de Avellaneda (1560), où elle exprime son éloignement des études et son manque de goût pour elles, couronne finalement ce profil d’abandon érudit et de désillusion ». Signalons toutefois que d’autres sources citées par Nieves Baranda tendent à prouver que la situation économique de Luisa Sigea était en réalité plutôt enviable, notamment grâce à son mariage. La raison de sa tristesse ne serait donc pas tant le manque de moyens que le manque de reconnaissance. Return to text

23 Damián Carbón, Libro del arte de las comadres o madrinas y del regimiento de las preñadas y paridas y de los niños, op. cit., p. 11. Return to text

References

Bibliographical reference

Cécile Codet, « L’enseignante en Espagne entre 1450 et 1550 : une figure problématique », Textures, 22 | 2016, 59-71.

Electronic reference

Cécile Codet, « L’enseignante en Espagne entre 1450 et 1550 : une figure problématique », Textures [Online], 22 | 2016, Online since 04 janvier 2023, connection on 05 octobre 2026. URL : https://publications-prairial.fr/textures/index.php?id=141

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Cécile Codet

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