Hors du monde, la carte et l’imaginaire : une exposition cartographique à la BNU

DOI : 10.35562/arabesques.1891

p. 23

Outline

Text

Avec l’exposition Hors du monde, la carte et l’imaginaire (mai-octobre 2019), la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU) de Strasbourg a proposé une exploration des multiples dimensions de la carte.

Objet à la fois scientifique, esthétique et narratif, la carte apparaît comme un produit de synthèse, hybride et plastique. Elle nous décrit le monde autant qu’elle l’invente. Elle nous raconte toujours une histoire, parfois jusqu’au mensonge. Pour illustrer cette polyvalence, le parcours de l’exposition1 se divisait en deux parties, chacune en deux sections.

Cosmographie de Claude Ptolémée. Incunable publié par Lienhart Holl, Ulm, 1482. Collections de la Médiathèque protestante de Strasbourg.

Image

© Jean-Pierre Rosenkranz / Bnu

Vers l’inconnu

La première partie, Vers l’inconnu, se voulait historique : histoire de la cartographie (Un monde à découvrir) et histoire des explorations à travers quelques exemples (Un monde à explorer). Le survol historique menait le visiteur d’une vision symbolique du monde (carte en TO2 d’Isidore de Séville) jusqu’au travail scientifique de Bourguignon d’Anville, qui ne cherchait plus à combler le manque des connaissances par des créatures ornementales. Ce raccourci rapide et contestable, mais assumé, s’arrêtait sur un splendide incunable mis en couleurs de la Géographie de Ptolémée et des éditions du 17ème siècle des atlas d’Abraham Ortelius et Gérard Mercator. Les œuvres exposées donnaient à voir comment l’imagination des cartographes, alimentée aux meilleures sources, comblait les blancs de la carte en redessinant des espaces inconnus, ou en peuplant ces terres étranges de faunes et de flores fantastiques. En les figurant sur les cartes, on avait aussi fantasmé sur les habitants de ces ailleurs inquiétants, monstres à l’anatomie bouleversée ou terribles cannibales rencontrés au Nouveau Monde.

L’imaginaire a pu aussi constituer un moteur pour l’exploration de territoires vierges. Localiser la mythique Eldorado, descendre le Nil pour dissiper le mystère millénaire de ses sources, faire renaître la cité perdue d’Angkor en navigant sur le Mékong - voyages de découvertes, loin des conquêtes guerrières. Même s’il ne faut pas être dupe, le colonialisme en toile de fond autorise et justifie souvent ces aventures. A côté de cartes et d’ouvrages du 16ème au 19ème siècle, le visiteur pouvait admirer de superbes manuscrits arabes qui reprenaient la vision de Ptolémée, ou une sélection d’objets de mesure et de navigation, dont un astrolabe marocain du 13ème siècle ou le sextant d’Alexandre Von Humboldt.

De la fiction à l’œuvre

La seconde partie de l’exposition, De la fiction à l’œuvre, inversait le point de vue. Il ne s’agissait plus d’étudier l’imaginaire dans le dessin de la carte, mais bien le rôle de la carte dans la constitution des mondes de fiction ou des créations artistiques. Afin de bien marquer la césure, la part de l’illustration se fait ici plus importante. La carte représente un moyen parmi d’autres pour donner corps à ces terres fictives. Dans Un monde à inventer, on accostait en pays d’utopie, de fantasy ou de science-fiction, avec Homère, Dante, Thomas More, Jonathan Swift, Jules Verne, François Place ou J.R.R. Tolkien, pour ne citer que les auteurs phares. Une place particulière était laissée aux jeux. La carte y joue souvent un rôle primordial : dans le jeu de rôle notamment, mais aussi dans les univers vidéoludiques, lesquels sont cartographiés dès leur conception afin de permettre la navigation virtuelle des futurs joueurs.

La dernière section, Un monde à créer, s’intéressait à la carte comme objet esthétique, dont les codes peuvent être détournés par des artistes ou des graphistes, et les représentations distordues à des fins politiques. Les cartes humoristiques font sourire des tensions internationales à l’issue dramatique dans un 19ème siècle finissant. L’allégorie redessine le monde dans un but religieux, moral ou courtisan, tels la Dame Europe par Sebastian Münster ou l’Asie en forme de Pégase par Heinrich Bünting. L’exposition s’achevait sur un cabinet d’art contemporain, une sélection d’artistes qui se sont approprié les codes de la carte. L’œuvre se fait l’écho d’un discours critique (Guy Debord), conserve la trace d’une intervention in situ (Dennis Oppenheim), questionne la notion de territoire (David Renaud), condense les manifestations d’une œuvre mémorielle (Vincent Chevillon), transcrit en un flux virtuel des données cartographiques (Claire Malrieux),…

1 Voir ici pour un aperçu des vitrines et la liste des établissements prêteurs : https://www.bnu.fr/fr/evenements-culturels/nos-expositions/

2 Carte selon une représentation du monde en usage au Moyen-Age.

Notes

1 Voir ici pour un aperçu des vitrines et la liste des établissements prêteurs : https://www.bnu.fr/fr/evenements-culturels/nos-expositions/hors-du-monde-la-carte-et-limaginaire

2 Carte selon une représentation du monde en usage au Moyen-Age.

Illustrations

Cosmographie de Claude Ptolémée. Incunable publié par Lienhart Holl, Ulm, 1482. Collections de la Médiathèque protestante de Strasbourg.

Cosmographie de Claude Ptolémée. Incunable publié par Lienhart Holl, Ulm, 1482. Collections de la Médiathèque protestante de Strasbourg.

© Jean-Pierre Rosenkranz / Bnu

References

Bibliographical reference

Gwénaël Citérin, « Hors du monde, la carte et l’imaginaire : une exposition cartographique à la BNU », Arabesques, 98 | 2020, 23.

Electronic reference

Gwénaël Citérin, « Hors du monde, la carte et l’imaginaire : une exposition cartographique à la BNU », Arabesques [Online], 98 | 2020, Online since 08 juillet 2020, connection on 02 décembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=1891

Author

Gwénaël Citérin

BNU de Strasbourg - Responsable scientifique des collections Arts et Iconographie

gwenael.citerin@bnu.fr

Author resources in other databases

Copyright

CC BY-ND 2.0