La présentation de livres anciens : c’est pas sorcier

DOI : 10.35562/arabesques.2206

p. 22-23

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L’Université et la Bibliothèque municipale de Bordeaux ont élaboré ensemble pour leurs équipes des séances de formation à la présentation de livres anciens pour le grand public. Une initiative qui vise à ne pas réserver cette activité aux seuls spécialistes.

Nous l’avouons sans difficulté lors de la rédaction des plans d’urgence patrimoniaux : l’érudition ne résout pas tous les problèmes. Mais pour présenter les ouvrages au public ? Qu’il s’agisse des journées du patrimoine ouvertes à tous ou d’échanges avec des lecteurs spécialistes, les compétences historiques, linguistiques et techniques relatives au livre ancien sont un atout essentiel en termes de crédibilité et de qualité du service rendu. Au-delà du strict contenu des présentations, l’appui sur les méthodes et outils des sciences historiques et livresques permet d’ancrer la diffusion patrimoniale dans un contexte érudit et d’assurer la fonction de transmission des savoirs. On ne présente pas seulement le patrimoine au public : même involontairement, on montre comment il est conservé, traité et considéré par les professionnels des bibliothèques. Mais, par définition, le patrimoine appartient à tous et il est logique que les actions de présentation incluent des collègues non spécialistes des collections patrimoniales. Comment faire en sorte qu’ils soient en mesure de s’impliquer dans des présentations d’ouvrages anciens au public ? Deux pistes s’imposent : la formation, afin que tous les agents soient à même de participer, et l’implication des collègues dans l’organisation des actions de présentation. Sans prétendre disposer de solutions exhaustives ou pleinement transposables, le présent article présente les actions conduites à Bordeaux en 2019-2020 pour la formation des équipes à la présentation de livres anciens. Dans le contexte d’une série d’actions de coopération entre la Bibliothèque municipale de Bordeaux et la direction de la documentation de l’Université de Bordeaux, des rendez-vous ont été proposés aux équipes sous la forme d’une demi-journée commune pour les personnels volontaires. L’objectif était simple : permettre aux collègues d’apprendre à présenter rapidement des livres anciens au public. La chargée de mission de coopération métropole, la BM de Bordeaux et le service du patrimoine documentaire - service de coopération documentaire de l’Université de Bordeaux ont donc élaboré un format de séance consistant à s’exercer, par binômes BU et BM, à présenter en une dizaine de minutes un document patrimonial. Très concrètement, une douzaine d’ouvrages patrimoniaux avaient été choisis, présentant une grande diversité de formats pour apprendre aux collègues les particularités de consultation, et une grande diversité intellectuelle, allant d’ouvrages gravés du XVIe siècle à des thèses du XIXe siècle emblématiques de l’histoire des disciplines. Au travers de cette sélection, les participants ont pu voir qu’il est possible de développer un discours construit pour présenter efficacement toutes sortes de documents anciens, à condition de s’interroger avec méthode sur les aspects qui peuvent intéresser un auditeur extérieur. Pour cet exercice, la rencontre entre établissements sur les aspects de conservation patrimoniale est essentielle. Cela permet de sortir des clichés communément répandus sur le clivage BM/BU en mutualisant les compétences, d’éviter que l’animation soit faite uniquement par le sempiternel collègue spécialiste, et surtout de faire en sorte que les équipes pratiquent cet exercice avec un niveau de stress constructif : on est entre collègues, mais pas uniquement entre soi.

L’entrée d’une des bibliothèques anciennes, ornée de boiseries, statures et lampes anciennes et surnommée « BU Harry Potter » par les étudiants.

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© Anael-B

Une présentation préparée en 20 minutes chrono

Il est utile de se contraindre à préparer les présentations d’ouvrages en un temps limité, par exemple une vingtaine de minutes dans l’expérience décrite ici. Cela permet d’admettre que la présentation sera imparfaite et que l’on est là pour porter attention ensemble sur un document qui va largement parler de lui-même. On est ainsi contraint de se focaliser sur les points susceptibles d’intéresser le public en veillant à identifier les parties de l’ouvrage qui vont être montrées. Un temps de préparation court impose de se concentrer sur les passages de l’ouvrage qui seront présentés : ce n’est pas une conférence, ce n’est pas un cours. Le format de préparation peut décontenancer les collègues pour lesquels il peut évoquer une contrainte scolaire, voire infantilisante. La contrainte de temps demande un effort pour les spécialistes du domaine : dans un temps court, il faut se mettre à la place du public et accepter que ce soit d’abord l’ouvrage lui-même que les gens viennent voir.

S’appuyer sur ce que le public connait déjà : la notoriété, l’époque ou la rareté

La question de la diffusion des savoirs liés au livre ancien auprès d’un public le plus large possible n’impose pourtant pas de renoncer à une forme d’érudition. Dans un temps de préparation raisonnable, on peut se poser des questions précises sur le niveau d’informations qui sera transmis. Le temps de parole à envisager est variable, mais doit être équilibré entre les ouvrages : dans notre expérience, jamais moins d’une minute environ car il faut que les gens aient le temps de se concentrer, mais rarement plus de cinq minutes sinon le public se déconcentre en manifestant son ennui, ou pire, en lançant des digressions techniques clivant le groupe de visiteurs. Une façon efficace de préparer la présentation rapidement est d’anticiper en premier lieu les gestes que l’on va faire, selon l’ouvrage : en général le porter en présentant les plats, l’ouvrir sur un coussin, montrer certaines pages (à marquer avec des signets), et le refermer en donnant des éléments de conclusion au public. À chacune de ces étapes, les éléments historiques peuvent être présentés de façon synthétique. Pour chaque ouvrage patrimonial « rare, ancien ou précieux », on peut appliquer les critères de notoriété, époque, rareté. Concernant la notoriété, on cherchera le lien particulier entre ce document et des personnes, des lieux ou des thèmes connus du public, en particulier les personnes ayant travaillé au document (auteur, illustrateur, éditeur). Si vous pouvez parler d’un auteur en famille, c’est qu’il est connu. Pour ce qui est de l’époque, si l’édition date d’une révolution (politique ou industrielle), elle reflète une époque et cet aspect peut être développé de façon simple avec le groupe en faisant appel aux connaissances et au bon sens du public. La rareté permet de faire connaître au public les aspects insolites de l’ouvrage, par exemple la forme particulière de la reliure. Les gravures et décors sont aussi des éléments d’animation provoquant souvent un enthousiasme du public. Si une séance de photos, voire de « selfies » commence, votre problème sera de recadrer en insistant par exemple sur la disponibilité en ligne des ouvrages dans les bonnes bibliothèques numériques.

Le Livre de Zecaire, Denis (1510?-156.?) et Bernard le Trévisan (1406-1490), fait partie des ouvrages rares que le public peut admirer lors des présentations.

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Source : Babordnum - Université de Bordeaux.

Surprendre avec des thématiques décalées

Pour la structuration d’un événement à destination d’un public large, une façon simple de s’assurer que les collègues non-spécialistes de livres anciens puissent s’investir est de choisir une thématique décalée par rapport au domaine de compétence livresque. Par exemple, en se focalisant sur l’histoire d’une discipline scientifique précise, on mobilise des compétences dans la discipline en question, que les experts du patrimoine n’auront pas et qui ménagera une place pour une équipe plus large. On peut aussi choisir un thème qui fasse écho aux clichés ou représentations sur la bibliothèque. Ainsi, à l’Université de Bordeaux, une des bibliothèques anciennes (BU sciences de l’homme sur le campus Victoire) est ornée de boiseries, statures et lampes anciennes. Surnommée « BU Harry Potter » par les étudiants, elle se prêtait naturellement à une ouverture lors des journées du patrimoine en se concentrant sur la thématique de la sorcellerie. En septembre 2019, nous avons choisi comme thème « L’Université à l’école des sorciers », et présenté une sélection d’ouvrages anciens allant de la Démonomanie de Jean Bodin à la Pyrosophie de Barchusen, en passant par les licornes d’Aldrovandi, de Gessner et de Nicolas Pomet. Ce voyage aux marges du fantastique a été relayé par Le Monde, Sud-Ouest et par la Conférence des Présidents d’Université1. 1 500 visiteurs se sont succédé sur deux jours. Quelques mois et une pandémie plus tard, il serait évidemment illusoire d’envisager un événement dans un format identique, mais le regroupement des équipes sur des rendez-vous ouverts au public sur place reste essentiel. C’est, en termes professionnels, le complément logique des actions de numérisation et de diffusion en ligne conduites le reste de l’année. Sans le souci de transmettre le goût et le discours sur les livres, la tentation légitime du tout-numérique risque d’enfermer nos métiers dans une expertise d’opérateurs techniques déconnectés de la transmission des savoirs livresques : la formation à la transmission et les rendez-vous concrets avec le public y sont un souffle bienvenu.

1 http://www.cpu.fr/actualite/journees-europeennes-du-patrimoine-magie-et-sorcellerie-a-la-bibliotheque-de-luniversite-de-bordeaux/

Notes

1 http://www.cpu.fr/actualite/journees-europeennes-du-patrimoine-magie-et-sorcellerie-a-la-bibliotheque-de-luniversite-de-bordeaux/

Illustrations

L’entrée d’une des bibliothèques anciennes, ornée de boiseries, statures et lampes anciennes et surnommée « BU Harry Potter » par les étudiants.

L’entrée d’une des bibliothèques anciennes, ornée de boiseries, statures et lampes anciennes et surnommée « BU Harry Potter » par les étudiants.

© Anael-B

Le Livre de Zecaire, Denis (1510?-156.?) et Bernard le Trévisan (1406-1490), fait partie des ouvrages rares que le public peut admirer lors des présentations.

Le Livre de Zecaire, Denis (1510?-156.?) et Bernard le Trévisan (1406-1490), fait partie des ouvrages rares que le public peut admirer lors des présentations.

Source : Babordnum - Université de Bordeaux.

References

Bibliographical reference

Romain Wenz, « La présentation de livres anciens : c’est pas sorcier », Arabesques, 99 | 2020, 22-23.

Electronic reference

Romain Wenz, « La présentation de livres anciens : c’est pas sorcier », Arabesques [Online], 99 | 2020, Online since 06 octobre 2020, connection on 22 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=2206

Author

Romain Wenz

Responsable du service du patrimoine documentaire, Direction de la documentation, Université de Bordeaux

romain.wenz@u-bordeaux.fr

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CC BY-ND 2.0