Numériser à la bibliothèque du Service historique de la Défense ou l’art de cultiver son jardin

DOI : 10.35562/arabesques.2208

p. 20-21

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Souvent perçue comme la panacée, la numérisation doit cependant, en raison des investissements importants requis, s’inscrire dans une politique globale de valorisation et de services aux publics qui lui donne tout son sens. Retour sur l’expérience de la bibliothèque du SHD.

Comme toute bibliothèque spécialisée, celle du Service historique de la Défense (SHD) conserve des fonds et collections dont elle est, pour certains d’entre eux, la seule à disposer. Cela est d’autant plus vrai pour ses collections patrimoniales ou celles, d’un abord sans doute plus subtil, à la patrimonialité croissante ou sous-jacente (presse spécialisée, littérature grise, etc.). Or arroser le champ du numérique n’a de sens qu’à la condition de savoir qu’y faire pousser, et au profit de quels « consommateurs ». Au bibliothécaire d’être aussi un bon jardinier et de trouver l’équilibre entre désert numérique et jungle inextricable, documents endémiques et espèces rares. La réflexion et la préparation en amont des chantiers successifs de numérisation doivent, telle la préparation d’un terrain, impliquer cette prise en compte pour nourrir quelque espoir de floraison. Ce postulat est d’autant plus important pour ce qui concerne la valorisation des collections les plus rares ou précieuses. Souvent fierté – légitime – de ceux qui en ont la responsabilité, leur numérisation ne manque pas de poser questions : la récolte sera-t-elle bonne ? Contentera-t-elle le plus grand nombre ? Surtout, aura-t-elle justifié les efforts et le temps qui y auront été consacrés ?

L’arbre remarquable…

Le prestige de certains documents conduit souvent à en lancer la numérisation, dans un double objectif : disposer d’un substitut de qualité en cas de perte irrémédiable et se doter d’un outil de consultation. Cet « arbre remarquable » dans une forêt de documents plus communs jouit alors de privilèges qui ne font que renforcer son statut. Pour autant, passé l’effet spectaculaire de la découverte du document, sa valorisation aux yeux du public passe par un ensemble d’actions qui doivent être pensées et envisagées en amont de l’opération de numérisation proprement dite. Ainsi, après son acquisition en 2016 grâce à une opération de mécénat participatif, le rouleau de l’ordre de bataille de Velez-Malaga a été au centre d’une exposition destinée non seulement à présenter ce document d’exception, mais aussi à le replacer dans son contexte historique et à expliciter les motivations de son achat. Tout à fait atypique, fragile et précieux, ce document manuscrit du début du XVIIIe siècle d’une longueur de près de six mètres a fait l’objet d’une numérisation qui en a permis, outre une meilleure exploitation scientifique, une médiation accrue complétant celle proposée lors de l’exposition. Une borne numérique offrant l’exploration du document, en particulier pour le public jeune, puis la déclinaison de l’exposition en une version virtuelle ont permis d’aborder un document complexe, dont la valorisation aurait été incomplète sans l’apport du numérique1. Sa numérisation a été réalisée en 2016 grâce aux ressources d’un atelier spécialisé au sein du SHD. C’est le même qui, au gré des numérisations successives, notamment lors des demandes de prêt à des expositions extérieures ou de demandes de consultation de documents fragiles, permet à la bibliothèque de constituer progressivement une banque d’images numérisées de documents qui ne sont plus dès lors, sauf exception, consultables que sous leur forme dématérialisée.

Estat abrégé de la Marine du Roy au mois d’Avril 1692 : ce document, conservé sur le site de Vincennes de la bibliothèque du Service historique de la Défense, fait partie de l’ensemble des annuaires de la Marine numérisés en 2018.

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SH 21 / Photo SHD/D.Viola, CHA Vincennes

… qui ne doit pas cacher la forêt

Parmi les collections de référence conservées par la bibliothèque du SHD, celles des annuaires du personnel militaire constituent une ressource documentaire de premier ordre pour nombre de lecteurs. Le recours à la version numérisée de ces documents offre un triple avantage : limitation de la manipulation de volumes lourds et épais, aux reliures souvent « fatiguées » ; accès plus aisé et recherche facilitée grâce à l’océrisation et enfin, diminution conséquente de la charge à manipuler par les magasiniers pour répondre aux demandes. La numérisation de ces collections particulières leur offre, outre un surcroît de visibilité, une valorisation certaine par leur mise en perspective avec d’autres bases de données et ensembles documentaires. À titre d’exemple, la consultation de ces annuaires, de la base Mémoire des hommes recensant les morts pour la France2 et des historiques régimentaires permet de dessiner, avec précision, le parcours de nombreux combattants de la Grande Guerre. Bien que distincte de la grande collecte lancée en 2014 auprès des particuliers aux fins de numérisation de documents familiaux relatifs à la Grande Guerre, la numérisation des historiques régimentaires conservés par la bibliothèque du SHD a procédé d’une même volonté de conservation et de mise à disposition d’un patrimoine documentaire méconnu du public le plus large. Ce fonds original et très complet, riche de 900 documents rien que pour la guerre de 1914-1918, a ainsi constitué une participation intéressante aux multiples initiatives qui ont marqué le début des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale. Il en a été de même pour de la littérature grise spécialisée, tels que les cours et règlements militaires ou les austères volumes des Armées françaises dans la Grande Guerre. Ces numérisations sérielles sont réalisées au moyen de prestations externalisées, dans le cadre d’une convention de partenariat entre le ministère des Armées et la Bibliothèque nationale de France. Cette solution permet de s’inscrire dans une démarche de forte visibilité des fonds numérisés, puisque les images produites à partir des collections de la bibliothèque du SHD viennent compléter l’offre, déjà considérable, proposée sur Gallica. Pour autant, la charge du travail préparatoire, de la sélection à l’envoi des trains de numérisation, ne saurait être ni méconnue ni sous-estimée. Ainsi, la description exhaustive de chaque unité matérielle selon des normes précises, la préparation matérielle des envois puis la réintégration des volumes après opération et enfin la vérification du résultat obtenu représentent des charges qui, pour être invisibles de l’extérieur, n’en sont pas moins un investissement conséquent en interne.

Numériser oui, mais jusqu’où ?

Il ne saurait être actuellement envisageable, au regard des moyens humains, techniques et financiers ainsi que du temps disponible, de lancer des chantiers d’ampleur sans en avoir analysé au mieux les tenants et aboutissants. Un équilibre doit se dessiner entre l’investissement multifactoriel que requièrent de telles opérations, y compris lorsqu’elles sont tout ou partiellement externalisées, et le retour attendu à long terme dans l’optique d’un vrai bénéfice technique et documentaire, et à court terme pour une opération de valorisation telle une exposition. Le questionnement du décalage possible entre une attente qui peut sembler forte de la part des usagers et une utilisation au final modeste voire décevante ne manque pas d’engager à la prudence. En effet, comme le plongeur ou l’alpiniste, le bibliothécaire, conforté par un lectorat parfois numérivore, peut rapidement être saisi de l’ivresse des profondeurs ou du vertige des cimes, tant la numérisation paraît être la réponse unique à plusieurs préoccupations d’ampleur qui questionnent sa profession. Le recours à la dématérialisation des supports semble être en effet une panacée bibliothéconomique. Un problème de conservation ? Des difficultés pour communiquer les documents ? Volonté de valorisation des collections ? Numérisation. Mais, à la façon dont le général de Gaulle évoquait l’Europe, on peut « sauter sur sa chaise comme un cabri en disant la numérisation, la numérisation, la numérisation ! » sans que cela ne corresponde à la réponse attendue. C’est notamment le cas en matière de valorisation, laquelle requiert un effort supplémentaire pour que le résultat ne soit pas considéré comme un simple palliatif, mais apporte une plus-value avérée : la fleur en plastique n’aura jamais le parfum des roses… Souvent à la croisée des chemins entre usages et prescription, il revient au bibliothécaire de s’interroger sur le bien-fondé de pratiques qui, au-delà de leur évidente simplicité, n’en appellent qu’une plus grande attention. Pour autant, les résultats obtenus sont encourageants. Si le public préfère toujours – heureusement ? – le contact avec les documents originaux, les chercheurs ont vite intégré les atouts de collections numériques permettant une utilisation optimisée. Le nouveau site Internet du SHD, ainsi que ses pages sur les réseaux sociaux, sur lesquels sont régulièrement présentés les trésors de sa bibliothèque, témoignent de cette réalité encourageante et stimulante. Au « bibliojardinier » de bien connaître le terrain et les espèces qui s’épanouissent dans son jardin, pour ne pas y épuiser en vain ses forces et ses ressources, et avoir le plaisir d’y accueillir des visiteurs émerveillés.

Les collections numérisées de la bibliothèque du SHD

Outre le rouleau de l’ordre de bataille de Velez-Malaga en 2016, la bibliothèque du SHD a numérisé en 2017 les annuaires des officiers de la Marine, suivis en 2020 de ceux des officiers de l’armée de Terre. Les premiers constituent un ensemble de 113 volumes, pour un total de près de 114 000 vues, couvrant la période allant de l’Ancien Régime à 1940. Le second lot compte 120 volumes, pour un total 117 000 vues. Ont également été numérisés les historiques régimentaires conservés par la bibliothèque du SHD, un fonds original et très complet, riche de 900 documents rien que pour la guerre de 1914-1918.

1 Pour davantage d’informations sur le sujet, voir Constance de Courrèges d’Agnos, Jean-François Dubos et Sylvie Legrosse, « Le

2 https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

Notes

1 Pour davantage d’informations sur le sujet, voir Constance de Courrèges d’Agnos, Jean-François Dubos et Sylvie Legrosse, « Le numérique au service de l’exceptionnel à la bibliothèque du Service historique de la Défense : le rouleau de l’ordre de bataille de Vélez-Málaga », In Situe.Revue des patrimoines [En ligne],42, 2020, http://journals.openedition.org/insitu/27403 DOI : https://doi.org/10.4000/insitu.27403

2 https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

Illustrations

Estat abrégé de la Marine du Roy au mois             d’Avril 1692 : ce document, conservé sur le site de Vincennes de la             bibliothèque du             Service historique de             la Défense, fait partie de l’ensemble des annuaires de la Marine numérisés en             2018.

Estat abrégé de la Marine du Roy au mois d’Avril 1692 : ce document, conservé sur le site de Vincennes de la bibliothèque du Service historique de la Défense, fait partie de l’ensemble des annuaires de la Marine numérisés en 2018.

SH 21 / Photo SHD/D.Viola, CHA Vincennes

References

Bibliographical reference

Département bibliothèque du Service historique de la Défense, « Numériser à la bibliothèque du Service historique de la Défense ou l’art de cultiver son jardin », Arabesques, 99 | 2020, 20-21.

Electronic reference

Département bibliothèque du Service historique de la Défense, « Numériser à la bibliothèque du Service historique de la Défense ou l’art de cultiver son jardin », Arabesques [Online], 99 | 2020, Online since 09 octobre 2020, connection on 22 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=2208

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Département bibliothèque du Service historique de la Défense

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