Radio Thésards : une fenêtre ouverte sur la recherche

DOI : 10.35562/arabesques.326

p. 16-17

Texte

Depuis 2012, David Christoffel produit et anime sur France Culture Plus l’émission hebdomadaire Radio Thésards, un espace de parole qui a déjà reçu plus de 100 doctorants afin de présenter leur recherche en cours. Une démarche inédite pour laquelle il accepté de nous en dire un peu plus

Radio Thésards se définit comme une « radio de recherche ». Pourriez-vous nous préciser ce que vous entendez par là ? S’agit-il de préserver une tonalité académique à l’émission ou plutôt de vulgariser une recherche ?

On pourrait justifier « de recherche » sous au moins deux aspects. D’abord, c’est « radio de recherche » dans un sens basiquement thématique, dans la mesure où il s’agit d’interroger de jeunes chercheurs sur leur pratique de la recherche. Mais c’est aussi dans l’idée de faire la recherche de la forme radiophonique la plus appropriée pour cela. Au début de Radio Thésards, je visais (et j’idéalisais) une sorte d’ambiguïté entre le témoignage de connaissances et une parole du vécu de la science. En fait, de manière pragmatique, mais exploratoire quand même, il s’agit de remettre l’orientation de l’interview à chaque fois en jeu, en fonction du doctorant et de son propre rapport à son objet de recherche. Après, le mot « vulgarisation» a toujours le défaut de dédoubler la science à l’état vulgarisé et la science à l’état brut. C’est vertueux et volontariste, mais toujours artificiel. Et il m’intéresse justement d’interroger les circulations qui peuvent se faire entre l’objet de recherche tel qu’il est idéalisé au début de thèse, l’objet tel qu’il est brutalisé en cours, normalisé par le travail… Et puis, si je visais la tonalité académique ou la vulgarisation, j’accèderai à une parole de vérité. Or, ce qui me passionne, c’est plutôt la question et le cheminement. C’est à ce titre que c’est une émission « de recherche». Il s’agit de présenter la production de connaissance d’une manière vivante, dynamique, au lieu de strictement délivrer du savoir.

Comment « repérez-vous » les doctorants que vous invitez ?

C’est indubitablement la partie la plus copieuse du travail. D’autant que j’ai tendance à diversifier de plus en plus les méthodes de « repérage» et de « recrutement ». D’abord, je fais une veille de toutes les thèses actualisées sur le portail theses.fr. Ensuite, je procède discipline par discipline et université par université, en visitant les pages des laboratoires pour me faire une idée des orientations générales de leurs activités et des profils particuliers qu’ils peuvent héberger. Et puis, il peut m’arriver de connaître des doctorants dans des colloques, de solliciter l’expertise de chercheurs confirmés pour m’indiquer des chercheurs dont la singularité peut présenter un attrait spécial. Dans cet esprit de multiplier au maximum les modes de repérage, je demande toujours aux doctorants que j’interviewe de me signaler le nom d’autres doctorants. Enfin, je ne m’interdis pas non plus de pister les doctorants qui engagent eux-mêmes une démarche de rayonnement intéressante (sur Twitter, par exemple). C’est pourquoi je suis aussi très attentif aux jeunes chercheurs qui peuvent s’investir dans les diverses institutions de vulgarisation scientifique.

Y-a-t-il des « candidatures spontanées » ?

Oui, cela arrive de plus en plus. En général, je les décline. Il m’est arrivé de les accepter, mais le dialogue fonctionne alors moins bien. Justement parce que le chercheur est dans une position de « candidature », il est dans l’esprit de devoir faire ses preuves, ce qui le porte à reprendre des artifices de prise de parole de colloque, à blinder sa posture rhétorique. Et même si j’ai beaucoup de curiosité pour des dispositifs comme « Ma thèse en 180 secondes », il ne s’agit pas pour moi de proposer aux jeunes chercheurs de faire la preuve de leur volontarisme à se rendre compréhensibles, mais de m’engager avec eux à saisir les nouages entre leur objet, la personnalisation de leur problématique et leur propre évolution universitaire.

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David Christoffel, producteur et animateur de Radio Thésards.

Avez-vous essuyé des refus ?

Très peu. Et quand cela arrive, c’est toujours motivé, en général, par une réticence à vouloir dévoiler des résultats trop tôt. En revanche, il arrive quelquefois que des doctorants acceptent ma proposition d’entretien, mais en reportant la date de l’enregistrement de quelques mois, pour mieux l’articuler avec la projection qu’ils se font de l’avancement de leurs travaux. Depuis que je produis Radio Thésards, j’ai l’impression que les doctorants ont des emplois du temps de plus en plus serrés, qu’il est de plus en plus délicat de trouver un créneau pour organiser l’enregistrement.

Y-a-t-il des types de doctorants que vous n’avez pas encore interviewés ?

Il y a un nombre important d’universités dont je n’ai pas encore interviewé de doctorants. Mais il y a de moins en moins de disciplines non représentées. Il reste que Radio Thésards doit être compréhensible par tous. Il est donc compliqué d’y accueillir des sujets trop techniques.

Votre objectif est d’aborder tous les champs disciplinaires. N’y a-t-il pas cependant des difficultés spécifiques liées à certains domaines comme les sciences dures par exemple ?

Le fait est que je n’ai pas la compétence pour parler d’intégrale du troisième degré avec un mathématicien ou des mécanismes de la photosynthèse avec un botaniste. Ce problème de compétence m’a d’abord bloqué. Et je le colmatais en allant vers les doctorants qui travaillent sur des sujets scientifiques en partant des sciences humaines : par exemple, les questions de plasticité du vivant du point de vue philosophique (avec Antonine Nicoglou). L’autre solution était d’interroger, à l’inverse, les sciences dures qui abordent des objets sociaux : par exemple, Twitter abordé par les mathématiques (avec Yannick Rochat) ou les recherches en neuroscience sur la motivation (avec Stefano Palminteri). Mais depuis le début de la troisième saison, en les interrogeant sous un angle méthodologique, j’ai pu engager la discussion avec une astrophysicienne (Agnès Ferté), une économiste (Elisa Darriet), un physicien « pur et dur » (Adrien Izzet) et un juriste (Benjamin Moron-Puech).

Produire une émission radiophonique sur le web correspond à un statut éditorial bien particulier. Quelles sont vos contraintes spécifiques ?

Effectivement, on n’est pas dans le rendez-vous « de grille ». Mais c’est aussi ce qui permet d’aller d’une discipline à l’autre. De la même façon que les humanités numériques semblent revaloriser l’érudition (qui avait mauvaise presse jusqu’à récemment), le web radiophonique a permis de créer cet espace où les chercheurs sont accueillis sans prérequis thématique ou disciplinaire. Cela dit, comme pour toute émission de Radio France, je dispose d’un certain nombre de moyens techniques qui me permettent d’enrichir la collection. Notamment, je peux faire des duplex avec les radios locales de Radio France, ce qui permet de faire venir dans la collection, des doctorants qui n’ont pas l’occasion ou les moyens de venir à Paris. C’est plutôt dans sa diffusion que l’émission présente des spécificités, plus avantageuses que contraignantes. Nous constatons en effet que l’entretien est surtout écouté au moment de sa mise en ligne (et de son annonce), mais qu’il commence à avoir une seconde vie, au fil des mois.

Quels sont les canaux utilisés pour faire connaître vos émissions et toucher la bonne audience ?

Comme pour tous les programmes de France Culture Plus, nous investissons les réseaux sociaux et notamment Twitter. L’une des spécificités de la radio « de stock », c’est de pouvoir se développer verticalement. Le podcast permet une dimension encyclopédique : au lieu de dire qu’il passe dans Radio Thésards, j’aime toujours mieux dire qu’un doctorant entre dans la collection Radio Thésards. C’est pourquoi il faut viser une écoute diachronique et travailler au référencement de ces entretiens dans les moteurs d’humanités numériques. C’est l’une des belles chances que le numérique donne à la radio : sortir le média du « tout actualité » et permettre à la radio de prendre une part renouvelée au web des connaissances.

Après l’entretien radiophonique, avez-vous des retours sur son impact de la part des doctorants interviewés ?

Ce dont ils témoignent souvent, c’est l’impact que l’enregistrement a pu avoir sur eux-mêmes. Ils éprouvent le besoin de me dire que l’exercice de l’entretien leur a permis d’avoir un nouveau regard sur leur thèse. Les doctorants ont toujours des occasions de présenter leurs travaux (les séminaires, les journées d’étude), mais qui les laissent à des niveaux de focalisation relativement balisés et que l’entretien radiophonique vient déverrouiller d’une manière ou d’une autre. Avant de les enregistrer, il arrive aussi qu’ils me disent que la découverte de Radio Thésards leur a permis d’écouter d’autres doctorants qui se trouvent confrontés à des enjeux de méthode relativement proches des leurs, même quand ils sont dans des disciplines un peu éloignées. Ce qui fait de l’émission un vrai lieu d’échange entre les disciplines.

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Pour en savoir plus

• Présentation de Radio Thésards : http://plus.franceculture.fr/factory/radio-thesards

• Retrouver l’ensemble des podcasts : http://radiofrance-podcast.net/podcast09/rss_12791.xml

Illustrations

David Christoffel, producteur et animateur de Radio Thésards.

Citer cet article

Référence papier

Béatrice Pedot, « Radio Thésards : une fenêtre ouverte sur la recherche », Arabesques, 78 | 2015, 16-17.

Référence électronique

Béatrice Pedot, « Radio Thésards : une fenêtre ouverte sur la recherche », Arabesques [En ligne], 78 | 2015, mis en ligne le 07 janvier 2020, consulté le 20 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=326

Auteur

Béatrice Pedot

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