Ana’ite, une « grotte du savoir » en Polynésie

DOI : 10.35562/arabesques.403

p. 32-33

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En tahitien, Ana’ite – prononcez anaïté – signifie « la grotte du savoir ». Visant à unifier les ressources numériques des sociétés savantes et de l’université de la Polynésie française, Ana’ite sert le chercheur comme le curieux, et a vocation à devenir la bibliothèque scientifique numérique polynésienne de référence.

Rappelons en deux mots le contexte où naît Ana’ite : la Polynésie française, Pays d’outre-mer élisant son Assemblée territoriale au suffrage universel, est dirigée par un président et un gouvernement, avec son propre ministère de la Culture. Rattaché à ce ministère, le Service du patrimoine archivistique et audiovisuel (SPAA) collecte, organise et valorise les archives et le patrimoine polynésien et, depuis 1995, reçoit le dépôt légal imprimeur. L’université de la Polynésie française, quant à elle, existe depuis 1987. Sa gestion est une compétence relevant de l’État français. C’est un établissement jeune, qui possède quelques documents patrimoniaux rares ou précieux résultant de dons ou d’acquisitions ponctuelles. La bibliothèque universitaire a constitué un fonds polynésien. Présenté dans le numéro 43 d’Arabesques, il concerne les documents édités en Polynésie française et ceux traitant du triangle polynésien (Hawaï, île de Pâques, Polynésie française).

Carte postale de Tahiti « chasseurs et chercheurs de Feïs, dans la vallée du Maiao ».

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Phot. Max Bopp du Pont – Source : anaite.upf.pf

Naviguer de concert avec les partenaires locaux

En 2014, dans le cadre de l’appel à projets BSN5, une première collaboration entre la Polynésie française et l’université a eu lieu, afin de numériser des archives depuis l’époque du protectorat sur le royaume de Pomare (1842) jusqu’au dernier gouverneur (1977). Si le projet n’a pas été retenu, il a cependant semblé indispensable à l’Université de continuer sa collaboration avec différents acteurs, détenteurs et diffuseurs de la culture sur le territoire polynésien.

L’université et ses partenaires locaux se sont entendus sur la nécessité de créer une bibliothèque numérique qui permettrait d’accéder librement à des ressources archivistiques rares concernant la Polynésie française et d’accroître ainsi la capacité de recherche et d’analyse des contenus grâce à la conversion numérique des documents au format texte et à l’intégration de métadonnées de qualité. Si le SPAA collecte, conserve et sauvegarde tout document présentant un intérêt patrimonial, les enseignants-chercheurs sont les acteurs privilégiés pour indiquer les thématiques sur lesquelles ils souhaitent faire de la recherche. Il s’agit également de mettre à disposition des étudiants les sources nécessaires dans le cadre de leurs travaux de master et de thèse. La sélection des documents numérisés et mis en ligne répond également à une des préoccupations majeures du SPAA, qui est la diffusion du patrimoine polynésien auprès du grand public.

D’un autre côté, depuis 1917, la plus ancienne société savante de Polynésie française, la Société des études océaniennes (SEO), publie un Bulletin s’intéressant à toutes les questions se rattachant à l’anthropologie, l’ethnographie, la philosophie, les sciences naturelles, l’archéologie, la linguistique, l’histoire de la Polynésie française et du Pacifique oriental. Les bulletins édités par cette société savante sont abondamment consultés ; or, la bibliothèque universitaire ne possédait pas l’intégralité de la collection jusqu’à très récemment. De nombreux numéros ne sont plus réimprimés et l’état physique des plus anciens est souvent mauvais. Dans le cadre de la célébration du centenaire de la création de la SEO et de son bulletin, il est apparu comme une évidence d’étudier la possibilité de la numérisation et de la mise en ligne de ce périodique.

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Fac-similé du manuscrit original de Paul Gauguin Noa Noa, Julius Meier-Graefe, éd. Scientifique [1928].

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Source : anaite.upf.pf

Des cavités recelant des collections originales

Les anciens Polynésiens avaient coutume de conserver les reliques de leurs ancêtres dans des grottes (ana en tahitien). La bibliothèque patrimoniale numérique Ana’ite, grotte numérique du savoir, est composée de plusieurs « cavités », où l’on découvre, par exemple, des photographies ou des cartes postales. Datant de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ces documents sont un témoignage précieux de la vie quotidienne des Polynésiens (désignés, à l’époque, sous le vocable « indigènes » ou « canaques ») et des Européens, principalement français (les « colons »). Les évolutions géographiques et historiques de Tahiti, Huahine ou Bora Bora, les tenues vestimentaires, les outils de pêche et les cérémonies traditionnelles s’y trouvent reflétés Afin de mieux rendre compte de la correspondance entre la France et la Polynésie, le recto des cartes postales a également été numérisé.

Des documents importants du fonds polynésien de la bibliothèque sont accessibles : une estampe représentant Tahiti, une carte manuscrite de l’Océanie à l’encre brune rehaussée d’aquarelle et portant le contour des îles de l’Océanie, de la Chine et d’une partie du Japon. On peut aussi découvrir un journal de voyage composé de deux volumes et datant de 1873‑1874 : le premier est composé de notes quotidiennes et le second de dessins réalisés au fur et à mesure du voyage. Le manuscrit d’une œuvre de Paul Gauguin, Noa Noa, sera mis en ligne pour la première fois. Une dizaine de livres en langue française datant de la fin du XIXe siècle et jamais numérisés seront également téléchargeables.

Deux enseignants-chercheurs ont fourni des livres leur appartenant. En langue tahitienne, deux de ces livres, destinés aux enfants, contiennent des récits et des méthodes d’apprentissage de la lecture. Le troisième livre est en allemand : il s’agit d’un roman de Friedrich Gerstäcker (1816‑1872), Die Missionare, qui dépeint, déjà sous un angle critique, l’action des missionnaires protestants en Polynésie. Présent de façon incomplète sur internet, il est numérisé et « OCRrisé » pour la première fois dans son intégralité.

Le SPAA a mis à notre disposition une dizaine de documents numérisés par leurs soins. Ils traitent de l’éducation, aussi bien dans le milieu scolaire que militaire. On trouvera aussi le Vea No Tahiti, hebdomadaire laïc, premier journal en langue tahitienne de l’administration coloniale, relatant la vie au royaume de Pomare sous le protectorat entre 1851 et 1859. Ce périodique, extrêmement rare et dans un très mauvais état de conservation, était devenu quasiment inaccessible, alors qu’il s’agit d’une source lexicographique précieuse pour travailler sur des textes autres que religieux.

Enfin, une convention a été établie entre la SEO et l’université, qui numérise progressivement le bulletin de cette société savante en respectant une barrière mobile de dix années. La structuration et l’indexation des articles permettront une meilleure visibilité des recherches qui ont été menées depuis maintenant un siècle.

Open source, médiations scientifiques et grand public

La création de cette bibliothèque numérique a été l’occasion de réfléchir aux médiations à mettre en place entre professionnels, mais également envers le public. Le choix d’OMEKA comme logiciel open source flexible et personnalisable permettra d’insérer des documents dont les formats sont très variés et de lever des barrières d’incommunicabilité en raison de la fragilité et de la vétusté des différents supports conservés. Si la Polynésie française décide de créer une médiathèque numérique fonctionnant également avec OMEKA, le partage des données n’en sera que facilité, tout comme le moissonnage entre notre bibliothèque et celles des grandes institutions, qu’elles soient françaises (BnF), européennes ou, dans notre cas, internationales (coopération avec la bibliothèque universitaire de l’université de Manoa, à Hawaï, qui est déjà très avancée en termes de numérisation). La bibliothèque universitaire se place au cœur de ce dispositif de médiation numérique en faisant le lien entre les différents acteurs possédant la documentation et les usagers en quête de corpus pour leurs recherches. La numérisation que nous mettons en place n’est pas de masse, mais raisonnée autour de projets structurants visant à accroître l’accessibilité de sources utiles aux chercheurs, notamment par la recherche plein texte et l’ajout de métadonnées par des spécialistes. Les produits documentaires numériques ainsi créés sont plus riches que les documents natifs que l’on avait l’habitude de consulter. Ce mode de fonctionnement répond de façon naturelle aux habitudes et aux réflexes des nouvelles générations d’étudiants. Il permet aussi à la population polynésienne d’avoir accès plus facilement à son patrimoine et à son histoire.

Pour en savoir plus

Le site de Ana’ite : http://anaite.upf.pf Le site du Service du patrimoine archivistique et audiovisuel : http://www.archives.pf

Le site du Service de la culture et du patrimoine : http://www.culture-patrimoine.pf

Le site de la Société des études océaniennes : http://www.seo.pf

 

La Polynésie française tisse sa toile sur le web !

La Médiathèque historique de Polynésie : ce site est un agrégateur de documents. Il rassemble des livres, cartes, partitions, films, gravures… numérisés par plus de 50 bibliothèques dans le monde. Les documents sont libres de droits, conformément aux législations en vigueur dans les différents pays. https://mediatheque-polynesie.org/

Le dictionnaire de l’Académie tahitienne : dictionnaire interactif permettant la recherche du tahitien vers le français et inversement, il propose des définitions précises et est accompagné d’exemples. http://www.farevanaa.pf/dictionnaire.php

Illustrations

Carte postale de Tahiti « chasseurs et chercheurs de Feïs, dans la vallée du Maiao ».

Carte postale de Tahiti « chasseurs et chercheurs de Feïs, dans la vallée du Maiao ».

Phot. Max Bopp du Pont – Source : anaite.upf.pf

Fac-similé du manuscrit original de Paul Gauguin Noa Noa, Julius Meier-Graefe, éd. Scientifique [1928].

Fac-similé du manuscrit original de Paul Gauguin Noa Noa, Julius Meier-Graefe, éd. Scientifique [1928].

Fac-similé du manuscrit original de Paul Gauguin Noa Noa, Julius Meier-Graefe, éd. Scientifique [1928].

Fac-similé du manuscrit original de Paul Gauguin Noa Noa, Julius Meier-Graefe, éd. Scientifique [1928].

Source : anaite.upf.pf

References

Bibliographical reference

Vincent Deyris, « Ana’ite, une « grotte du savoir » en Polynésie », Arabesques, 87 | 2017, 32-33.

Electronic reference

Vincent Deyris, « Ana’ite, une « grotte du savoir » en Polynésie », Arabesques [Online], 87 | 2017, Online since 24 juin 2019, connection on 19 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=403

Author

Vincent Deyris

Directeur adjoint du SCD, UPF Chef de projet bibliothèque numérique

vincent.deyris@upf.pf

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