Hommage à Rommel Mendès-Leite

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Je m’exprime au nom du département Formation en Situation Professionnelle.

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Notre collègue et ami Rommel Mendès-Leite nous a quittés1. Pionnier des études sur les sexualités et le genre en France, il a marqué ce champ de recherche à la fois par ses nombreuses publications, par les séminaires dont il a pris l’initiative, et par une activité éditoriale qui passionnait ce formidable lecteur. Rommel est né le 18 novembre 1958 à Fortaleza au Brésil. C’est là qu’il a commencé ses études et sa construction intellectuelle. C’est au Brésil également qu’il a commencé à prendre cause dans des combats politiques, contre la dictature militaire de cette époque, ou s’engageant pour la reconnaissance de l’homosexualité et bien d’autres causes.

En septembre 1986, il débarque à la Sorbonne pour une année d’études qui complète son Mestrado de sociologie obtenu au Brésil. L’effervescence intellectuelle et culturelle qu’il y trouve le séduit au point qu’il s’installe à Paris. Son doctorat brésilien n’étant pas reconnu en France, il réalise une année de DEA en Anthropologie sociale et Sociologie comparée à la Sorbonne à Paris 5. C’est à cette époque qu’il rencontre de beaux esprits comme Edgar Morin, Robert Castel pour n’en citer que quelques-uns.

Son DEA en poche, il entreprend un doctorat d’Anthropologie sociale avec Marie-Élisabeth Handmann au Laboratoire d’Anthropologie sociale, fondé par Lévi-Strauss, au Collège de France. Dans ce cadre, il crée le GREH (Groupe de Recherches et d’Études sur l’Homosexualité). Comme le rappelle Alain Giami : « le GREH organise alors les premiers séminaires sur l’homosexualité en France, à l’amphi Durkheim. Très courus, et toujours bondés par tous les temps. Il organise également un séminaire plus fermé et réservé aux chercheurs à l’hôpital Necker, où Rommel invitait les uns et les autres à s’exprimer et où, avant tout le monde, Rommel a eu l’intelligence d’inviter John Gagnon, Ken Plummer et bien d’autres ». Il prend aussi la direction d’une collection aux Cahiers Gaikitshcamp.

Rommel soutient sa thèse en 1997, à l’École des Hautes Études en Sciences sociales, avec les félicitations unanimes du jury présidé par Françoise Héritier.

Il s’installe à Lyon en 2001, pour suivre son compagnon, et obtient un poste d’enseignant-chercheur à l’Institut de Psychologie de Lyon 2. Ce poste est une interface entre deux départements : Psychologie sociale et du Travail, Formation en Situation Professionnelle. Sur le plan de la recherche, il a d’abord participé au GERA, Groupe d’étude des relations asymétriques, puis au CRPPC, Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique et enfin à l’équipe Dynamiques sociales et politiques de la vie privée du Centre Max Weber.

Rommel Mendès-Leite était un spécialiste reconnu des questions de santé, genre, sexualités et émotions. Ses travaux personnels, et plus particulièrement ceux qu’il a fondés sur une approche qu’il nommait « participation observante », avaient une portée épistémologique novatrice ; il savait mieux que personne mêler l’audace personnelle et la rigueur scientifique. Il faut lire ou relire ses recherches sur la sociabilité gaie, son article « Pratiques discrètes entre hommes » (dans Ethnologie française, 2002) par exemple. Durant toute sa carrière, il a contribué à de nombreux ouvrages tels que Le sens de l’altérité aux éditions GKC, Bisexualité le dernier Tabou écrit avec Bruno Proth et Catherine Deschamps chez Calmann Lévy, Vivre avec le VIH écrit avec Maks Banens également chez Calmann Lévy et bien d’autres ouvrages. Il a publié de nombreux textes seul ou en collaboration dans des revues scientifiques reconnues. Ses idées et ses écrits restent une invitation à poursuivre le beau travail qu’il a engagé depuis toutes ces années.

Il a conduit également de nombreuses recherches dont tout récemment une recherche avec les hôpitaux Civils de Lyon et le COREVIH sur le thème Vieillir avec le VIH, qui s’est conclu avec un rapport publié quelques jours seulement avant son décès. Sa dernière fierté aura sans doute été la collection SXS-Sexualités, qu’il a fondée aux Presses Universitaires de Lyon. C’est là qu’il a fait publier pour la première fois en français un ouvrage de Jeffrey Weeks, dont les travaux lui inspiraient un immense respect. Quelques semaines seulement avant sa mort, il trouvait la force de rechercher un prochain ouvrage à faire traduire…

Son ampleur de vues se doublait d’une énergie peu commune comme en témoigne la liste impressionnante de ses travaux scientifiques. Pionnier des études en sciences sociales des sexualités, reconnu comme tel dans plusieurs pays, Rommel était un esprit profondément original, inclassable, sans doute trop à l’étroit dans le monde académique. Était-il anthropologue, psychologue, sociologue ? Tout cela à la fois et avec talent. Féru d’histoire, ouvert à la collaboration avec les démographes, polyglotte à la vocation délibérément internationale, érudit dans son domaine et dans bien d’autres, il savait dégager de nouveaux horizons et entreprendra de nouveaux chantiers.

Ce chercheur de talent était aussi un collègue chaleureux et un enseignant dévoué, enthousiaste, généreux, extrêmement aimé des étudiants et qui le leur rendait bien.

C’est à l’Université qu’il a noué des liens d’amitié et de collaboration avec plusieurs collègues. Il appréciait la reconnaissance de ses pairs et plus encore celle de ses étudiants, dont certains n’hésitent pas aujourd’hui à le considérer comme un mentor. Il aimait passionnément ce métier, mais il détestait les guerres de pouvoir et de clan, qui ont pu le meurtrir et le blesser profondément.

Comme le dit Bruno Cuvillier : « Brésilien parmi les Français, anthropologue parmi les psychologues, intégré sur le tard à l’université, Rommel nous offrait à travers son regard décalé, des perspectives qui faisaient bouger nos crispations disciplinaires. Son accent ouvrait son propos à d’autres horizons, son sourire en facilitait la transmission, sa disponibilité invitait à l’échange. »

Depuis qu’il était malade, nous avons maintes fois entendu le témoignage de ceux à qui il manquait, qui avaient gardé souvenir de notions passionnantes, de conseils précieux, d’anecdotes drôles et de son accent brésilien. Il a lutté de longs mois, fort de tout son goût de vivre, et nous laisse le souvenir d’un ami très cher, trop tôt disparu.

Les départements de Psychologie sociale et du Travail et de Formation en Situation Professionnelle, l’Institut de Psychologie, le Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique, et le Centre Max Weber organiseront une demi-journée ou une journée d’étude en hommage à Rommel Mendès-Leite dans le courant de l’année.

Quelques témoignages d’étudiants

« J’ai pu apprécier l’humanité de cet enseignant lors d’un jury. Il m’a encouragée à « laisser parler mes difficultés » avec un respect attentif et chaleureux. Je ne me suis jamais autorisée à le remercier directement. Si ce modeste message peut d’une quelconque façon être transmis à ses proches, n’hésitez pas. »

« Je garde un bon souvenir de Monsieur Mendès-Leite, et sa pensée accompagnera mon chemin. »

« J’ai participé à des modules d’enseignement de Rommel : j’ai apprécié cet enseignant hors-norme, humble dans son érudition, humaniste, valorisant les étudiants dans un esprit de partage des savoirs, sans l’ombre du moindre mandarinat ; un homme ouvert ayant su s’enrichir de son multiculturalisme, un enseignant pratiquant l’humour sans mépris pour ses semblables et d’une grande bienveillance. »

« Ayant été un de ses nombreux étudiants ces dernières années et ayant bénéficié de ses conseils et orientations concernant mes recherches et leur aboutissement, je souhaiterais vous puissiez transmettre à ses proches mes sincères condoléances et mon admiration pour cet homme si chaleureux et humain comme j’ai rarement pu en croiser. »

« Merci à Rommel pour la qualité de son enseignement et pour ses engagements hors du commun, pour nous avoir permis de chercher et lire dans les chemins non tracés d’avance, d’avoir aiguisé notre curiosité et de nous avoir guidés vers une compréhension de l’humain incluant la générosité et la diversité, d’avoir ouvert les frontières de notre champ de recherche. Je ressortais de ses cours avec un sentiment de richesse humaine profonde et de foisonnement. Quelle joie de partager ses cours avec les autres étudiants de FPP, des cours inclassables, étonnants, de beaux partages ! »

« Une grande intelligence et une culture extraordinaire, mais avant tout un homme extrêmement généreux et empathique, le tout avec un merveilleux sens de l’humour. Je n’aurais jamais repris d’études supérieures sur le tard sans ses conseils et sa confiance. Rommel m’a toujours parlé sur un pied d’égalité alors que ses accomplissements intellectuels étaient très supérieurs aux miens. Il m’a souvent fait rire et m’a un jour cuisiné un fabuleux repas brésilien. »

1 Ce texte est composé à partir de témoignages diffusés par l’Institut de Psychologie, le Centre Max Weber, Frédéric Simon (le mari de Rommel

Notes

1 Ce texte est composé à partir de témoignages diffusés par l’Institut de Psychologie, le Centre Max Weber, Frédéric Simon (le mari de Rommel Mendès-Leite), ainsi que ses ami-e-s et étudiant-e-s.

Illustrations

 

References

Bibliographical reference

Patricia Mercader, « Hommage à Rommel Mendès-Leite », Canal Psy, 113/114 | 2015, 2-3.

Electronic reference

Patricia Mercader, « Hommage à Rommel Mendès-Leite », Canal Psy [Online], 113/114 | 2015, Online since 07 décembre 2020, connection on 28 novembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1457

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Patricia Mercader

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