Alain Montandon, Mélusine et Barbe-Bleue. Essai de sociopoétique

Paris, Honoré Champion, 2018, 340 p.

Référence(s) :

Alain Montandon, Mélusine et Barbe-Bleue. Essai de sociopoétique, Paris, Honoré Champion, 2018, 340 p.

Texte

Alain Montandon propose une analyse de deux mythes littéraires, Barbe-Bleue et Mélusine, dans lesquels la représentation sociale lui paraît essentielle. L’ouvrage comporte trois parties : une introduction, qui explique la démarche sociopoétique1 de l’auteur et tout l’intérêt qu’elle apporte à l’étude des mythes et de l’imaginaire, puis deux parties consacrées aux réécritures des contes de Mélusine et Barbe-Bleue, à partir du xviiie siècle, en Allemagne et en France essentiellement.

Les histoires de Barbe-Bleue et Mélusine présentent des analogies structurales (p. 15) : la monstruosité, la découverte d’un secret (la porte fermée), l’aspect féerique. Les deux personnages éponymes peuvent être considérés comme des figures cosmologiques et il y a un rapport tragique entre le féminin et le masculin (sexualité, mariage). Alain Montandon souhaite mettre en miroir ces deux récits mais souligne que les héros ont été rarement impliqués dans une même réécriture (p. 14). Les deux mythes sont ensuite étudiés indépendamment. Chaque réécriture est analysée à partir de présentations et d’extraits des œuvres étudiées (dans la littérature, mais aussi dans la peinture et la musique), en tenant compte de la situation politique, sociale, des courants littéraire et artistique et des réflexions des auteurs sur ces thèmes. Le mythe évolue tout en s’appuyant sur des structures stables (p. 10) et la démarche comparatiste permet de l’étudier.

La partie consacrée à la femme-fée situe l’histoire initiale dans la période médiévale — tout en signalant son origine folklorique — avec les récits de Jean d’Arras et de Coudrette (p. 22). Le lecteur découvre ensuite les « nouvelles Mélusine » qui apparaissent à partir du xviiie siècle. La figure de Mélusine est, selon les périodes et les auteurs, une façon de représenter socialement la femme. Le lecteur appréciera les extraits des correspondances qui signalent leur préoccupation face à cette figure féminine complexe et sans cesse renouvelée : Goethe en a rédigé une version (p. 35), mais on la retrouve également dans les contes populaires ou dans le romantisme allemand (p. 50). La musique (Hoffman, p. 46 ; Mendelssohn, p. 63) et la peinture se sont emparées de cette histoire fascinante, en privilégiant chaque fois des motifs de l’histoire qui s’appuie sur un ou plusieurs éléments stables du mythe (le cri, le coffre…). Alain Montandon analyse également des aspects de Mélusine qui transparaissent dans des figures féminines célèbres de la littérature : Nana, face au Comte Muffat (Émile Zola, p. 85-101) a des traits de Mélusine. Le xxe siècle voit apparaître la femme-fée dans l’écriture surréaliste de Breton (Nadja, p. 122).

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à Barbe-Bleue (p. 170) : le récit de Charles Perrault reste un conte du temps passé « dont Perrault détourne l’héritage » (p. 181). Cette histoire, bien plus qu’un simple conte pour enfant, a été reprise dans de nombreuses disciplines : elle représente une vision d’une masculinité brutale et pose la question du mariage imposé. La barbe à l’étonnante couleur bleue est devenue la figure de l’ogre mais aussi de l’autre, du barbare (p. 288) en Angleterre et en France (xxe siècle). En Allemagne, où l’intérêt pour ces contes ne cesse de croître à la fin du xviiie siècle, l’histoire de Barbe-Bleue est repris en particulier par Ludwig Tieck2 (p. 187) qui a réécrit ce conte, comme celui de Mélusine. Alain Montandon présente les versions musicales inspirées de Barbe-Bleue avec, par exemple, une étude de l’œuvre parodique d’Offenbach (p. 214) ou de l’œuvre de Bartók (p. 243). Le lecteur découvre enfin un Barbe-Bleue réhabilité par Anatole France (p. 13 et 265). La réécriture au xxe siècle est marquée par la « contemporénéisation » (p. 307) « c’est-à-dire l’insertion de la figure dans le monde contemporain », ou la « recontextualisation » (« mélange de mi-médiéval, mi-contemporain », p. 310).

La bibliographie et l’index des auteurs et des personnages sont bienvenus. Le folklore et les contes-types3 nous semblent une piste intéressante à questionner en complément des récits considérés comme « les points d’entrée » de l’étude ; on pourrait regretter l’absence de rapprochement entre les éléments communs de ces mythes dans les réécritures et une interrogation sur la stabilité des motifs.

Le lecteur a accès à une riche analyse des versions de ces mythes et de l’évolution des motifs dans la période considérée. L’atout de la littérature comparée permet d’élargir le terrain d’étude et de prouver, s’il en est besoin, qu’un mythe « ne disparaît jamais » selon l’expression de Gilbert Durand4 et se récrit constamment en gardant des éléments fixes.

1 On pourra consulter l’article de l’auteur : « Sociopoétique », Sociopoétiques, no 1, « Mythes, contes et sociopoétique », 2016. Disponible sur <htt

2 Signalons la parution récente : L. Tieck, La Barbe bleue suivi des Sept Femmes de Barbe-Bleue, éd. et trad. A. Montandon, Paris, Classiques Garnier

3 On propose à titre indicatif sur les contes : P. Delarue et M.-L. Tenèze, Le conte populaire français, Paris, Maisonneuve et Larose, 2002, et pour

4 G. Durand, Champs de l’imaginaire, textes réunis par D. Chauvin, Grenoble, ELLUG, 1996, p. 100.

Notes

1 On pourra consulter l’article de l’auteur : « Sociopoétique », Sociopoétiques, no 1, « Mythes, contes et sociopoétique », 2016. Disponible sur <http://sociopoetiques.univ-bpclermont.fr/mythes-contes-et-sociopoetique/sociopoetiques/sociopoetique> (mis en ligne le 13 octobre 2016).

2 Signalons la parution récente : L. Tieck, La Barbe bleue suivi des Sept Femmes de Barbe-Bleue, éd. et trad. A. Montandon, Paris, Classiques Garnier, 2019.

3 On propose à titre indicatif sur les contes : P. Delarue et M.-L. Tenèze, Le conte populaire français, Paris, Maisonneuve et Larose, 2002, et pour la Mélusine médiévale : P. Walter, La fée Mélusine : le serpent et l’oiseau, Paris, Imago, 2008.

4 G. Durand, Champs de l’imaginaire, textes réunis par D. Chauvin, Grenoble, ELLUG, 1996, p. 100.

Citer cet article

Référence électronique

Laurence Doucet, « Alain Montandon, Mélusine et Barbe-Bleue. Essai de sociopoétique », IRIS [En ligne], 39 | 2019, mis en ligne le 15 décembre 2020, consulté le 17 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1035

Auteur

Laurence Doucet

Docteur de la communauté UGA, Lettres et Arts spécialité recherches sur l’imaginaire,
Docteur associé Litt&Arts, UMR 5316

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