Jean-Simon Desrochers, Processus Agora. Approche bioculturelle des théories de la création littéraire

Montréal, Les Herbes rouges, 2015, 451 p.

p. 226-228

Bibliographical reference

Jean-Simon Desrochers, Processus Agora. Approche bioculturelle des théories de la création littéraire, Montréal, Les Herbes rouges, 2015, 451 p.

Text

Jean-Simon Desrochers, romancier et poète reconnu au Québec (deux recueils de poèmes et trois romans chez le même éditeur) propose aujourd’hui un essai, issu d’une thèse de doctorat, sur les spécificités de la création littéraire. On pourrait presque écrire : sur les mystères ; en effet le lecteur ne trouvera pas dans ce beau livre de réponse ultime, et c’est heureux, car Desrochers ouvre une « perspective en forme d’infini » seule adaptée in fine à rendre compte d’un processus en constant renouvellement, notamment dans le champ du sens poétique. L’auteur a le courage de s’attaquer à une question qui fait débat depuis longtemps, et l’aborde par un angle assez nouveau, celui de l’intuition, du sentiment et de l’empathie, en d’autres termes par les bases neurales de la cognition sociale, dont on connaît l’importance pour la théorie de l’esprit, s’agissant notamment de l’autisme. De ce fait, il se place délibérément à distance des théories esthétiques.

Dans une introduction très documentée, Desrochers fait un tour complet des fondements théoriques, ne négligeant pas les grands précurseurs, tel Robert Vischer et son « Einfühlung », et terminant ce périple en observant que l’écrivain doit aussi savoir « se priver de carcans logiques pour progresser ».

La première partie conduit l’auteur à réfléchir à « la fabrique du sens littéraire ». Il y accorde une place justifiée à Valère Novarina (que l’on retrouve tout au long de l’essai), citant un passage de Devant la parole, dont l’auteur de ces lignes ressent profondément la résonance : « Les mots sont comme des cailloux, les fragments d’un minerai qu’il faut casser pour libérer leur respiration. » En lisant cette phrase, on ne peut se garder d’associer le père architecte (Maurice) et le fils — d’autant que cette section s’ouvre sur « la posture du religieux » —, et d’évoquer les lignes extérieurement classiques de l’église d’Audincourt, qui ne se donne que si l’on entre dans le bâtiment, cassant ainsi un sens faussement imposé par l’enveloppe sociale du quartier, résumant un cheminement possible vers la spiritualité. Après avoir jeté « un coup d’œil par-dessus l’épaule » de Dada (Tzara), l’auteur en vient au « creative writing », pour aborder ensuite la « logique de la trace » et l’interprétation de ces artefacts (à partir notamment de la grotte Chauvet). Ceci pose le problème de la relecture du passé à partir du présent, et de sa résistance plus ou moins marquée à la réécriture, question fondamentale pour l’historien (voir les travaux de Carlo Ginzburg).

La deuxième partie, intitulée « Le problème du réel en création littéraire », comporte quatre chapitres. Le premier tente une définition à partir de deux propositions : « le réel c’est l’infini/l’impossible » ; les suivants constituent d’intéressantes variations autour de ces problématiques.

La troisième partie est intitulée « Qu’est-ce que la mimesis imite ? ». L’auteur y aborde cette fois de façon frontale les questions neuropsychologiques (travaux de Giacomo Rizzolatti et de son équipe, de Marco Iacoboni, etc.). Le chapitre 2, « Intuition et empathie », est particulièrement riche dans son état de la question : empathie/sympathie, imagination/imaginaire, émotion/sentiment, etc. Il en va de même du chapitre suivant, « Le corps imaginaire n’est jamais plus que le corps réel » : Einfühlung et neurones miroirs, problèmes littéraires de la théorie de l’esprit, geste et origine du langage, se retrouvent au centre de la discussion.

Enfin, la quatrième partie s’attache au « dialogisme et [à l’]acte de création littéraire », où est présenté un « Bakhtine bioculturel » et précurseur, Desrochers soulignant que « Bakhtine a devancé les notions conceptuelles actuellement explorées par Gallese, Iacoboni, Damasio, Decety » (etc.). Dans le chapitre « Les lectures de soi », Desrochers revient à sa préoccupation initiale, la création littéraire : « Ce que le dialogisme revisité par l’approche bioculturelle confirme, c’est la pertinence d’une phénoménologie de l’être au monde dans un contexte où le nécessaire rapport à l’autre relève d’un acte de création, de simulations incarnées des états de l’autre [qui] peut être texte, image, trace ou tout autre sujet intentionnellement déterminé comme figure d’altérité. »

L’ouvrage est complété par une bibliographie thématique complète et bien conçue. Au rayon des regrets, nous avons fort peu de choses à indiquer : peut-être aurait-il été judicieux d’apporter davantage d’illustrations littéraires, ce qui aurait permis de donner un peu plus de chair à l’ensemble ?

Voilà un ouvrage fort bien écrit, et certainement très utile, tant par la qualité du propos que par celle de l’analyse bien menée. En refermant le livre, on ne peut qu’être d’accord avec la conclusion de la 4e de couverture : « […] dans ce vaste réel qu’il cherche à éclairer, cet essai explore les perspectives littéraires de phénomènes qui rejoignent certains des moments charnières de notre évolution en tant qu’espèce. »

References

Bibliographical reference

Jean-François P. Bonnot, « Jean-Simon Desrochers, Processus Agora. Approche bioculturelle des théories de la création littéraire », IRIS, 37 | 2016, 226-228.

Electronic reference

Jean-François P. Bonnot, « Jean-Simon Desrochers, Processus Agora. Approche bioculturelle des théories de la création littéraire », IRIS [Online], 37 | 2016, Online since 15 décembre 2020, connection on 22 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1525

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Jean-François P. Bonnot

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