Avant-propos
L’avènement de l’anthropocène1, au‑delà des polémiques, des interprétations alternatives et des modes, est un phénomène culturel mondial qui oblige désormais l’imaginaire collectif à produire de nouveaux récits, de nouvelles iconographies et cosmogonies. Cependant, lorsqu’on essaie de traduire cette masse hétérogène de pensée intuitive en un faisceau de paradigmes opérationnels, on a l’impression d’aller puiser la réalité avec une passoire ou, comme on dit en italien, « con un pugno di mosche », littéralement « avec une poignée de mouches ». D’un côté, nous sommes face à un hyperobjet inatteignable conceptuellement, l’anthropocène, et de l’autre, face au monde réel, dans lequel la vie continue au‑delà des étiquettes intellectuelles, des conversations intelligentes ou du bavardage.
Pour sortir de cette aporie, il faut d’abord admettre que nous vivons une situation de cécité, une macro-erreur de perspective qui nous empêche de reconnaître que notre vie quotidienne a déjà été bouleversée par un changement de paradigme, a déjà subi un impact anthropologique aux effets immédiats et réels. Que faire alors ? Comment transformer la discussion virtuelle en une pratique réelle sur le terrain ?
Il convient de s’approprier la notion d’anthropocène en la spatialisant, en la « reterritorialisant », c’est‑à‑dire en l’abordant à des micro-échelles et par la marge. Les méthodes sont à inventer au cas par cas. Je veux ici proposer quelques pistes possibles à partir de cinq expressions qui peuvent servir à orienter, à focaliser le propos de manière plus spécifique et localisée : tragédie, sidération, No place to hide, méga‑crime et temps perdu.
Si le terme anthropocène est désormais devenu si englobant qu’il n’est plus utile à l’action, voire qu’il la paralyse, il peut alors être nécessaire de l’analyser de manière oblique, en commençant par décrire ses attributs : certains assez évidents, d’autres plutôt contre-intuitifs. Les indices objectifs sont encore peu nombreux, voire inexistants. En ce sens, il nous faut concevoir la littérature comme spéculation, émettant des hypothèses sur des scénarios alternatifs et futurs pour l’humanité, pour nous aider à mieux comprendre le champ des possibles qui s’ouvre à nous.
Un regard doublement périphérique, en ce qu’il est narratif et non scientifique, localisé et non global, celui du « roman de l’anthropocène », nous aidera à réfléchir sur cet événement de portée mondiale.
Tragédie
Amitav Ghosh analyse le terme de tragédie dans son essai historique The Great Derangement: Climate Change and the Unthinkable (2016) lorsqu’il évoque les effets de l’impérialisme britannique sur le développement industriel de l’Inde. Et il affirme clairement que, si l’Inde n’avait pas été une colonie britannique, elle serait passée d’une économie essentiellement agricole à une économie industrielle cent ans plus tôt. Une Inde sans colonisation britannique aurait certainement été épargnée par les conséquences désastreuses de l’impérialisme, telles que la série de famines qui ont sévi au Bengale en 1770. Toutefois, en même temps, une Inde commençant à émettre du CO2 et d’autres gaz résiduels issus des processus industriels aurait accéléré de manière catastrophique le réchauffement climatique actuel, en l’anticipant de plusieurs décennies. On peut appeler cette situation complexe le « paradoxe du Superdome » : en 2005, pendant l’ouragan Katrina, lors de l’évacuation des réfugiés rassemblés dans le grand stade de La Nouvelle‑Orléans, les générateurs électriques se sont arrêtés, déclenchant une spirale de violence catastrophique (Mancebo, 2006). Le gazole prévu pour les générateurs censés aider à protéger les gens, s’est épuisé inexplicablement, et c’est ce même gazole qui, coresponsable du changement climatique mondial, est à l’origine de l’ouragan destructeur. La tragédie tient au fait que le générateur aurait dû continuer à fonctionner pour éviter la catastrophe et sauver les personnes qui s’étaient réfugiées dans le stade, mais en même temps son utilisation était la cause de la catastrophe même qui les avait obligées à laisser leurs maisons et les avait condamnées.
Même si les catastrophes ne sont pas une nouveauté pour l’humanité, la « variante anthropocène » consiste en l’extension à l’échelle mondiale d’un paradoxe de survie. On est sauvés par là même où on est condamnés. Et inversement, on est condamnés par l’action même qui nous sauve.
Dans les nouveaux récits de l’anthropocène, le nœud tragique ne concerne pas seulement des individus mais des systèmes entiers et cela dans plusieurs dimensions, notamment temporelles. La tragédie du roman de l’anthropocène se caractérise par des apories et des dissonances, en lien avec deux autres catégories que j’appelle, l’une, la catégorie de l’avenir interrompu et, l’autre, la catégorie du passé trahi : « Qu’aurions‑nous pu faire, comment aurions‑nous pu nous débrouiller, qu’aurions‑nous pu emporter avec nous et que n’avons‑nous pas emporté ? »
Deux exemples. Dans le roman italien Qualcosa, là fuori? (2016), dont on peut traduire le titre comme Quelque chose là‑bas ? de Bruno Arpaia, le héros, un universitaire âgé, fait partie d’une caravane de réfugiés climatiques qui part du sud de l’Italie en direction de la Scandinavie, laquelle est devenue une « forteresse régionale ». Il se souvient d’un tournant du passé : le moment où la Marine italienne a ouvert le feu sur les embarcations d’autres réfugiés climatiques venus d’Afrique. Dans le drame auquel est confronté le héros, le périlleux voyage à travers le nord de l’Italie et l’Allemagne, régions réduites à des terrains vagues aux mains de bandes de survivants à la recherche de nourriture et d’eau, est l’aboutissement ironique de la tragédie qui s’est déroulée en Méditerranée des années plus tôt. L’Italie, puis l’Europe ne sont pas parvenues (dans la fiction), ne parviennent toujours pas (dans notre réalité) à gérer les flux migratoires. La pression sur les ressources essentielles tout comme l’utilisation d’armes sur des populations sans défense représentent des moments forts au cœur de la narration et la pyramide de l’effondrement se déploie jusqu’à des conséquences extrêmes.
Dans Notes from a Burning Age (2021) de Claire North, l’humanité semble s’être relevée après une série d’événements catastrophiques consécutifs à un effondrement de l’écosphère, peut‑être dû à une nouvelle guerre mondiale et, plus tard, peut‑être en « réponse » à l’utilisation d’armes de destruction massive à travers une série d’attaques par des êtres monstrueux, les Kakuyu. Le roman se déroule en Europe où le contrôle des technologies du Burning Age, « l’âge brûlant », est confié au Temple, c’est‑à‑dire aux adeptes d’une religion liée à une idée de progrès en harmonie avec la nature. Mais leurs exigences anticonsuméristes et leur idéologie se heurtent à un mouvement révolutionnaire de suprémacistes humains, la Brotherhood. Une guerre s’ensuit. La tragédie est l’incapacité de l’Homo sapiens à briser le cycle de l’affirmation comme prédation.
Sidération
Au cosmic dread ou cosmic horror, effroi ou horreur cosmiques, le roman de l’anthropocène oppose une autre réaction : la sidération, le bewilderment, c’est‑à‑dire le désarroi. Il ne s’agit pas d’une horreur provoquée par l’inconnaissable, ou par l’insoluble. En effet, les effets du changement climatique sont connus, connaissables mêmes, appréhendables en tant que scénario, même dans ses événements imprévisibles, bien que jamais dans la préhistoire et l’histoire de l’humanité le niveau de CO2 n’ait été aussi élevé. Même l’énormité de ce que nous avons fait, à savoir avoir causé l’interruption ou le retard du cycle naturel et astronomique des glaciations, même donc la dimension exceptionnelle du changement climatique est concevable, ou peut être élaborée par l’esprit humain. Nos facultés cognitives et imaginatives ont de plus en plus la faculté d’appréhender l’hyperobjet changement climatique parce qu’elles forment un système de traitement narratif et visuel.
Dans les romans de Howard P. Lovecraft ou de Thomas Ligotti, face aux créatures monstrueuses ou aux villes désertes et désolées, les personnages s’effondraient, se figeaient dans une sorte de stupéfaction, restaient immobiles et devenaient des proies faciles et inertes. Dans les romans de l’anthropocène, la sidération produit le même effet mais, cette fois, sur la société tout entière et la population globale. Pas de réponse singulière ou individuelle : le désarroi immobilise et nie l’action, même la plus élémentaire, comme la fuite ou la colère. Il vaporise le savoir vers le pur étonnement, l’intuition, l’égarement prélogique de la réalisation.
Bewilderment (2021) — en français, Sidérations — de Richard Powers en est un premier exemple. Parallèlement à l’évolution de la relation père‑fils au cœur de la narration, une série d’évènements se déroulent en arrière‑plan : épidémies, émeutes, élections contestées. Le récit se situe aux États‑Unis. Le président, tout à la fois miroir et alternative à Donald Trump, perd l’élection, parvient à bloquer la passation de pouvoir, et procède, dans un climat de terreur et de sidération, à la répétition de l’élection qui l’a battu jusqu’à ce qu’il réussisse à se faire réélire. La population ne s’y oppose pas. Powers utilise précisément le terme bewilderment, qui en anglais fait écho au désarroi, à la perplexité de l’être humain devant les profondeurs du Wilderness, c’est‑à‑dire non pas une simple nature sauvage, mais une irréductible altérité non humaine, comme s’ils restaient paralysés devant un méga-prédateur. Dans le roman de Powers, l’allusion est claire à l’Amérique d’aujourd’hui qui a régressé de façon karstique vers un Far West maccarthyste. La sidération est, dans ces exemples, la réaction généralisée, standard, « humaine ».
Dans Anna (2015) de Niccolò Ammaniti, les habitants de la ville de Palerme sont décrits de la même manière. La Rossa, un virus pandémique avec un taux de mortalité très élevé, se répand en Europe. La mère de la protagoniste, depuis son abri bien équipé à la campagne, observe comment les citoyens ne suivent pas les ordres de confinement, ne s’isolent pas, et succombent, hébétés, incapables de traiter le problème. Ainsi, à la consternation générale de la population, la civilisation s’effondre.
No place to hide, « Plus aucun endroit où se cacher »
Le roman de l’anthropocène, dans sa production généralisée par de multiples auteurs et autrices de nationalités et d’horizons religieux ou culturels différents, semble répondre à la question, narrative et autre, de l’escapisme, c’est‑à‑dire de la fuite, du divertissement. Où aller lorsqu’un ou plusieurs événements catastrophiques surviennent ? Les romanciers proposent des échappatoires possibles : une ville sur la montagne (The City on the Hill2), Mars et le système solaire, le sac d’évacuation d’urgence (bug‑out) survivaliste, le Grand Nord, les éco‑établissements, etc. sont quelques‑unes des constructions imaginaires périphériques de l’escapisme. Cette liste d’exemples, à compléter par toutes les déclinaisons possibles, présente des degrés divers de déni, de faisabilité et de résistance à la réalité. Ils constituent tous les cadres spatiaux du roman de l’anthropocène qui convergent dans un même système narratologique, à savoir le No place to hide, l’absence d’un endroit où se cacher. Ce trope provient du titre de la biographie d’Edward Snowden, par Glenn Greenwald, et fait référence à l’impossibilité pour un individu de s’échapper et de se cacher des systèmes de surveillance électronique de masse. C’est parce qu’aucune autorité centrale n’a été capable de préparer, de coordonner et d’accepter des scénarios prospectifs, victime à son tour d’un « effondrement de l’imagination » comme le dit l’une des personnes interviewées dans l’article de David Quammen, « Why Weren’t We Ready for the Coronavirus? » (2020), « This is about lack of imagination3 ». Aujourd’hui, dans les romans de l’anthropocène, il existe de nouveaux arcs narratifs qui s’intéressent au « Plus d’endroits où se cacher ». Les personnages sont contraints de quitter les lieux où commence l’intrigue pour se déplacer à plusieurs reprises parce que, précisément, il n’y a plus aucun endroit où se cacher des pressions du Nouvel Âge Sombre, et que les ressources, humaines et techniques qui permettaient à un personnage comme le Dr Neville, dans Je suis une légende de Richard Matheson (I Am Legend, 1954), de rester retranché pendant des décennies, en bonne santé physique et mentale, semblent également être épuisées. Dans ce genre de récits, la meilleure solution de survie de manière récurrente semble être la migration hors de nos centres urbains au profit d’un nouveau nomadisme dans des périphéries lointaines.
Dans A Children’s Bible (2020) — en français, Nous vivions dans un pays d’été — de Lydia Millet, les héros, un groupe d’enfants et d’adolescents, sont confrontés à une série d’ouragans et au chaos qui s’ensuit. Ils abandonnent leurs parents, dans la résidence de vacances qu’ils occupaient ensemble et commencent à s’enfoncer dans les terres. Cet abandon est le reflet de l’effondrement cognitif des adultes face au changement. Par la suite, une série d’événements les pousse vers un renoncement total au mode de vie sédentaire et limité des adultes.
Dans Leave the World Behind (2021) — en français, Le Monde après nous — de Rumann Alam, une famille loue une maison de campagne pour passer des vacances loin de la routine new‑yorkaise. Elle se retrouve piégée dans la mésinformation ou désinformation alors qu’une série d’actions de guerre sont en cours contre les États‑Unis. Ce « brouillard de guerre » ou « brouillard d’information » la rend incapable de savoir ce qui se passe réellement autour d’elle : panne de courant, coup d’État, propagande grise, attaque à l’aide d’armes bactériologiques. La maison dans laquelle elle se trouve est équipée pour un confinement, mais des événements lointains se rapprochent et la situation devient de moins en moins tenable.
Dans Soft Apocalypse (2011) — en français, Notre fin sera si douce — de Will McIntosh, le héros alterne, tout au long du récit, entre des périodes de survie nomade et des périodes de vie stable et de travail. L’effondrement se déroule selon un modèle en forme de vagues, composé d’accélérations et de ralentissements, où le principal moteur de l’action pour le personnage est la mobilité perpétuelle tandis que la ville, en tant que centre de sécurité et de stabilité, n’est plus qu’un spectre.
Méga-crime
Je définis la méga-criminalité comme les activités criminelles et conspiratrices qui ont pour but et/ou pour effet de causer des dommages graves et irréparables, permanents, ou réparables seulement à très long terme, à la civilisation humaine et à son avenir potentiel. Une guerre nucléaire mondiale totale, un scénario impliquant l’attaque aveugle de villes, ne constitue pas juridiquement un crime. En revanche, la destruction de la biosphère et les dommages générationnels qui s’ensuivent le sont.
On peut observer à ce sujet le traité du physicien et futurologue Herman Kahn (1922‑1983), On Thermonuclear War (1960), dans lequel il prend en compte un méga‑crime ou tout autre événement qui provoquerait une « méga‑mort », la mort de centaines de millions voire de milliards d’individus et ce sur plusieurs générations. Une autre sorte de méga‑crime a lieu dans le roman de Dan Brown, Inferno (2013), dans lequel une arme de bio‑ingénierie est répandue sur la population mondiale et réduit le potentiel démographique de l’humanité en provoquant une stérilité de masse. Le concept de megadeath est développé et analysé par le Future of Humanity Institute, du département de philosophie de l’université d’Oxford. C’est aussi un classique de la littérature de science‑fiction, ou des films de James Bond qui mettent en scène des méga‑crimes réalisés ou déjoués à la dernière minute. Dans les romans de l’anthropocène, au‑delà du cadre purement juridique, la méga-criminalité est étendue à d’autres facteurs de risque. Dans le recueil d’essais Global Catastrophic Risks (2011) édité par Nick Bostrom (directeur du Future of Humanity Institute) et Milan Ćirković, qui recense les risques catastrophiques mondiaux, on trouve, par exemple, celui de l’émergence d’un régime fasciste aux États‑Unis. Le risque catastrophique global de l’inaction face au réchauffement climatique relève du méga‑crime. Le Climate Behemoth décrit dans l’ouvrage Climate Leviathan. A Political Theory of Our Planetary Future (2018) des deux géographes Geoff Mann et Joel Wainwright est, en soi, le créateur et l’auteur, principal ou secondaire, d’un méga‑crime contre la population mondiale.
Dans Souvenirs du passé de la Terre (2008) — en anglais, Remembrance of Earth’s Past —, roman dont la première partie est Le Problème à trois corps de Cixin Liu, toutes sortes de méga‑crimes et de tentatives de méga‑crimes ont lieu. Face à la future attaque trisolarienne, l’escapisme, c’est‑à‑dire l’idéologie de l’abandon de la planète Terre pour échapper à l’invasion extraterrestre, est proscrit. Cette décision politique, à la fois posture idéologique et choix stratégique qui sont, selon les moments, valables, rationnels et efficaces ou, au contraire, dogmes figés, deviennent par la suite un méga‑crime dont la civilisation humaine de la Terre paie le prix ultime. Un méga‑crime, ce sont aussi les actions de la « cinquième colonne » humaine de Trisolaris qui, par une série d’assassinats ciblés, tente de ralentir et de bloquer le progrès technologique humain.
Deux méga‑crimes ont lieu dans l’allégorie écologique et politique Des dinosaures et des fourmis (2020) — en anglais, Ants and Dinausaurs —, également de Cixin Liu : le premier est provoqué d’abord par les dinosaures, civilisation intelligente alliée aux fourmis, qui ne veulent pas limiter leur « mode de vie », amenant la planète au bord de l’effondrement écologique et, probablement sous les poussées du changement climatique « sauropique », sont sur le point de déclencher une guerre nucléaire, premier méga‑crime ; face à eux, les fourmis, convaincues qu’éliminer leurs alliés dinosaures est le seul moyen d’arrêter l’écocide que ces derniers ont provoqué, déclenchent alors une campagne de massacre contre ces animaux, deuxième méga‑crime.
Dans Trump Sky Alpha (2019) de Mark Doten, Donald Trump est réélu et, à bord de son dirigeable, Trump Sky Alpha, il vend ses discours dans le monde entier. Cependant, ce Trump n’est qu’un catalyseur, le produit opportuniste d’un réseau de hackers, de créateurs de mèmes d’extrême droite et de terroristes extinctionnistes, connus sous le nom de Birdcrash. Entre leurs mains, l’Internet, technologie conçue pour résister à une attaque nucléaire, est devenu quelque chose d’autre : un outil pour accomplir le destin, à savoir l’Apocalypse. Dans le chaos supplémentaire provoqué par un blocage du Net, une guerre nucléaire commence et se termine, le rêve noir de Pepe The Frog4 et de Dante Virgili5 se réalise : un méga‑crime s’accomplit.
Temps perdu
Nous savions, nous pouvions, nous devions…
Dans son essai Loosing Earth (2019) — en français, Perdre la Terre —, le scientifique Nathaniel Rich procède à un récit historique méthodique sur la façon dont nous avons perdu notre temps dans l’anthropocène. Il pointe les actions, les conférences, les occasions irrémédiablement manquées pour amorcer la lutte contre le changement climatique au cours de la décennie 1979‑1989. La « science » du changement climatique, le rôle du CO2 et certaines positions clés de la politique américaine étaient sur le point de se combiner en un scénario dans lequel une lutte opportune et tournée vers l’avenir contre le changement climatique aurait été considérée comme d’un intérêt primordial. Cela ne s’est pas produit et, au contraire, c’est précisément au cours de cette décennie que le récit du négationnisme climatique s’est développé de manière systématique et organisée. Dans les romans de l’anthropocène, le Temps Perdu n’est pas, comme dans la littérature moderne de l’Holocène, un leitmotiv de l’intériorité, du déploiement de la mémoire chimique, d’une élaboration biocentrique, d’un malaise, d’un spleen, d’un regret, mais c’est la découverte, la prise de conscience collective qu’une guerre contre notre présent est en cours — voir Tenet (2020) de Christopher Nolan — une guerre qui pouvait ou peut encore être gagnée. Dans les romans de l’anthropocène, cette défaite, qu’elle soit déjà réalisée ou encore potentielle, la responsabilité qui en découle, les actions et les résolutions sont toujours précisément collectives, élaborées et acceptées par une vaste communauté, au point de composer un récit formant lui‑même un hyperobjet qui englobe tous les êtres vivants et les humains en particulier. Le Temps Perdu crée dans le déroulement des romans de l’anthropocène ce que l’on peut appeler une tristesse climatique ubiquitaire, l’incarnation en chacun des temps de la fin.
Dans The Collapse of Western Civilization (2014) — en français, L’Effondrement de la civilisation occidentale —, des écrivains et historiens américains Naomi Oreskes et Erik Conway, un historien chinois du futur expose, en 2093, les erreurs des démocraties occidentales dans la gestion des catastrophes de l’anthropocène qui conduiront à leur effondrement. L’émergence d’un Béhémoth climatique (ce complexe de pensée politique négationniste, néoconservatrice et xénophobe qui croit pouvoir arrêter l’anthropocène et le temps, en érigeant des murs et en augmentant le contrôle de la population) aux États‑Unis est décrite comme une tentative de revenir en arrière en injectant une rigidité culturelle et matérielle face à une situation climatique et d’ordre public de plus en plus insaisissable.
Dans The Handmaid’s Tale (1985) — en français, La Servante écarlate — de Margareth Atwood, un universitaire du futur organise une conférence sur une « bizarrerie » de l’histoire passée de l’homme blanc, à savoir la République de Gilead. Defred, la protagoniste, est emprisonnée, violée dans des rituels systématiques. Elle revisite et se remémore (en particulier dans la série télévisée) tous les signes qui ont conduit à cet état. La secte politico-religieuse des Fils de Jacob a toujours été là, même si elle n’était pas encore au pouvoir ; le président, le Congrès et la Cour suprême n’avaient pas encore été éliminés dans des attentats sanglants, mais la population avait été lentement préparée à accepter la répression contre la « femme moderne ». Tous les signes étaient réunis dans un grand plan dystopique, le classique « détruire l’humanité pour sauver l’humanité », mais personne ne voulait y croire. Le Temps Perdu ici est celui de l’ignorance ou de l’absence de volonté de reconnaître les risques existentiels.
Toute l’œuvre d’Antoine Volodine semble s’inscrire dans cette même chronologie : dans le roman Lisbonne, dernière marge (1990), une terroriste et un policier tombent amoureux et, pour échapper au régime policier et à l’Internationale terroriste révolutionnaire, décident de ne se revoir qu’après quelques décennies ; dans Terminus radieux (2014), les révolutions sont gagnées puis défaites, l’Eurasie est une friche radioactive et le temps et les esprits sont ravagés et condamnés à une forme de cyclicité ; Nos animaux préférés (2006) semble se dérouler des millions d’années après les premiers affrontements entre les agents du Capital et le terrorisme de gauche, une ère où les animaux parlent et où l’humanité, même post-exotique et post-humaine, est sur le point de s’éteindre. Dans la construction du monde de Volodine, où la mondialisation est une mémoire ancestrale et où aucun lieu ou coin de la terre n’est exotique, les humains et les post-humains se souviennent du monde d’avant, dans des « narrats », des récits oraux, de ce qui a été perdu.
Cette oralité pré‑posthume, à la fois posthume et vivante, est également au centre d’Apriti, mare! (2021) — en français, Ouvre‑toi, mer ! — de Laura Pariani, où la longue chaîne d’occasions manquées, de mélancolies collectives et de strates de Temps Perdu se transforme en une série de contes à la fois individuels et collectifs que les personnages partagent et qui explorent le pouvoir mythopoétique du récit apocalyptique.
Conclusion
Tous les tropes des romans de l’anthropocène se retrouvent par exemple dans La Route (2008) de Cormac McCarthy. En revanche, dans certains récits, aucun de ces tropes ne semble actif dans le déroulement narratif, mais ils sont toujours présents dans le sous‑texte et dans la métaphore principale. Ce qui émerge cependant, c’est que le corps, l’individu, la communauté des survivants se situent en périphérie d’une question analytique et politique. L’impact ponctuel de l’anthropocène, son action transversale, insidieuse et locale, qui infuse par d’infimes vaisseaux le corps social tout entier, voit sa conséquence sociale la plus immédiate dans l’érosion des droits de la personne. Il ne s’agit plus de défendre les droits des plus faibles, car la faiblesse et la fragilité, face au Grand Prédateur du Nouvel Âge Sombre, nous rassembleront tous. Nous serons tous pauvres, nous serons tous marginalisés, nous serons tous handicapés. Les discours dix‑huitièmiste des Lumières, puis marxistes, sur les droits sociaux, certes inaliénables, détournent notre regard d’un effondrement plus insidieux et plus dévastateur, à l’origine de l’échec collectif communautaire : l’effondrement de l’individu, l’annulation de l’individualité au sens anthropologique du terme.
Le droit à l’existence, le droit au corps, le droit à la générosité, le droit à l’espoir, le droit au rêve, le droit au silence et à la solitude, sont des droits qui sont immédiatement niés ou auxquels on renonce, au nom d’une lutte importante mais aveuglante, celle des droits humains, des droits constitutionnels, des droits socialement, politiquement et juridiquement sanctionnés. Pourtant, c’est précisément le silence sur les droits de la personne en tant qu’individu qui prépare l’érosion des droits « majeurs », car une identité découragée est à la base de tout renoncement collectif. En ce sens, un regard périphérique et narratif sur le drame de l’anthropocène que nous vivons actuellement en racontant ses micro‑effets sur chacun est pour certains auteurs (et peut‑être le serait‑il pour tous) une façon de dénoncer et de commencer à réagir.
