[200~ Myriam Watthee-Delmotte, La Littérature, une réponse au désastre – Iris

Myriam Watthee-Delmotte, La Littérature, une réponse au désastre

Bruxelles, Académie royale de Belgique, coll. « L’Académie en poche », 2025, 135 p.

DOI : 10.35562/iris.4433

Bibliographical reference

Myriam Watthee-Delmotte, La Littérature, une réponse au désastre, Bruxelles, Académie royale de Belgique, coll. « L’Académie en poche », 2025, 135 p.

Text

Dans La littérature, une réponse au désastre, Myriam Watthee-Delmotte, directrice de recherches du FNRS et professeure émérite à l’UCLouvain, s’inscrit dans la dynamique de l’Académie royale de Belgique dont elle est membre et au sein de laquelle elle était directrice de la Classe des Lettres en 2021 et en 2022. Dans l’espace restreint de la collection « L’Académie en poche », Watthee-Delmotte synthétise ainsi ses convictions profondes quant au rôle de la parole écrite, basées sur des recherches pénétrantes de toute une vie en littérature. Elle conçoit cette parole « comme un levier de transformation », « qu’il s’agisse de dénoncer le désastre ou de lui résister », pour « créer des possibles et de l’innovation, ce qui augmente sa puissance d’agir » (p. 11 ; voir aussi Dépasser la mort. L’agir de la littérature publié par l’autrice en 2019). C’est la littérature imprimée, qu’on lit principalement en silence, qui l’occupe dans ce volume (p. 16), dès lors que le langage littéraire est capable de « produire une reconfiguration de notre perception du monde » et, partant, de « rendre vivables » les épreuves (p. 17) « par trois biais : ses contenus […], ses formes […] et son dispositif médiologique », le livre (p. 19).

Après l’introduction qui établit les paramètres théoriques et philosophiques de ce regard sur le pouvoir de l’expression littéraire, le livre se divise en deux grandes parties. La première (p. 21‑64) est dédiée au « rôle de témoin » que peuvent endosser les instances narratives. Le premier chapitre insiste sur l’importance du chœur dans le théâtre classique (p. 23‑27). Même s’il « n’intervient pas dans l’action » (p. 25), le chœur attribue « une portée large, voire universelle, aux événements » ainsi qu’« une place importante aux affects », permettant « à chacun de se purifier de ce qui est malsain » (p. 26). Le rôle du témoin est donc un ressort important de l’écriture littéraire ; depuis la modernité, il est même directement impliqué dans l’action. Le deuxième chapitre (p. 29‑38) présente ces « témoins de l’intérieur » (p. 29) que sont « le rescapé », dans ce cas Ismaël dans Moby Dick (1851) de Melville (p. 30‑34), et « le coupable », avec Blaise Cendrars dont les aveux dans J’ai tué (1919) sont perçus comme la seule chance pour sa future vie d’écrivain (p. 34‑38). Le troisième chapitre se penche sur les « témoins de l’extérieur » (p. 39). La figure du « reporter devenu écrivain » est observée principalement chez Sorj Chalandon (Le quatrième mur, 2013), avec une place déterminante réservée à l’Antigone d’Anouilh (p. 40‑44). Vient ensuite la figure de l’« écrivain, porte-parole du reporter » (p. 44‑48), à savoir Jérôme Ferrari, avec le roman À son image (2018). Le quatrième chapitre de cette première partie se penche sur les « témoins imaginaires » (p. 49‑64), en évoquant « [l]e témoin du témoin » (p. 49‑58) avec le roman Jan Karski (2009) de Yannick Haenel, et ensuite « [l’]intime conviction » (p. 58‑64) dans Le Boulevard périphérique (2008) d’Henry Bauchau.

La deuxième partie, « Les moyens d’action littéraires » (p. 65‑123), étudie en quatre chapitres les modalités et les processus qui assurent une efficacité possible de la littérature face aux défis de la réalité quotidienne. Il s’agit d’abord du pouvoir de « symboliser » (p. 67‑78) mis en scène dans Le Lambeau (2019) de Philippe Lançon, un des survivants de l’attentat de Charlie Hebdo. Le deuxième chapitre propose d’« [é]largir le champ de vision » (p. 79‑89) à l’exemple de Laurent Gaudé dans son roman Écoutez nos défaites (2016). Dans le troisième chapitre, il s’agit de « [r]éenchanter par le jeu » (p. 91‑110), par l’attrait de la fiction et l’expressivité de la forme, ce dont Alice au pays des merveilles (1865) de Lewis Caroll offre l’exemple par excellence. Pour « [o]ffrir un dispositif de liberté » (p. 111‑123) dans le quatrième chapitre, l’autrice propose de s’adonner à « l’interaction » (p. 113) avec les textes littéraires qui n’exercent leur pouvoir qu’en contact direct avec les lecteurs. La « Conclusion » (p. 125‑130) reprend cette déclaration de foi en la littérature qui traverse l’œuvre présentée ici, ainsi que toute la vaste production scientifique de Watthee-Delmotte, à savoir que « [d]e tout temps, la littérature a été chargée de l’espérance des hommes dans un monde plus conforme à leurs désirs ou qui les aide à se tenir debout dans les bourrasques de la vie » (p. 125).

C’est cette structuration méticuleuse et systématique qui, dans ce livre, signale le plus clairement l’esprit hautement synthétique ainsi que les connaissances approfondies de Watthee-Delmotte, capable d’extirper l’essentiel des ouvrages analysés à l’appui de ses positions théoriques. Comparatiste possédant une rare vision d’ensemble, elle s’appuie ici sur une trentaine de textes littéraires qui ont marqué le xixe, le xxe et aussi le xxie siècle, les périodes qui l’ont occupée tout particulièrement durant ses recherches universitaires. S’y ajoute Sophocle, pour le rôle déjà signalé du chœur dans la tragédie classique mais aussi pour la figure d’Antigone qui a inspiré Henry Bauchau, un des auteurs marquants de notre modernité et dont l’œuvre a été mise en valeur par Watthee-Delmotte à travers de nombreux essais, ainsi que par le Fonds Henry Bauchau qu’elle a créé à l’UCLouvain. Par ailleurs, l’intérêt avéré de Watthee-Delmotte pour Herman Melville et son roman Moby Dick ou, la Baleine de 1851 (p. 30) marque un tournant majeur dans la production scripturale de l’autrice qui, après des décennies consacrées aux ouvrages théoriques, a opté pour l’écriture romanesque avec un ample « “livre-bibliothèque” sur les effets de la littérature via le parcours imaginaire […] de l’exemplaire original de Moby Dick ». Ismaël, ce témoin rescapé de tous les naufrages, devient ainsi le narrateur dans son roman Indemne. Où va Moby-Dick ? (2025).

La croyance en la littérature que nous observons dans La Littérature, une réponse au désastre peut se résumer par ce constat : « Tout n’est pas destructible en ce monde ; quelque chose résiste à l’emprise du mal, que la littérature peut prendre en charge. » (p. 33) Espérons que les livres pourront continuer « à insuffler une énergie régénératrice » (p. 34) et ainsi accompagner l’humanité, même « face à l’effroyable ressassement ensanglanté de l’Histoire » (p. 46).

Bibliography

Autres titres de Myriam Watthee-Delmotte

Indemne. Où va Moby-Dick ?, Arles, Actes Sud, 2025.

Dépasser la mort. L’agir de la littérature, Arles, Actes Sud, 2019.

Henry Bauchau. Sous l’éclat de la Sybille, Arles, Actes Sud, 2013.

References

Electronic reference

Metka Zupančič, « Myriam Watthee-Delmotte, La Littérature, une réponse au désastre », Iris [Online], 46 | 2026, Online since 23 février 2026, connection on 24 février 2026. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=4433

Author

Metka Zupančič

Professeure émérite de français/langues modernes, université d’Alabama à Tuscaloosa, États‑Unis
mzupanci833@gmail.com

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