La série Parlement ou comment montrer les institutions européennes

DOI : 10.35562/recp.673

Abstracts

À la manière de l’Ingénu de Voltaire, qui découvre les institutions françaises de l’Ancien régime, Samy Kantor, jeune attaché parlementaire, va nous faire découvrir le Parlement européen. Au fil de quatre saisons depuis 2020, la série Parlement permet de découvrir à hauteur d’homme le processus législatif européen et d’offrir un regard critique sur les enjeux de pouvoir au sein des institutions de l’Union européenne.

In the manner of Voltaire’s Huron who discovers the French institutions, Samy Kantor, a young parliamentary attaché, will lead us to discover the European Parliament. Over the course of four seasons since 2020, the series Parlement allows us to explore the European legislative process from a human perspective. It provides a critical view of the power issues within the institutions of the European Union.

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Pendant longtemps et de façon générale, hors du monde anglo-américain, les séries traitant des univers politiques et parlementaires sont demeurées quasi inexistantes1. Il y a bien quelques épisodes de séries policières, comme Les Brigades du Tigre2 qui s’intéressent à ce sujet, mais rien d’aussi consistant que le House of Cards britannique3. Il faut attendre 2016 et Baron noir4 pour que les choses changent en France. Ce constat vaut encore davantage pour l’Union européenne et ses institutions. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. D’une part, l’information politique demeure souvent stato-centrée. D’autre part, la singularité du fonctionnement de l’Union européenne nécessite un certain apprentissage. Dès lors, aborder sérieusement les institutions européennes sous forme de série télévisée relève de la gageure.

Figure 1

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©️ Cinétévé – Artémis Productions 2020

Cela peut se faire par le petit bout de la lorgnette. C’est cette logique qui va mobiliser les promoteurs d’une web-série appelée Eurobubble5. En 2013, de jeunes expatriés français proposent sur YouTube une série de courts épisodes de quatre minutes qui décrit la bulle bruxelloise vue de l’intérieur sur un ton satirique. Cet exercice s’avère évidemment orienté vers un public connaissant les arcanes de l’administration européenne. Néanmoins, des profanes se montrent intéressés par l’approche choisie6 : observer la vie quotidienne de ceux qui travaillent dans les institutions.

Cette même logique se retrouve avec Parlement. Elle consiste à faire une comédie centrée sur les acteurs du quotidien (stagiaires, députés, attachés parlementaires, lobbyistes, fonctionnaires) plutôt qu’un documentaire sur les institutions européennes7. On se trouve alors devant la première série politique réellement européenne.

Figure 2

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Figure 3

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©️ Cinétévé – Artémis Productions 2020

Parlement est une série de 40 épisodes (4 saisons de 10 épisodes de 26 minutes) diffusée par France TV depuis 20208 et coproduite par un diffuseur belge et un diffuseur allemand. Les deux premières saisons restent concentrées sur le Parlement européen en suivant les pas de Samy Kantor (l’acteur Xavier Lacaille) jeune attaché parlementaire qui découvre son métier et ses arcanes. Ce point de vue donne une dimension humaine au Parlement européen (I). Ce procédé, proche de celui de l’Ingénu de Voltaire9, permet dans un second temps une exploration plus critique du processus décisionnel, au-delà du seul cadre parlementaire (II).

I. Donner corps à une institution qui peut paraître technique et lointaine

Le premier tour de force de la série réside dans sa capacité à humaniser le cadre institutionnel. Il y a un vrai travail de construction des personnages qui incarnent chacun un archétype : le fonctionnaire (Eamon Geragthy incarné par William Nadylam), la jeune collaboratrice parlementaire, puis lobbyiste et enfin journaliste (Rose Pilkington, jouée par Liz Kingsman), le député qui ne sait pas trop ce qu’il fait là (Michel Specklin incarné par Philippe Duquesne), la députée arriviste qui rêve de revenir en France pour devenir présidente de la République (Valentine Cantel qui prend les traits de Georgia Scalliet). Chaque personnage a une histoire qui se découvre au fil des saisons. Cela donne corps et vie à une mécanique institutionnelle. Évidemment, cela crée aussi un certain nombre de décalages avec les études sociologiques et les données juridiques. Néanmoins, il s’agit d’une comédie et cette humanisation permet d’aborder des sujets aussi complexes que le processus législatif et le dépôt d’un amendement de façon moins abrupte que ne le fait le règlement intérieur10.

Figure 4

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William Nadylam, dans le rôle d’Eamon Geragthy, le fonctionnaire parlementaire

©️ Christophe Lartige

Le deuxième point fort du programme consiste à être vraiment européen. Les acteurs, issus de différents États, s’expriment dans différentes langues. Il est d’ailleurs possible de choisir, en streaming, la version multilingue sous-titrée plutôt que la version française. L’équipe de production est plurinationale. La série ne propose donc pas une vision française de l’Europe et le téléspectateur peut ainsi mieux comprendre que l’enjeu n’est pas seulement interétatique. Dans un épisode de la saison 1, Ingeborg (Christiane Paul), une conseillère politique peu aimable avec Samy, fait un monologue en se regardant dans la glace des toilettes du bâtiment à Strasbourg. Elle donne alors la définition suivante du Parlement : « C’est ça le Parlement. 750 élus pour 750 versions de ce que les gens veulent vraiment. Ce n’est pas facile. C’est ça la démocratie »11.

Il y a un troisième aspect de la réalité du Parlement européen qui est bien retranscrit dans la série. Le créateur, Noé Debré12, qui a vécu à Strasbourg, a compris que cette institution a une dimension « nomade ». La série en joue d’ailleurs dans certains épisodes13. Les sessions plénières se déroulent à Strasbourg car, quand en 1952 les États fondateurs de la CECA ont choisi Luxembourg comme lieu de travail provisoire, cette ville ne disposait pas d’un hémicycle assez grand. C’est le Conseil de l’Europe, déjà établi symboliquement à Strasbourg, qui proposa alors ses locaux de façon temporaire. Par la suite, les services de la Commission et du Conseil vont s’étoffer à Bruxelles. La nécessité du travail législatif va amener les commissions parlementaires en Belgique. Le Parlement dispose donc de trois sites si on ajoute le secrétariat qui est toujours à Luxembourg.

Parlement raconte donc une Europe en construction avec pour fil rouge l’histoire d’amour qui naît, se délite et se reconstruit entre Samy et Rose. Est-ce volontaire ? Samy est français, Rose anglaise. Elle était attachée parlementaire au moment du Brexit. Elle souhaite toutefois rester auprès des institutions européennes et devient, dans un second temps, lobbyiste, puis journaliste. Cette histoire sentimentale permet de rendre encore plus humaines ces institutions. Elle conduit à saisir plus aisément la question du pouvoir qui devient centrale lors des saisons 3 et 4.

Figure 5

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Liz Kingsman, dans le rôle de Rose Pilkington

©️ Christophe Lartige

II. Éclairer les enjeux du pouvoir dans l’Union européenne

La saison 1 raconte comment Samy va aider un député désœuvré, Michel Specklin (Philippe Duquesne), à faire adopter un amendement sur la réglementation de la pêche qui concerne la protection des requins. C’est l’occasion de découvrir le fonctionnement du Parlement et de ses groupes politiques. Samy apprend avec le spectateur ce que sont les conseillers politiques, les réunions de commissions parlementaires et les votes en plénière. Même si le lieu s’avère exotique pour la plupart des téléspectateurs, les enjeux demeurent simples à décrire. Le tout pourrait être transposé dans d’autres contextes : parlement national, conseil d’administration et direction d’entreprises privées ou d’institutions publiques.

Figure 6

Figure 6

Philippe Duquesne, qui incarne le député français Michel Specklin

©️ Christophe Lartige

À partir de la saison 2, Samy va peu à peu se trouver impliqué dans le processus décisionnel dans son ensemble et être confronté aux autres institutions. Un regard critique sur le pouvoir et le law making process va alors se développer. En effet, tout en favorisant l’élection de Michel Specklin comme président du Parlement, Samy devient l’attaché parlementaire de Valentine Cantel (Georgia Scalliet), députée ambitieuse qui retourne à Paris comme secrétaire d’État en fin de saison. Les interférences entre les enjeux de pouvoir au niveau national et européen, ainsi que les ambitions personnelles, se révèlent alors. Au début de la saison 3, Samy est devenu conseiller politique. Valentine revient à Bruxelles, mais à la Commission. C’est l’occasion d’aborder la pratique des auditions des futurs commissaires par les députés. C’est aussi le moment pour notre héros de changer de poste et de la rejoindre dans cette institution. Il va alors se retrouver au cœur des enjeux de pouvoir, en particulier au cours de la saison 4.

Figure 7

Figure 7

Georgia Scalliet, dans le rôle de Valentine Cantel

©️ Christophe Lartige

À ce stade, les auteurs exposent avec fluidité la problématique centrale de ce qu’est devenu le processus décisionnel. Plus la construction européenne avançait, plus le processus décisionnel devenait original pour une organisation internationale intégrant les débats parlementaires. Dans le même temps, une sorte de résistance intergouvernementale se mettait en place du côté du co-législateur qu’est devenu le Conseil. En particulier, une pratique parallèle s’est peu à peu greffée sur la procédure législative ordinaire (article 294 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union européenne) : le trilogue. « Le processus visé à l’article 294 TFUE est trop long, le pouvoir politique invente donc un procédé visant à l’accélérer, alliant processus parlementaire et négociation internationale14 ». Lors de l’audience devant le Tribunal de l’Union européenne dans l’affaire De Capitani en 2018, le Parlement indiquait qu’entre 70 % et 80 % des actes législatifs de l’Union étaient, à cette date, adoptés à la suite d’un trilogue15. Ce procédé mérite donc une attention critique toute particulière, d’autant plus qu’il diminue la transparence et rend plus difficile l’accès aux documents préparatoires, comme le déplorait Emilio de Capitani. Or, décrire ce mélange entre parlementarisme et négociation s’avère difficile. Un cours de droit institutionnel va se concentrer sur l’article 294 TFUE, qui prévoit une procédure en trois lectures tout en laissant peu de place au trilogue. Un cours de science politique européenne pourrait ne parler que de négociations en négligeant complètement la dimension parlementaire. L’étudiant a parfois du mal à faire le lien entre ces deux faces de la même médaille. La série, dans ses deux dernières saisons, sans faire de thèse ni mettre de mots précis sur les différentes étapes, traduit bien la tension entre le Parlement, la Commission et le pôle intergouvernemental pour la maîtrise du processus de décision.

Celui qui maîtrise le débat maîtrise le pouvoir. Plus vous êtes physiquement proche du lieu de décision physique, plus vous êtes maître du jeu. Ainsi, la saison 4 devient pour Samy une sorte de course dans un labyrinthe pour parvenir là où les décisions se prennent et peser sur leur issue. Dès le premier épisode (S4E1), l’enjeu est posé. Une espionne chinoise fait un briefing avec ses agents pour leur apprendre que des micros ont été placés dans les locaux des institutions européennes. Elle explique à cette occasion que, pour accéder à chaque niveau du bâtiment, il faut l’accréditation ad hoc pour se rapprocher du pouvoir. Dans la pratique, ce niveau d’accréditation se trouve matérialisé par un badge. Ce constat se retrouve dans un récent article publié par un ancien membre du Comité des représentants permanents (Coreper), rouage essentiel de la préparation de la décision au sein du Conseil. Yves Doutriaux publie ce papier à l’occasion des 50 ans d’un groupe de travail issu du Coreper, le groupe Antici, du nom de son créateur. Il explique que « lors des Conseils européens, les Antici reçoivent un badge spécial qui leur permet de s’installer dans une salle à proximité immédiate de la salle dans laquelle se réunissent les chefs d’État et de gouvernement16 ». La question du badge est abordée dès la saison 1 de Parlement quand, pour éloigner Samy au moment du vote de l’amendement, son badge est désactivé. Dans la saison 4, obtenir le bon badge devient nécessaire pour atteindre le niveau du pouvoir, un peu comme dans un jeu vidéo où le joueur doit remplir une quête pour accéder au niveau supérieur.

Au bout de quatre saisons, la série peut aborder sans complexe des problématiques qui apparaissent difficiles d’accès au premier abord. Il s’agit là d’un mérite de Parlement. Même si l’approche n’est pas scientifique, mais humoristique, le scénario se révèle bien documenté. Le spectateur qui a suivi les épisodes depuis le début a donc pu s’immerger progressivement dans la politique européenne. En cela, l’équipe de production de Parlement a réussi à réaliser un programme pleinement européen qui met en lumière le travail parlementaire.

Notes

1 Le cinéma contient sans doute des références plus anciennes : Le Président de Henri Verneuil (1961) avec Jean Gabin, par exemple, mais l’enjeu est peut-être moins explicite que dans Mr. Smith au Sénat [Mr. Smith goes to Washington] de Frank Capra (1939). Return to text

2 L’épisode intitulé « l’Ère de la calomnie » est assez emblématique (épisode 6 de la 3e saison diffusée en 1977 de la série Les Brigades du Tigre, créée par Claude Desailly et réalisée par Victor Vicas). Return to text

3 Avant la série américaine, la BBC a proposé en 1990 une série, House of Cards, créée par Andrew Davies à partir d’un roman de Michael Dobbs. Ce dernier est un ancien conseiller de Margareth Thatcher. Return to text

4 Éric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon, Baron noir, Canal+, 2016. Return to text

5 Yacine Kouhen et Charlélie Jourdan, Eurobubble, 2012. Return to text

6 « “Eurobubble”, la web-série décalée de l’Europe », Le Soir, 12 juillet 2013, URL : http://lesoir.be/art/280144/article/geeko/2013-07-12/eurobubble-web-serie-decalee-l-europe-videos [consulté le 1er juillet 2026]. Return to text

7 Une approche plus didactique est possible tout en usant d’un médium issu de la pop culture. Ainsi, une bande dessinée s’intéresse aux institutions européennes. Voir Kokopello, La Tour de Babel, voyages au cœur du grand bazar européen, Paris, Dargaud, 2024. Return to text

8 Sur le site de streaming de France TV, vous pouviez trouver, en janvier 2026, l’intégralité de la série. Return to text

9 Œuvre publiée originellement en 1767. Voltaire, L’Ingénu, Paris, Larousse, 2007. Return to text

10 La version 2025 du Règlement intérieur de la 10e législature, disponible sur le site du Parlement européen, compte 251 articles hors annexes. URL : https://www.europarl.europa.eu/about-parliament/fr/organisation-and-rules/organisation/rules-of-procedure [consulté le 1er février 2026]. Return to text

11 Noé Debré, « Strasbourg, Outre-Rhin », Parlement, S1 E9, France TV, 2020. Return to text

12 Il a été l’un des co-scénaristes du film Dheepan de Jacques Audiard (2015), qui a obtenu la Palme d’or à Cannes. Return to text

13 On retiendra, par exemple, l’épisode 9 de la saison 1 intitulé « Strasbourg, outre-Rhin » (2020) dans lequel le héros, Sami et son collègue allemand Torsten (Lucas Englander) discutent de la situation géographique (en Allemagne ou pas) de la ville. Return to text

14 T. Racho, « Le trilogue : un objet juridique mal identifié », Revue du droit de l’Union européenne, no 2, 2025, p. 125. Return to text

15 Trib. UE (7e ch. élargie), 22 mars 2018, De Capitani c/ Parlement européen, aff. T-540/15, ECLI:EU:T:2018:167. Return to text

16 Y. Doutriaux, « Bruxelles fête le cinquantième anniversaire du groupe Antici », Revue de l’Union européenne, vol. 1, no 694, 2026, p. 6. Return to text

Illustrations

References

Electronic reference

Stéphane Bracq, « La série Parlement ou comment montrer les institutions européennes », Revue d'étude et de culture parlementaires [Online], 2 | 2026, Online since 11 septembre 2026, connection on 16 septembre 2026. URL : http://publications-prairial.fr/recp/index.php?id=673

Author

Stéphane Bracq

Professeur de Droit public, Sciences Po Lille/CERAPS, Université de Lille

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CC BY-SA 4.0