La carte n’est pas qu’une carte : de sa fabrique par intention à ses fabriques à réception

DOI : 10.35562/arabesques.1868

p. 4-5

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La carte n’est pas qu’un objet documentaire, et ses modes d’appropriation sont aussi divers que ses usages et ses usagers.

Ecrire un article relatif aux cartes est complexe, qui plus est un article inaugural, donc panoramique et synthétique. En effet, si les cartes sont des synthèses visuelles, les problématiques qu’elles génèrent sont nombreuses, et n’intéressent pas que les cartographes et les géographes. Celles des cartothécaires sont classiques, liées au stockage, au catalogage, à la valorisation, mais elles sont toutes traversées par les singularités du document carte : ses formats déterminent son rangement, sa circulation ; ses valeurs informatives questionnent sa description, la pertinence des normes et des outils de recherche, ses appropriations ; ses attributs interrogent sa numérisation, sa diffusion. Les caractéristiques de la carte, document hybride et pluriel, influent sur les personnels qui en ont la charge quant à leurs missions et à la mise en œuvre de médiations favorisant des rencontres et des relations entre les cartes et les lecteurs.

La carte, un document pluriel

La carte n’est pas qu’une carte. Utilisée par les géographes pour illustrer leurs publications, elle est document cartographique, tout comme lors de son usage par un randonneur ou par un aménageur. Lors d’un cours de cartographie ou de commentaire de carte, elle est à la fois document cartographique et pédagogique, de la même manière que lorsqu’elle est sujet d’étude dans un cours sur la médiation culturelle ou documentaire. Elle peut aussi être une toute autre espèce de document, en fonction de la réception et de l’appropriation de ses contenus : document historique, mémoriel, patrimonial,… surtout si on questionne tour à tour les techniques ou l’enseignement de la cartographie, une série de cartes, une campagne de levés, une institution, un éditeur… Elle est aussi document artistique, esthétique, décoratif.

La carte est tout cela parce qu’elle est plurielle, à la fois représentation d’un territoire ou d’un phénomène, exercice technique, produit d’un langage spécifique, matérialisation de l’espace, modélisation, scène où sont déposés des symboles, mots et couleurs, image, tableau, œuvre d’art, matériel didactique, trace, témoignage. Elle est un document par intention, celle du cartographe, auteur d’un message destiné à des lecteurs, reçu différemment en fonction de ces derniers. Cette intention renvoie à la notion d’outil, pour les déplacements, l’administration, l’aide à la décision, la simulation, l’aménagement,… Il peut y avoir concordance entre l’intention et l’usage, mais d’autres usages peuvent être suscités et accompagnés. C’est l’usager, le récepteur, qui fait le document lorsqu’il le questionne, lui reconnaît une signification. Cela peu être un objet (interroger les matériaux, les lignes graphiques) comme un document par intention, notablement lorsqu’il est sans usage, dormant, comme c’est le cas pour beaucoup de cartes, car c’est la réactivation de ses informations qui en fait un nouveau document. Les réceptions d’une carte peuvent ainsi être en rapport ou sans rapport avec l’intention de son auteur, d’où les multiples fonctions et fabriques de documents possibles.

Empires Carolingiens, Byzantins et Califat aux environs de 814. Atlas Historique de William E. Sheperd, 1911.

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Collection Perry-Castañeda, avec l’aimable autorisation des bibliothèques de l’université du Texas à Austin.

Le cartothécaire n’est pas qu’un bibliothécaire

Si la carte n’est pas qu’une carte, le cartothécaire n’est pas qu’un bibliothécaire - ou du moins pas un bibliothécaire comme un autre. Se concentrant tout autant sur les publics que sur les documents, il doit imaginer des dispositifs pour favoriser le lien avec les usagers et susciter la création de sens et de savoirs. Or, du fait des nombreuses singularités des documents cartographiques, les cartothécaires, au même titre que leurs collègues chargés de collections qui sortent du périmètre traditionnel du livre, développent depuis plus de vingt ans des solutions pour les sortir de l’ombre en s’appuyant notamment sur les possibilités que leur offrent le numérique et le Web en matière de visibilité. Les cartothécaires sont dans cette dynamique, induite par le caractère atypique de leurs collections, caractère qu’ils assument et défendent.

Même si les cartes représentent indéniablement un patrimoine riche et foisonnant, reconnu comme tel puisque faisant partie d’un univers propre, partagé avec les images, sur le catalogue général de la Bibliothèque nationale de France, elles représentent aussi des contraintes. On l’a noté en introduction, la carte n’est pas facile à stocker, à ranger, à déplacer. Elle est complexe à traiter, peu aisée à équiper, et sa circulation engendre des complications. Elle est synonyme d’exception, d’adaptation, de procédure distincte. Elle fait, de plus, souvent partie d’un ensemble vaste, composé de plusieurs milliers de feuilles, situé dans des meubles encombrants peuplant des magasins, et nécessite encore dans beaucoup de cas une rétroconversion fastidieuse. La carte n’est ainsi pas seulement une concurrente en termes de place pour les autres documents, elle l’est aussi en termes de temps, ce pourquoi il faut aussi faire de la médiation en interne à son sujet, pour convaincre les autres professionnels de l’intérêt de son traitement. Les cartothécaires sont, heureusement, des professionnels passionnés, qualité indispensable pour collecter, rassembler, mettre à disposition, promouvoir les cartes, mais aussi faire valoir les spécificités de leurs missions cartothéconomiques. Dans ce contexte, on comprend pourquoi le cartothécaire est un extra-bibliothécaire.

Une cartothèque n’est pas qu’une cartothèque

Les défis des cartothécaires sont donc nombreux, dont le premier est la valorisation de plusieurs milliers de documents hors normes. Pour les signaler aux potentiels utilisateurs, ils s’engagent dans plusieurs voies : les inscrire dans les catalogues existants, tenter de faire progresser les normes qui ne tiennent pas compte des spécificités et données propres aux cartes (séries et feuilles d’une part et coordonnées géographiques d’autre part), développer des systèmes pour optimiser leurs recherches et exploitations grâce au géoréférencement. Ce faisant, ils participent à des réflexions plus globales sur la recherche documentaire et informationnelle côté usager, de nouveaux critères de description, de nouvelles solutions d’interrogation de catalogues, pouvant inspirer d’autres professionnels. Le système CartoMundi (Université d’Aix-en-Provence) dans lequel tous les cartothécaires peuvent signaler leurs fonds numérisés1, propose ainsi en ligne une recherche visuelle par localisation géographique couplée à un menu à facettes par séries et feuilles. Par ailleurs, les cartothécaires publient des articles, comme dans le présent numéro, organisent des expositions physiques et virtuelles, réunissent leurs expériences et partagent des projets inspirants, au sein notamment de GéoRéseau, réseau de cartothécaires universitaires2.

Europe et territoires Méditerranéens aux environs de 1097. Atlas Historique de William R. Sheperd, 1926.

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Collection Perry-Castañeda, avec l’aimable autorisation des bibliothèques de l’université du Texas à Austin.

Du signalement à la médiation

Cependant, signaler, aussi pertinemment soit-il, n’induit pas automatiquement des usages, tout particulièrement pour des documents peu utilisés, oubliés, ou pour des publics non experts. Or, si la carte n’est pas qu’une carte, cela signifie qu’elle n’est pas seulement destinée aux lecteurs spécialistes ou, à l’opposé, aux visiteurs contemplatifs. Pour favoriser de multiples réceptions de la carte, il faut accepter qu’il puisse y avoir des lectures moins expérimentées, un autre intérêt que disciplinaire, tout aussi légitimes que ceux attachés à sa fonction principale, une autre relation avec ce document qu’il est toutefois nécessaire d’accompagner. Autour de ces questions d’appropriations et de mises en relation entre les documents ou les objets et des usagers récepteurs, les centres d’archives, musées et bibliothèques développent des dispositifs basés sur la participation, l’expérience, la co-construction. Il s’agit ainsi pour les cartothécaires de poursuivre leurs pratiques patrimoniales, muséales et archivistiques, afin d’innover dans de nouvelles formes de médiation et d’animer des dispositifs d’exploration informationnelle, d’enquêtes ou de missions documentaires autour du document carte, dans l’esprit par exemple du programme des Herbonautes, herbier numérique collaboratif citoyen3.

Être cartothécaire implique de mener de front différents chantiers, dont celui de la médiation. Il est possible d’envisager, d’apprécier la carte comme une œuvre, une image accessible à tout public, qu’il faut apprendre à regarder, au-delà parfois de l’intention qui a motivé sa fabrication. Faciliter la familiarisation et l’appropriation des valeurs informatives des cartes et faire participer les usagers à cette expérience de construction des savoirs historiques, mémoriels, patrimoniaux, artistiques ou esthétiques, représentent donc des opportunités pour sortir ces documents des magasins et de leur dormance.

1 Voir dans ce numéro : « CartoMundi – Des services innovants pour la valorisation du patrimoine cartographique », pp. 8-9.

2 Voir dans ce numéro : « Le GéoRéseau, un réseau ouvert au service des cartothécaires », pp. 6-7.

3 http://lesherbonautes.mnhn.fr/

Notes

1 Voir dans ce numéro : « CartoMundi – Des services innovants pour la valorisation du patrimoine cartographique », pp. 8-9.

2 Voir dans ce numéro : « Le GéoRéseau, un réseau ouvert au service des cartothécaires », pp. 6-7.

3 http://lesherbonautes.mnhn.fr/

Illustrations

Empires Carolingiens, Byzantins et Califat aux environs de 814. Atlas Historique de William E. Sheperd, 1911.

Empires Carolingiens, Byzantins et Califat aux environs de 814. Atlas Historique de William E. Sheperd, 1911.

Collection Perry-Castañeda, avec l’aimable autorisation des bibliothèques de l’université du Texas à Austin.

Europe et territoires Méditerranéens aux environs de 1097. Atlas Historique de William R. Sheperd, 1926.

Europe et territoires Méditerranéens aux environs de 1097. Atlas Historique de William R. Sheperd, 1926.

Collection Perry-Castañeda, avec l’aimable autorisation des bibliothèques de l’université du Texas à Austin.

References

Bibliographical reference

Nathalie Joubert, « La carte n’est pas qu’une carte : de sa fabrique par intention à ses fabriques à réception », Arabesques, 98 | 2020, 4-5.

Electronic reference

Nathalie Joubert, « La carte n’est pas qu’une carte : de sa fabrique par intention à ses fabriques à réception », Arabesques [Online], 98 | 2020, Online since 08 juillet 2020, connection on 21 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=1868

Author

Nathalie Joubert

Université Toulouse Jean Jaurès - Centre de Ressources Olympe de Gouges - Responsable du Pôle Formation, accompagnement personnalisé, médiation

joubert@univ-tlse2.fr

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CC BY-ND 2.0