La bibliométrie au service de l’open access

DOI : 10.35562/arabesques.806

p. 14-15

Outline

Text

À l’époque de la fièvre de l’évaluation, certains acteurs peuvent être tentés par l’image d’une recherche écartelée entre open access et bibliométrie qui, tels chevalier blanc et chevalier noir, s’affronteraient sous le soleil de la production scientifique. Accepter ce dilemme serait cependant faire fausse route en oubliant le contexte spécifique de chaque discipline, la structuration de ses publications.

Le domaine biomédical, avec la prédominance d’articles très formatés et une offre éditoriale concentrée entre les mains de quelques éditeurs internationaux, se prête particulièrement bien aux analyses bibliométriques. L’open access y a de plus fait une percée fulgurante ces cinq dernières années, sous la forme de revues en libre accès1. Pourquoi ne pas mettre à profit cette configuration pour renouveler la réflexion sur le sujet ?

Bibliométrie et open access, une association contre nature ?

Le développement de l’open access pose en effet la question des choix de diffusion, notamment entre voies verte et dorée, et des objectifs, donc du pilotage de la recherche. Or, la bibliométrie propose des outils et des méthodes pour quantifier et cartographier les publications. Tandis que se dessinent de nouveaux modèles éditoriaux, les outils bibliométriques peuvent de fait nous apporter les moyens d’accompagner cette période de transition et non de la subir. Dans ce cadre, la bibliométrie peut être mise au service de l’open access.

Compte tenu de l’aura sulfureuse qui entoure la bibliométrie, quelques rappels ne sont pas inutiles : comme l’a souligné Yves Gingras2, la bibliométrie ne saurait se réduire à l’évaluation de la recherche ou au classement des universités. De plus, la valeur d’un chercheur s’évalue avant tout de manière qualitative par la lecture de sa production. La bibliométrie est une « méthode de recherche qui consiste à utiliser les publications scientifiques et leurs citations comme indicateurs de la production scientifique et de ses usages »3, ce qui autorise des applications variées, à condition de s’en tenir à une méthode rigoureuse et transparente. L’adéquation à l’objet, c’est-à-dire la pertinence des indicateurs utilisés, constitue un préalable indépassable : la bibliométrie ne se pense que dans le cadre d’une discipline et de ses spécificités (source des données, mode de diffusion des résultats de la recherche, nombre de chercheurs composant la communauté concernée, variété linguistique, etc.). De même, seule la prise en compte d’une palette d’indicateurs différents permet de transcrire la réalité d’un domaine. Ainsi la bibliométrie dépasse l’évaluation individuelle et constitue une grille d’analyse permettant de dresser une cartographie, une meilleure connaissance des chercheurs et de leurs pratiques, de leurs réseaux et collaborations.

Bien sûr, ce travail est plus aisé dans certaines disciplines que dans d’autres. Cependant, lorsqu’il est possible comme dans le domaine de la biologie-santé, il constitue une opportunité pour les professionnels des bibliothèques. Comme l’a souligné Christophe Dutheil4, les analyses bibliométriques permettent de détecter des tendances, d’identifier les auteurs en pointe sur un sujet donné et les revues les plus appréciées, bref de jouer un rôle de veille pour identifier les stratégies de publications. De la veille au pilotage, il n’y a qu’un pas : en d’autres termes, elle peut nous aider à faire des choix pour mieux suivre les évolutions d’une communauté, mieux la servir, mieux valoriser sa production.

Comment piloter l’open access dans son établissement ?

Les études bibliométriques permettent d’ores et déjà de mesurer la progression de l’open access dans les disciplines biomédicales au niveau international. Il semblerait donc logique de transposer la même méthodologie pour des études à l’échelle d’un établissement.

Ce n’est malheureusement pas si simple ! Les bases bibliographiques ou bibliométriques pertinentes présentent en effet le défaut majeur de très mal référencer les chercheurs et leurs affiliations, ce qui pénalise toute analyse bibliométrique au niveau individuel ou local. En préalable à toute étude, il est donc indispensable d’améliorer ce référencement : soit par un travail de correction a posteriori des données, réalisé manuellement par chaque établissement, donc de manière imparfaite, fastidieuse et empirique ; soit par l’utilisation systématique a priori de référentiels par les chercheurs eux-mêmes (Orcid, ISNI), ce qui est encore utopique à ce jour.

Pour améliorer le référencement et la visibilité internationale des établissements français, le Centre hospitalier universitaire régional de Lille vient justement en réponse de développer un outil innovant, Sampra5, qui relie de manière fiable les publications d’un établissement à leurs auteurs et renvoie automatiquement ces données corrigées au Web of Science, pour consolider le profil des organisations et des auteurs. Pour ce faire, Sampra demande une validation des publications par les chercheurs eux-mêmes (cf. schéma). Cet outil est actuellement en déploiement à l’université de Lille 2 Droit et Santé, site pilote, ce qui nous permet d’envisager quelques expérimentations audacieuses6. Une fois que nous aurons isolé, grâce à Sampra, le corpus des publications de notre établissement, nous pourrons facilement l’analyser dans InCites, l’outil d’analyse du Web of Science, mais aussi dans Pubmed, grâce à l’identifiant des notices, afin de procéder à toutes les comparaisons possibles. La rigueur de la méthode et la pertinence des indicateurs actées, nous pouvons aussi envisager de comparer ce corpus à celui d’autres bases, des archives ouvertes notamment, pour peu que des référentiels communs nous le permettent (DOI, identifiants de chercheurs Orcid, ResearcherID, IdRef…).

Le cadre posé, il reste à définir différents axes d’études qui présentent un intérêt soit pour le pilotage de la recherche, soit pour le pilotage de la documentation, soit pour le conseil personnalisé aux chercheurs. En voici une liste, non exhaustive.

Conseil personnalisé aux chercheurs : pour accompagner les chercheurs vers davantage de production en open access, il faut pouvoir définir la part de celle-ci dans un domaine, avec la répartition fine par spécialité, l’évolution dans le temps, les canaux de publications privilégiés. C’est une base d’appui indispensable pour adapter la communication et la pédagogie et guider légitimement les chercheurs dans le paysage éminemment complexe et mouvant de l’open access.

Pilotage de la documentation : l’offre documentaire ne saurait plus se résumer à l’acquisition de ressources électroniques payantes, elle devra aussi inclure des ressources gratuites qui présentent un intérêt pour les chercheurs de l’établissement. Leur sélection passera par une analyse non seulement des statistiques d’usage, mais aussi des statistiques de production de l’établissement, c’est-à-dire des articles écrits et cités par nos chercheurs7.

Pilotage de la recherche : les données récoltées dans les deux champs précédents donneront une vision fine du comportement des chercheurs vis-à-vis de l’open access et permettront d’évaluer l’impact réel des campagnes d’incitation. Ces analyses seront à compléter par des études de coûts qui permettront de définir une politique en matière de financement des frais de publications ou de soutien au dépôt dans une archive ouverte adaptée8.

En conclusion, la mutation actuelle de l’information scientifique due à l’open access est l’occasion idéale pour les bibliothèques de se réapproprier une connaissance précise des modes de publications et ainsi de renouveler leur rôle. Des expériences comme celle de l’université de Liège, célèbre pour son engagement précoce en faveur de l’open access, nous appellent à sortir des analyses préformatées issues d’outils commerciaux9. Repenser la bibliométrie grâce à la rigueur de sa méthode et à la richesse de ses données peut être l’instrument de cette reconquête.

PRINCIPES DE SAMPRA : les phases 1 et 2 correspondent à la partie du processus gérée par Sampra.

Image

Source : Patrick Devos.

1 Keiko Kurata, Tomoko Morioka, Keiko Yokoi, Mamiko Matsubayashi, « Remarkable Growth of Open Access in the Biomedical Field: Analysis of PubMed

2 Yves Gingras, Les dérives de l’évaluation de la recherche : du bon usage de la bibliométrie, Liber, 2014.

3 Ibid.

4 Christophe Dutheil, « Utiliser les données bibliométriques pour la veille », Archimag, 2014, nº 273, p. 29-30.

5 Patrick Devos, Solenn Bihan, Sigaps/Sampra, présenté lors de la journée d’information ADBU « Bibliométrie, scientométrie et métriques alternatives 

6 Un mémoire Enssib est en cours de préparation sur cette thématique.

7 Pierre-Étienne Caza, Quels sont les périodiques essentiels ?, Actualités UQAM, 16/03/2015, www.actualites.uqam.ca/2015/

8 Annaïg Mahé, Odile Hologne, Mathieu Andro, « Estimation des dépenses de publication de l’Inra dans un modèle théorique Gold Open Access »

9 Paul Thirion, Bibliométrie et open access à ULG, présenté lors de la journée d’information ADBU « Bibliométrie, scientométrie et métriques

Notes

1 Keiko Kurata, Tomoko Morioka, Keiko Yokoi, Mamiko Matsubayashi, « Remarkable Growth of Open Access in the Biomedical Field: Analysis of PubMed Articles from 2006 to 2010 », Plos One, 2013, http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0060925

2 Yves Gingras, Les dérives de l’évaluation de la recherche : du bon usage de la bibliométrie, Liber, 2014.

3 Ibid.

4 Christophe Dutheil, « Utiliser les données bibliométriques pour la veille », Archimag, 2014, nº 273, p. 29-30.

5 Patrick Devos, Solenn Bihan, Sigaps/Sampra, présenté lors de la journée d’information ADBU « Bibliométrie, scientométrie et métriques alternatives », 01/04/2015, http://adbu.fr/competplug/uploads/2015/04/SIGAPS-SAMPRA_vuSB.pdf

6 Un mémoire Enssib est en cours de préparation sur cette thématique.

7 Pierre-Étienne Caza, Quels sont les périodiques essentiels ?, Actualités UQAM, 16/03/2015, www.actualites.uqam.ca/2015/bibliotheques-revision-des-abonnements-aux-periodiques

8 Annaïg Mahé, Odile Hologne, Mathieu Andro, « Estimation des dépenses de publication de l’Inra dans un modèle théorique Gold Open Access », Documentaliste-Sciences de l’information, vol. 51, 2014/4, p. 71-79.

9 Paul Thirion, Bibliométrie et open access à ULG, présenté lors de la journée d’information ADBU « Bibliométrie, scientométrie et métriques alternatives », 01/04/2015, http://orbi.ulg.ac.be/handle/2268/179971

Illustrations

PRINCIPES DE SAMPRA : les phases 1 et 2 correspondent à la partie du processus gérée par Sampra.

PRINCIPES DE SAMPRA : les phases 1 et 2 correspondent à la partie du processus gérée par Sampra.

Source : Patrick Devos.

References

Bibliographical reference

Solenn Bihan and Stéphane Harmand, « La bibliométrie au service de l’open access », Arabesques, 79 | 2015, 14-15.

Electronic reference

Solenn Bihan and Stéphane Harmand, « La bibliométrie au service de l’open access », Arabesques [Online], 79 | 2015, Online since 08 janvier 2020, connection on 28 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=806

Authors

Solenn Bihan

SCD Université Lille 2, Services aux chercheurs

solenn.bihan@univ-lille2.fr

Author resources in other databases

By this author

Stéphane Harmand

ADBU, Commission recherche

stephane.harmand@univ-lille2.fr

Copyright

CC BY-ND 2.0