Les désarrois de la machine catalographique

DOI : 10.35562/arabesques.825

p. 8-9

Plan

Texte

Rien ne va plus pour la Machine catalographique. Après des décennies de bonheur, la voici mal à l’aise en société, gênée dans son couple…

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Alessandra Raimondi / Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

La Machine sur le divan

– Les gens vous comprenez, ils me posent toute sorte de questions. Ils me demandent mettons « dernier livre de modianeau », ou bien « qui a ecrit la cousine bete », j’ai eu ça dernièrement. Ça me coupe tous mes moyens des questions comme ça, voyez, je ne dis rien, je suis sans voix. « Pas de réponse » je dis. Mais les gens m’insultent figurez-vous, si vous saviez ce que j’entends des fois ! Ou alors « dvd pasolini ». Alors là oui, là j’en ai des choses à dire ! Ça j’aime, des questions comme ça. Là je déballe tout. « 18 résultats », je dis, et je les sors en moins d’une seconde. Mais là non plus, ils sont pas contents les gens, ils disent qu’ils s’y retrouvent pas, que tout est en vrac. C’est comme Google, ils disent, mais en moins bien. Google il répond « environ 673 000 résultats (0,29 secondes) ».Moi 18 résultats. Je peux pas lutter voyez, c’est pas possible. On joue pas dans la même division comme on dit. Et puis sur Google après ils peuvent naviguer d’un truc à l’autre, ils peuvent y passer la nuit s’ils veulent. Alors qu’avec mes 18 résultats, ils peuvent pas aller plus loin, quoi, ça s’arrête là comme sur un mur. En plus ils disent que c’est du charabia ce que je leur raconte. Moi je voudrais bien leur parler autrement, mais ces choses-là je ne peux pas les inventer que voulez-vous, la plus belle fille du monde, elle peut donner que ce qu’elle a comme on dit hein, moi je peux donner que ce que j’ai. Je donne ce que j’ai, c’est tout.

– Je vous le redis Madame, il faut en parler à votre partenaire. En toute franchise.

La Machine à la maison

– Écoute…

– Tu ne vas pas recommencer…

– Écoute-moi. Cette fois je suis décidée. Non ne me coupe pas la parole. Il faut que tu me parles sur un autre ton désormais, il faut que tu me parles autrement. Les gens, ils comprennent plus ce que tu me fais dire, voilà ce qu’y a. Pour eux c’est du chinois ou je ne sais quoi, quelque chose qui ne les concerne pas, oui voilà, c’est ça. Ils ne me regardent même plus, ils me trouvent ringarde. Tu comprends, tu me dis Lettres de la religieuse portugaise [Texte imprimé] / calligraphies, Stéphanie Devaux. Tu me dis que c’est ce qu’il faut que je dise moi aussi. Tu me dis Paris : Éd. Alternatives, 2004, et je répète Paris : Éd. Alternatives, 2004 quand on me demande. Je dis comme toi. Tu me dis 77 p. : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul ; 19 cm, et je répète ça. Tu me dis (Pollen), je dis (Pollen).Mais ils comprennent pas ce truc entre parenthèses, c’est quoi, ça veut dire quoi « Pollen » entre parenthèses ? Et 77 p point, ça veut dire quoi ? Et ça, « ill. en coul., couv. ill. en coul. » ? Ça ne peut plus durer, tu comprends. Et puis « dvd pasolini 18 résultats » ça ne va pas non plus. Tes notices comme tu dis c’est des culs-de-sac, une fois qu’ils y sont les gens ils sont obligés de revenir en arrière, en plus t’as une notice pour Uccellacci e uccellini et une autre pour Des oiseaux petits et gros alors que c’est le MÊME film, si c’est vrai, y en a DEUX, tu n’as qu’à regarder toi-même !

– Comme tu as changé… Ça fait combien de temps qu’on se connaît toi et moi ? Tu t’en souviens sûrement mieux que moi. Au début je n’ai pas fait grand cas de toi, je dois dire. Je ne t’aimais pas, non. Comment tu marchais, comment tu parlais surtout… En plus, on ne s’adressait à toi qu’avec tes mots à toi. Tu dis que ce sont les miens, mais ils ne font que se plier à la syntaxe de ta langue à toi. Une langue d’une très grande subtilité quant à elle, qu’on acquiert au prix d’un rude et long apprentissage dont peu triomphent. Je suis de ceux-là. J’ai parlé, je parle toujours, ta langue de Machine catalographique à la perfection, sans accent, au point de passer moi-même sans difficulté pour une Machine catalographique. Tout ce que j’ai pu te dire, dans cette langue-là ! Il y a longtemps que je te parle, à toi, rien qu’à toi, dans de longs tête-à-tête quotidiens.
Et maintenant, tu me dis que ce sont « les gens » qui t’intéressent. C’est à eux que tu veux plaire. C’est avec eux que tu veux parler, plus avec moi. Tu veux parler leur langue aussi ? Ces mots, illencoul, couvillencoul, d’une telle douceur, tu ne veux plus les entendre de moi. Leur charme s’est épuisé pour toi, je le vois bien ; ils ne t’enchantent plus. Tu as changé. Comme tu as changé !
Au fond je me rends compte d’une chose affreuse. C’est-à-dire que, depuis tout ce temps, je parle devant toi comme devant un hygiaphone, comme les types des guichets pour qui la personne en face n’a pour ainsi dire pas de réalité. Longtemps je t’ai parlé, à toi, sans le moins du monde voir au-delà de toi. Jusqu’à comprendre que tu n’es personne.

Petite biographie de la machine catalographique

Les années 1960 : la création du monde

Les années 1960 sont celles de la création, au niveau international, d’une série de standards qui vont durablement imprégner les catalogues de bibliothèques :

• les Principes internationaux de catalogage (les « Principes de Paris »), Ifla, 1961, régissent le fonctionnement général d’un catalogue ;
• les Règles de catalogage anglo-américaines (Anglo-American Cataloguing Rules, AACR), 1967 ;
• l’ISBD (International Standard Book Description, puis International Standard Bibliographic Description), limité à la description normalisée, élaboré dans le cadre international de l’Ifla à partir de 1969.

Tous ces standards ont été établis pour des catalogues de livres et portent en eux ce péché originel.

Les formats MARC (vers 1966-....) : un langage de balisage et une norme de contenu

L’ISBD introduit déjà un embryon de « langage machine » par la segmentation de la notice en « zones » et « sous-zones » ordonnées.
Le format Marca, futur US Marc, puis Marc 21, élaboré à la Bibliothèque du Congrès, encode les éléments de la notice normalisée, description et accès, en champs et sous-champs affectés d’indicateurs de traitement. Des jeux de données codées organisées en vocabulaires propres au format permettent de rendre explicites certaines informations implicites de la notice normalisée (la langue, la forme du contenu de la ressource, etc.). En cela le format Marc, en plus d’un langage de balisage, est aussi dans une certaine mesure un standard de contenu.

L’Unimarc : déjà un modèle entité-relation ?

L’Unimarc, conçu dans le cadre de l’Ifla à l’instar de l’ISBD, est publié en 1977. Il présente une granularité plus fine que le Marc de la Bibliothèque du Congrès et fait un large emploi des données codées, ce qui le rend moins dépendant des langues de catalogage. On y voit déjà l’intuition qu’une ressource représentée par une notice Marc est une entité potentiellement liée à d’autres. À mesure que le format s’enrichit de nouveaux types d’entités, le système des relations se complexifie. Les liens sur identifiants se généralisent : à défaut de modèle, on peut indéniablement parler d’un système entité-relation.

Les années 1990-2000 : un mai 1968 tardif ?

Le catalogage à la papa est sérieusement remis en cause. Les anciens standards conviennent mal pour les ressources électroniques notamment. En outre, les agences bibliographiques nationales, dans un but d’économie, aimeraient que soient définis les éléments d’une notice de base. Commandé en 1989, le Rapport sur les fonctionnalités requises des notices bibliographiques (FRBRb) est publié en 1998. Fondé sur les besoins des utilisateurs, il contient un modèle entité-relation. Il sera complété en 2009 par les FRADc pour les données d’autorité, et en 2010 par les FRSADd pour la relation de sujet. En 2009 le modèle FRBR est publié dans un formalisme « orienté objet » en tant qu’extension du modèle Cidoc CRM (Cidoc, Conceptual Reference Model) conçu pour les musées, sous le nom de FRBRoo.
Les « Principes de Paris » sont mis à jour : publication en 2009 du Statement of International Cataloguing Principlese (ICP, ou PIC en français).

Les années 2010 : vers la transition bibliographique

• 2010 : publication du code de catalogage RDA (Resource Description and Access), évolution des AACR à la lumière des nouveaux modèles et standards. Début du travail sur RDA en France.
• 2011 : ouverture de l’Open Metadata Registry dans lequel sont publiés les nouveaux standards sous forme de schémas de métadonnées dans le cadre du web sémantiquef.
• 2012 : le modèle de données BibFrame, destiné à remplacer Marc, est lancé à la Bibliothèque du Congrès.

a. Marc : acronyme de Machine Readable Catalog, «catalogue lisible par une machine».
b. Ifla Study Group on the Functional Requirements for Bibliographic Records, Functional Requirements for Bibliographic Records : final report, 1998. Révisé en 2009.
c. Ifla Working Group on Functional Requirements and Numbering of Authority Records (FRANAR), Functional Requirements for Authority Data : a conceptual model, 2009.
d. Ifla Working Group on the Functional Requirements for Subject Authority Records (FRSAR), Functional Requirements for Subject Authority Data (FRSAD) : a conceptual model, 2010.
e. Ifla Cataloguing Section and Ifla Meetings of Experts on an International Cataloguing Code, Statement of International Cataloguing Principles, 2009.
f. L’OMR est une initiative du DCMI (Dublin Core Metadata Initiative).

Illustrations

Alessandra Raimondi / Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Citer cet article

Référence papier

Philippe Le Pape, « Les désarrois de la machine catalographique », Arabesques, 77 | 2015, 8-9.

Référence électronique

Philippe Le Pape, « Les désarrois de la machine catalographique », Arabesques [En ligne], 77 | 2015, mis en ligne le 07 janvier 2020, consulté le 02 décembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=825

Auteur

Philippe Le Pape

Chargé de mission Normalisation, Abes

le-pape@abes.fr

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