Valéry Raydon, Le Cortège du Graal. Du mythe celtique au roman arthurien

Marseille, Terre de Promesse, 2019, 406 p.

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Valéry Raydon, Le Cortège du Graal. Du mythe celtique au roman arthurien, Marseille, Terre de Promesse, 2019, 406 p.

Text

L’ouvrage comporte dix chapitres :

  • « Présentation du corpus des sources et du motif » ;

  • « Hypothèse d’un motif celtique » ;

  • « Trois pistes interprétatives à écarter » [dont le motif chrétien] ;

  • « Un ensemble trifonctionnel de talismans royaux (graal, lance, tailloir) » ;

  • « Des regalia forgés à partir d’un merveilleux celtique : chaudron nourricier, lance sanglante, tailloir » [un chapitre pour chaque objet] ;

  • « Des talismans garants de la souveraineté » ;

  • « Un roman arthurien gallois élaboré à partir d’un ancien récit mythologique traitant des exploits de jeunesse du dieu Lleu (Lug) Llaw Gyffes » ;

  • « Les enseignements à en tirer ».

L’érudition celtique déployée dans ce livre est considérable mais elle devient vite écrasante et pédante, faute d’isoler la longue trame narrative qui parcourt les 9 000 vers du Conte du Graal de Chrétien de Troyes : trop de digressions, de dispersion, de confusion, de rapprochements hasardeux et pas assez de raisonnement, en particulier sur les rapports entre littérature médiévale, philologie romane et mythe « celtique » (irlandais ou gallois, en l’occurrence). Pour la philologie, le constat est navrant d’amateurisme : l’auteur dit utiliser l’édition de Roach (1959) publiée d’après le manuscrit BnF fr. (voir p. 11, note 2) mais se fonde sur une traduction publiée douze ans auparavant : celle de Foulet (1947) qui suivait lui-même les éditions de Hilka (1932) et de Baist (1909), fondées sur le manuscrit de Mons, n° 331/206. C’est incohérent et cela n’augure pas d’un grand respect du récit français. Pour l’étude du récit lui-même, les erreurs de méthode sont flagrantes et constantes. D’abord la focalisation exclusive sur le « cortège » du graal est une méprise fatale : réduire l’interprétation « mythique » à ce seul épisode pour mieux lui trouver des analogues celtiques, c’est caricaturer et mutiler le récit de Chrétien. Procuste était un mauvais comparatiste, criminel de surcroît. Ensuite, il faut le répéter : il n’y a ni « défilé », ni « procession », ni « cortège du graal » (ces mots sont des pièges féroces pour exégètes). Lorsqu’un roi invite à sa table un jeune chevalier égaré, ce n’est pas pour lui montrer sa vaisselle, mais pour le nourrir ! Le graal apparaît lors d’un service de bouche qui doit conduire Perceval à s’interroger sur les nourritures terrestres et spirituelles (puisque ce graal contient une hostie), ce qui prouverait son charisme royal et thaumaturgique (voir l’ouvrage de Marc Bloch). En fait, l’auteur ne s’intéresse pas au Conte du Graal. Il s’en sert plus qu’il ne le sert pour un objectif vain et naïf : démontrer l’existence d’un texte gallois qui n’a jamais existé et qui, à supposer qu’il existât, n’expliquerait en rien le moindre passage du Conte du Graal, encore moins les quelques vers de l’œuvre retenus pour la présente enquête. Le recours au gadget (dumézilien) des trois fonctions permet de reconstituer, à peu de frais, un archétype fantôme de Chrétien : un conte gallois retraçant les enfances du dieu Lleu (Lug) Llaw Gyffes. Le problème est qu’aucun texte celtique (irlandais ou gallois) relatif à Lug ne présente solidairement les trois objets graal, lance et tailloir interprétés « trifonctionnellement ». Le vain projet s’effondre de lui-même. La modestie de l’auteur prétend « mettre fin à l’énigme du graal vieille de plus de 800 ans » (4e de couverture). Chaque médiéviste digne de ce nom sait pourtant qu’il n’y a pas d’« énigme du graal », puisque la définition précise du mot a été donnée dès la fin du xiie siècle par le moine Hélinand de Froidmont. L’auteur ne l’ignore pas (p. 86) mais, au terme d’une improbable trituration de textes celtiques divers et d’un aveuglement assez inexplicable sur la lettre du texte français, il veut nous convaincre, par une corrélation illusoire, que ledit graal est en réalité un chaudron celtique : celui du Dagda, auquel l’auteur a consacré un précédent ouvrage (2015) et qui, malheureusement, n’a aucun rapport avec Lug. Au demeurant, cette hypothèse sur la nature du graal est totalement inutile, puisque c’est le contenu du graal « trestot descovert » et non le contenant qui est important : une nourriture spirituelle (hostie en version chrétienne, saumon en version celte), comme le montrent la légende de saint Corentin par exemple, ainsi que d’autres textes celtiques que l’auteur cite sans comprendre leur importance. Redisons clairement qu’il n’y a pas de « mythe du graal » avant Chrétien. Il est donc vain de reconstituer un aléatoire « mythe celtique du graal » avec Chrétien (ce qui ne veut pas dire, évidemment, qu’il n’y a rien de « celtique » chez Chrétien). En fait, on ne peut pas projeter sur un nébuleux passé celtique (de quelle époque ? où ? pourquoi ?) un objet supposé magique et archétypal qui expliquerait en retour tous les récits médiévaux et modernes du graal de Chrétien de Troyes à Richard Wagner. Pourquoi sous-estimer la fonction mytho-poétique de la littérature, sa capacité à créer des mythes (le graal étant un mythe authentiquement créé par la littérature) ?

Avec sa typographie tassée et son ambition démesurée (qui trop embrasse mal étreint), cet ouvrage perd le lecteur en route. Il s’épuise dans un déluge de notes et de références bibliographiques sans objet ; la plupart sont d’une inutilité tragique (style fiches de lecture), car l’auteur n’en tire rien. Ce savant fatras contrevient à la belle devise médiévale du Graal, exprimant la haute sagesse de celui qui ne ment (Gor-ne-mant) : « Qui trop par(o)le, il se méfait (il se cause à lui-même un méfait) ! » À force de s’asseoir sur le récit de Chrétien, on finit par ne plus le voir ni le lire in-té-gra-le-ment. Le Conte du Graal est un Everest dont on ne sort jamais indemne. C’est soit l’asphyxie (9 234 vers dans la Pléiade), soit le découragement avant l’arrivée. Le Conte du Graal se mérite ; il ne se soumet pas.

References

Electronic reference

Philippe Walter, « Valéry Raydon, Le Cortège du Graal. Du mythe celtique au roman arthurien », IRIS [Online], 40 | 2020, Online since 15 décembre 2020, connection on 13 mai 2021. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1349

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Philippe Walter

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