Sylvie Freyermuth et Jean-François P. Bonnot, Des personnages et des hommes dans la ville. Géographies littéraires et sociales

Berne, Peter Lang, 2014, 522 p.

p. 256-259

Bibliographical reference

Sylvie Freyermuth et Jean-François P. Bonnot, Des personnages et des hommes dans la ville. Géographies littéraires et sociales, Berne, Peter Lang, 2014, 522 p.

Text

L’ouvrage se remarque d’abord pour son double ancrage dans la pluridisciplinarité. Pour rendre compte de la ville moderne, il entremêle d’une part, comme objets d’étude, des écrits émanant de sources différentes : des récits littéraires croisent des témoignages ou des propos relevant de la micro-histoire, des descriptions de sociologues, d’architectes ou d’urbanistes. Le texte d’archive est convoqué au même titre que le roman. D’autre part, les concepts proposés, qu’ils éclairent ce corpus ou qu’ils soient mis à distance et reformulés, relèvent de plusieurs disciplines (sociologie, ethnologie, urbanisme, littérature ou linguistique, ou plus ponctuellement économie). Ce choix méthodologique produit un foisonnement bibliographique tel que ce volume se transforme en un précieux instrument de travail : on dispose à présent d’un regroupement de références récentes d’urbanisme ou de sociologie urbaine, abondamment citées dans le corps des chapitres ; on nous offre aussi un nouveau corpus de récits littéraires dessinant tout ou partie d’une ville ou d’un territoire (du xixe siècle à l’extrême contemporain).

Cette diversité de discours et de concepts n’entame pas cependant la construction unifiée de l’ouvrage qui nous semble reposer sur trois cadres construits rigoureusement pendant les treize chapitres. Le premier cadre, clairement affiché, est constitué par le plan de l’ouvrage en quatre parties : on nous montre d’abord comment l’homme, et notamment l’ouvrier, se retrouve intégré dans des espaces rendus inhabitables par la standardisation de l’urbanisme, la désindustrialisation d’un territoire ou l’essor de la misère économique. Ensuite, le propos se porte davantage sur la présence des traces et sur la question de la mémoire dans les lieux urbains et ruraux. La troisième partie se concentre sur le fonctionnement en réseau de l’espace urbain et son articulation entre le centre et la périphérie. Enfin, on nous raconte l’évolution sociale d’individus placés dans des cadres géographiques donnés.

Le regard est ainsi de plus en plus resserré sur les personnages qu’évoque le titre de l’ouvrage et sur les lieux. Des types sociaux débutent cette cohorte : la figure des ouvriers (partie I) et de l’homme urbain (II et III) s’inscrivent ainsi dans un quartier, une usine (de la maison de maître aux habitats ouvriers), une ville nouvelle (du pavillon à la barre de logement) ; on poursuit, dans la partie IV, avec le personnage du rural opposé au bourgeois, on découvre le trimardeur ou le bohémien. Ces derniers sont moins des types que des individus dont on nous livre le destin particulier, tout en dévoilant leur représentation sociale ou mentale. Cette répartition en quatre points permet aussi de changer de lieux géographiques privilégiés et de construire le livre à la manière d’un travail de géographe, proposant une typologie (même si, bien sûr, les exemples empruntés à d’autres villes sont aussi présents) et rappelant le contexte économique (crise, désindustrialisation…) : la Moselle sidérurgique (I) voit dessiner finement ses contours urbains, économiques ou humains, et ses différences avec des régions qui la jouxtent (Luxembourg, Alsace ou Meurthe-et-Moselle). Des territoires et des quartiers de Paris, ou des villes de régions parisiennes (II et III) livrent des frontières plus imaginaires et littéraires, tandis que la dernière partie s’attache à des passages entre des zones régionales plus rurales (Montbéliard, Blussans), qui relèvent d’une représentation mi-mentale, mi-sociale. Quoique géographique, cette typologie donne lieu, dans la seconde partie en particulier, une fois rappelés et choisis les discours urbanistiques ou sociologiques, à une étude littéraire croisée de la représentation d’un quartier de Paris, entre la rue d’Alboni et Passy. Elle permet un dialogue extrêmement précis et illustré entre Giono, Green, Modiano ou Léo Mallet, et offre un nouvel éclairage sur certains détails de leurs romans, montrant tout l’intérêt de ces outils empruntés à d’autres disciplines, pour découvrir des détails jusque-là invisibles de l’œuvre littéraire, et proposer bien plus qu’une simple étude thématique de l’espace.

Le troisième cadre, qui fait de cet ouvrage un volume qui dépasse la simple compilation de textes et d’analyses, repose sur l’exploration de concepts, leur essai, au sens où Montaigne l’entendait, et leur remise en question. Ainsi, le motif du taedium vitae ouvre et clôt l’ouvrage, et l’on comprend que les maux illustrés dans le corps de l’ouvrage (la mécanisation, la misère, le malaise urbain, le déracinement, l’errance…) sont autant de manifestations de ce taedium que l’on entend en sourdine dans l’ensemble de l’ouvrage, et qui est expliqué par différentes manifestations de la crise (économique, urbanistique, humaine). La première partie explore également la notion de non-lieu, déjà disséquée dans deux colloques publiés par les auteurs. Ils parviennent encore à l’évaluer : tout en repérant de nouveaux types de non-lieux dans la littérature (centrale nucléaire, terrains vagues, gare du Nord…), les auteurs montrent que ces espaces reposent malgré tout sur des traces et des échanges, et démontrent ainsi les limites du concept d’Augé : leur argumentation choisit notamment le cas extrême des camps de concentration. La question de la mémoire devient ainsi, par cette résurgence dans le non-lieu, centrale dans l’ouvrage et dans cette géographique littéraire, puisque la durée se révèle déterminante pour transformer un non-lieu en un lieu (p. 121). Sa définition et sa fonction permettent de marquer la différence entre le lieu urbain et le lieu rural qui porte la trace du passé, et dans lequel l’individu crée aussi des souvenirs. La mémoire, en étant confrontée à l’urbain, devient un outil de lecture du lieu, dépassant largement les études nombreuses proposées sur la réminiscence à la suite du roman de Proust — un regret néanmoins, ne pas voir mentionner Dominique Rabaté. Elle offre aussi, pour les lecteurs d’Iris, une relecture des travaux sur l’imaginaire, tout en la détachant d’une approche trop structuraliste des textes : si Gilbert Durand est convoqué (p. 124 et 142), c’est justement pour sa vision de la mémoire, du temps retrouvé, et pour l’établissement de ce que les auteurs appellent, dans une formule extrêmement féconde, « une cartographie de l’appropriation des lieux » : le lieu est vécu et ne peut être perçu que par ceux qui en partage la résonance à un moment donné. Aussitôt privé de l’individu qui le perçoit, le lieu redevient vide de sens. Le texte, comme le lieu, ne peut donc être lu comme s’il était fermé sur lui-même. Il doit être relié à son contexte, à un réseau ou à un cadre, comme l’être humain existe lui aussi en sa périphérie. Les auteurs font de ce parti pris méthodologique initial (éviter cette fermeture structuraliste) une clé de la lecture de l’espace urbain. Les auteurs cherchent donc traces et modifications des lieux par le regard des habitants, des urbanistes ou des écrivains. Cette représentation de l’espace vécu, déporté sur ses périphéries plus que sur son centre, est empruntée à Gaston Bachelard (p. 4). Là encore, au lieu de reprendre sa poétique de l’espace, les auteurs repèrent dans son œuvre une phrase, à laquelle les textes qu’ils découvrent donnent une résonnance tout autre que celle qu’on pouvait imaginer dans le système de pensée de Bachelard.

Et c’est sans doute là la véritable force de l’ouvrage : l’appropriation constante de concepts et d’idées émanant d’autres chercheurs qui, une fois confrontés aux extraits choisis décrivant des espaces urbains, changent de sens — sans toutefois être des contresens — : tous s’organisent selon une logique propre à l’ouvrage. Il en va également ainsi de la notion de postmodernité, constamment réévaluée, confrontée à d’autres notions (comme la désindustrialisation). Peu à peu elle devient une marque de l’espace littéraire, bien plus que sociologique ou urbanistique. À l’instar de Bachelard dont les auteurs rappellent qu’il lisait dans la science une forme de travail poétique, les auteurs rassemblent les paradigmes sociologiques ou géographiques pour les modéliser dans des romans. Ils font des textes de micro-histoire, des récits exemplaires de l’évolution des trames urbaines et sociales, mais aussi des objets que l’on pourrait lire comme un roman policier : les histoires de François Bonnot et d’Émile, ou de la bohémienne de Blussans sont collectées au travers d’archives explorées et transformées en une étude aussi passionnante qu’un roman policier, rythmé par le passage d’un lieu à un autre. Certaines formules permettent de comprendre, au détour d’une page et du foisonnement de références, le sens et l’architecture du volume qui construit sa démonstration pas à pas : « Comme celle de la reine d’Ithaque, cette tapisserie urbaine est tendue dans un cadre mémoriel. » (p. 192) Cette métaphore s’applique aussi à cet ouvrage dont la trame complexe tisse des réseaux entre des concepts qu’il relie entre eux et des écrits qui semblent tous se faire écho. On le comprendra, cet ouvrage n’est pas qu’une étude sur la ville, il offre de nouveaux outils, de nouveaux objets d’étude et élabore un mode de critique littéraire et linguistique qui renouvelle très clairement la théorie de l’espace.

La qualité de cet ouvrage ne nous dispense pas néanmoins de légères critiques : le silence notable des auteurs sur certaines sources que nous pensions incontournables et qui sans doute s’explique par cette volonté de renouveau. Un praticien de l’imaginaire, s’il comprend la réappropriation de Durand ou Bachelard, est ainsi un peu surpris de voir que si les sociologues puis les légendes urbaines sont convoqués, les travaux de Jean-Bruno Renard, bien connus des lecteurs d’Iris et du CRI, sont absents. La notion d’horizon ou de paysage convoquée passe sous silence les travaux de Jean-Pierre Richard ou de Michel Collot. Si les auteurs évoquent bien la notion de dystopie (p. 101), l’absence de Michel Foucault ou Gilles Deleuze, qui ont justement étudié ces « espaces autres », ce « réseau » ou défini le «territoire », étonne. Mais une fois encore, le parti pris d’originalité, la collecte d’auteurs souvent méconnus des chercheurs en littérature ou en langue expliquent ces silences, notamment par la cohérence de leurs propos et leur complémentarité des choix. On regrette enfin l’absence d’un index des lieux, des noms propres et des notions qui aurait été un précieux outil de travail, voire la possibilité de trouver en annexe certains extraits, certes abondamment cités dans le corps du texte, des archives consultées. Cet index aurait ainsi pu faire comprendre le choix de la table des matières qui divise en quatre parties treize chapitres dont la numérotation se poursuit pourtant d’une partie à l’autre sans s’interrompre. Enfin, certaines analyses lexicales et sémantiques des noms de lieux ou de personnages, extrêmement précises et éclairantes, auraient peut-être elles aussi gagné à être référencées en fin de volume, ou à être au moins mises en évidence dans la table des matières.

Toutefois, cet ouvrage dispose de tant de pistes stimulantes que ces défauts prêtent peu à conséquence.

References

Bibliographical reference

Véronique Adam, « Sylvie Freyermuth et Jean-François P. Bonnot, Des personnages et des hommes dans la ville. Géographies littéraires et sociales », IRIS, 36 | 2015, 256-259.

Electronic reference

Véronique Adam, « Sylvie Freyermuth et Jean-François P. Bonnot, Des personnages et des hommes dans la ville. Géographies littéraires et sociales », IRIS [Online], 36 | 2015, Online since 15 décembre 2020, connection on 22 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1646

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Véronique Adam

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