Gilbert Durand (1921-2012)

p. 9-11

Texte

Cinquante ans après la disparition de Gaston Bachelard en 1962, l’imaginaire en France perd un autre de ses maîtres en la personne de Gilbert Durand. Des messages attristés parviennent de tous les continents : du Brésil à la Corée, du Canada au Japon, d’Italie au Portugal, de la Roumanie à la Belgique, de Montpellier, d’Angers, de Nice ou de Dijon, etc. Tous ces amis, isolés ou regroupés dans des centres de recherche, témoignent avec une rapidité sans précédent, à la hauteur de la stupeur ressentie, du vide que leur laisse le départ vers l’invisible de leur maître et ami. Pêle-mêle les messages évoquent une perte immense, un pionnier d’une rare ouverture intellectuelle et humaine, un pèlerin de l’Île verte.

Car Gilbert Durand est à la source et au centre d’une vaste communauté, voire d’une fraternité d’affinités électives qui lui doit, depuis 50 ans aussi, à la fois une révolution scientifique dans les sciences humaines et sociales et souvent, une vocation existentielle nouvelle qui fait voir autrement la vie de l’Anthropos. Car l’imaginaire, auquel Gilbert Durand nous a initiés depuis son chef-d’œuvre inaugural des Structures anthropologiques de l’imaginaire, est devenu pour nous tous un socle révélateur pour comprendre autrement l’homme et pour engager une autre lecture de la vie et de la culture.

Dans une université dominée par un positivisme triomphant et un rationalisme dogmatique, Gilbert Durand, en homo viator nous a montré le chemin libérateur qui pouvait nous conduire vers une autre lumière, symbolique et mythique, qui brille depuis des siècles, voire des millénaires, dans toutes les traditions et qui avait été occultée par une mythologie linéaire et totalitaire. Ses collègues des années 1960, ses élèves, puis les élèves de ses élèves, dans toutes les disciplines, des arts à la sociologie et la philosophie, en passant par les sciences dures, ont depuis reconnu en lui moins un maître à penser, qui est trop souvent égocentré, qu’un formateur d’intellect et un conducteur d’âme qui peut aider à subvertir les idéologies dominantes et unidimensionnelles qui ont mené à tant de catastrophes modernes.

Mais avant l’œuvre il y a l’homme. Gilbert Durand savait user de toutes les facettes d’une psychologie profonde et subtile : célèbre pour son calme souriant et séducteur, visage du nocturne, il savait aussi user de colères rebelles — tel saint Georges —, contre la bêtise des hommes et des institutions ; enraciné localement dans sa Savoie natale, où il a combattu durement en des heures sombres, il savait aussi s’ouvrir au monde global, convoquant avec aisance et familiarité toutes les civilisations anciennes et contemporaines ; excellant dans des causeries presque intimistes, sans notes savantes, où il rendait limpide l’essentiel, il savait aussi manier dans ses articles une érudition sans pareille, reposant sur une culture impressionnante dans tous les domaines, de l’histoire des religions aux sciences microphysiques. Par sa culture encyclopédique il était l’homme des ponts (pontifex), pont entre les hommes, pont entre les savoirs, pont entre les cultures, du Brésil à la Chine, du wagnérisme nordique aux cultes vaudous du Sud.

Mais Gilbert Durand était aussi un homme d’institution. Porteur d’une véritable réforme de l’entendement, qui aurait pu se cantonner à une œuvre distante et solitaire, il a su remplir toutes les fonctions généreuses d’un grand universitaire. Soucieux d’éveiller, de rassembler et de faire partager, il a su mener la politique éditoriale de ses travaux en mettant à la disposition d’un vaste lectorat, dans des collections prestigieuses, les nombreux travaux pointus qu’il menait à l’occasion des colloques nationaux et internationaux auxquels il acceptait de participer toujours avec une grande disponibilité. Directeur de thèses originales ou intempestives, il savait accueillir et soutenir les jeunes chercheurs par ses orientations précieuses et fines. Fondateur du premier Centre de recherche sur l’imaginaire avec ses complices de l’époque, il a su mettre en pratique, bien avant la mode, une réelle pluridisciplinarité pour faire le tour de l’imaginaire anthropologique. Inquiet d’inscrire dans la durée et dans la synergie, des méthodes nouvelles et leurs résultats à contre‑courant, il a su organiser des réseaux internationaux, devenus un véritable archipel des imaginaires sur les cinq continents. Aujourd’hui, son œuvre forme un corpus dense et polyphonique, allant de la franc-maçonnerie à la sociologie des profondeurs en passant par l’esthétique des arts, traduit en de nombreuses langues et étudié par des cohortes de jeunes chercheurs dans les pays les plus divers.

Depuis quelque temps sa parole était devenue rare, à présent elle s’est tue ; mais nous garderons toujours en mémoire ce regard malicieux, ce sourire complice et amical, sa voix mélodieuse, ses cheveux ondoyants, ses habits qui alternaient le chasseur savoyard et le lettré chinois. Toujours attentif à chacun, toujours dévoué et encourageant, il a permis à plusieurs générations de trouver leur voie académique et leur voie intérieure, en les confirmant dans leurs intuitions, avec l’autorité d’un grand savant et d’un authentique initiateur.

À sa famille, à Chao-Ying et à sa fille, nous disons que nous serons toujours fidèles à sa mémoire et présents à leurs côtés au-delà des distances géographiques et de la diversité culturelle, en espérant être à la hauteur de ses attentes, de ses messages et de ses combats contre les mystificateurs de tous ordres, qui veulent étouffer cette force de liberté qu’est l’imaginaire. Gilbert Durand savait que l’imaginaire constituait notre ultime parade contre la mort, mais lorsqu’elle nous rattrape, nous devons encore imaginer, comme l’ont fait tous les mythes, toutes sortes de survivances. Espérons, comme Socrate, que Gilbert Durand, qui encore est là devant nous, restera présent parmi nous, à côté de nous, pour toujours. C’est le plus beau des espoirs, l’espoir des mythes que nous faisons nôtre, à sa mémoire.

Gilbert Durand, Esquisse d’iris.

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Nous remercions madame Chao-Ying Sun-Durand de nous avoir autorisés à publier ce dessin comme un hommage à la revue Iris.

Illustrations

Gilbert Durand, Esquisse d’iris.

Gilbert Durand, Esquisse d’iris.

Nous remercions madame Chao-Ying Sun-Durand de nous avoir autorisés à publier ce dessin comme un hommage à la revue Iris.

Citer cet article

Référence papier

Jean-Jacques Wunenburger, « Gilbert Durand (1921-2012) », IRIS, 34 | 2013, 9-11.

Référence électronique

Jean-Jacques Wunenburger, « Gilbert Durand (1921-2012) », IRIS [En ligne], 34 | 2013, mis en ligne le 31 janvier 2021, consulté le 17 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1859

Auteur

Jean-Jacques Wunenburger

Université Jean Moulin – Lyon 3

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