L’ouvrage collectif dirigé par Davide Ermacora et Simon Young constitue une contribution majeure à l’étude des croyances et récits relatifs aux changelings, entendus comme des enfants supposément enlevés par des entités surnaturelles et remplacés par des substituts non humains. En proposant une synthèse ample et rigoureusement documentée des traditions ouest-eurasiennes et méditerranéennes, ce volume s’impose d’emblée comme une référence incontournable pour les chercheurs en folklore, en histoire culturelle, en anthropologie et études religieuses.
Un projet scientifique ambitieux et structurant
L’objectif central de l’ouvrage, intégralement en anglais, est double. Il s’agit, d’une part, de dépasser les études monographiques ou strictement nationales qui ont longtemps dominé le champ, et, d’autre part, de remettre en question l’idée largement répandue d’une universalité des croyances relatives aux changelings. Les directeurs de la publication défendent au contraire la thèse selon laquelle ces récits s’inscrivent principalement dans une aire culturelle cohérente — en gros l’Eurasie occidentale et le bassin méditerranéen — dont certaines strates remontent à l’Antiquité gréco-romaine.
L’introduction programmatique, intitulée « Changeling Whats, Wheres, and Whens », pose avec clarté les jalons conceptuels et méthodologiques de l’ensemble. Les auteurs y interrogent les problèmes de définition, de terminologie et de périodisation, tout en soulignant la nécessité d’une approche comparative attentive aux contextes sociaux et historiques de production des récits.
Organisation de l’ouvrage et diversité des corpus
Le volume réunit seize contributions, organisées selon une logique à la fois géographique et thématique. Une première série de chapitres est consacrée à l’Europe du Nord et aux îles Britanniques, avec des études portant notamment sur l’Irlande (Audrey Robitaillé, p. 43‑63), l’Angleterre (Rose A. Sawyer, p. 64‑71), l’Islande médiévale (Andrea Maraschi, p. 78‑91), la Scandinavie (Tommy Kuusela, p. 92‑106) et dans les régions germanophones (Janin Pisarek et Florian Schäfer, p. 107‑123). Ces analyses mettent en évidence la richesse et la variabilité des motifs narratifs associés aux changelings, tout en soulignant leur inscription dans des systèmes de croyances spécifiques, souvent articulés autour des figures féeriques et démonologiques locales.
Une seconde série de chapitres explore les traditions de l’Europe méridionale et orientale, ainsi que du bassin méditerranéen. Les contributions consacrées à la péninsule Ibérique (Óscar Abenójar, p. 124‑143), à l’Italie (Riccardo Castellana et Davide Ermacora, p. 144‑167), aux Balkans (Éva Pócs, p. 168‑183), à la Grèce post‑classique (Tommaso Braccini, p. 200‑205), à l’Arménie (Davide Ermacora, p. 219‑233), ou encore aux espaces slaves orientaux (Dorian Jurić, p. 184‑199 ; Natalie Kononenko et Alevtina Tsvetkova, p. 206‑218) montrent que les récits de changelings ne se limitent nullement au monde nord-européen. Elles révèlent au contraire des configurations régionales originales, parfois intégrées à des cadres chrétiens, parfois héritières de traditions plus anciennes, où le surnaturel sert de médiation explicative face à l’altérité infantile.
Plusieurs chapitres, dont celui rédigé par Stephen Miller (p. 72‑76), se distinguent par leur attention portée aux sources judiciaires et aux faits historiques, notamment lorsqu’il est question de violences exercées sur des enfants perçus comme des changelings. Ces analyses rappellent avec force que les croyances étudiées ne relèvent pas uniquement de l’imaginaire narratif, mais ont pu produire des effets sociaux concrets, parfois tragiques.
Axes thématiques et apports conceptuels
Au‑delà de la diversité géographique, l’ouvrage se caractérise par la cohérence de ses axes analytiques. Les récits de changelings y sont systématiquement envisagés comme des dispositifs culturels d’interprétation du malheur, de l’anomalie et de l’altérité. Ils permettent de donner sens à des réalités telles que la mortalité infantile, les maladies congénitales, les handicaps, les troubles du développement ou encore les écarts perçus par rapport aux normes sociales de l’enfance.
Loin de se limiter à une approche purement descriptive, les contributions mettent en lumière la dimension sociale, historique et symbolique de ces récits, en montrant leur plasticité et leur capacité d’adaptation à des contextes changeants. Les chapitres consacrés aux périodes moderne et contemporaine — notamment ceux portant sur le « long xixe siècle » (Simon Young, p. 247‑259) ou sur les parallèles établis avec les récits d’enlèvements extraterrestres (Erik A. W. Östling, p. 260‑273) — illustrent la persistance de schémas interprétatifs anciens, réinvestis dans de nouveaux cadres culturels.
Mise en perspective critique et positionnement historiographique
Dans le paysage des études consacrées aux changelings, cet ouvrage collectif se distingue par son ambition systématique et son envergure comparatiste. Là où des travaux antérieurs, tels que The Medieval Changeling: Health, Childcare and the Family Unit (D. S. Brewer, Boydell & Brewer, 2023) de Rose A. Sawyer — par ailleurs contributrice au présent ouvrage —, ont proposé des analyses monographiques approfondies centrées sur des corpus médiévaux précis et sur les discours relatifs à la santé infantile et à la famille, l’ouvrage dirigé par Ermacora et Young adopte une perspective résolument transrégionale et diachronique. Les études de Sawyer, par leur approche philologique et leur ancrage dans l’histoire sociale du Moyen Âge, offrent des lectures serrées et indispensables de sources médicales, hagiographiques et littéraires, mais demeurent volontairement circonscrites à un cadre chronologique et géographique restreint. À l’inverse, The Exeter Companion élargit considérablement le champ d’analyse en articulant des traditions issues de l’Europe du Nord, de la Méditerranée, des Balkans et du Caucase, tout en interrogeant les continuités et transformations des motifs du changeling sur la longue durée. Ce faisant, le volume déconstruit l’hypothèse d’une diffusion universelle et indistincte de ces récits, pour les replacer dans une tradition historiquement et géographiquement située. Là où les monographies spécialisées approfondissent des configurations culturelles spécifiques, l’ouvrage collectif d’Ermacora et Young fournit une base comparative structurante, susceptible de servir de point d’appui méthodologique et théorique pour de futures recherches.
Évaluation critique et portée scientifique
L’un des mérites majeurs de cet ouvrage réside dans sa capacité à articuler érudition philologique, analyse historique et réflexion anthropologique. La qualité des contributions est globalement élevée, tant du point de vue méthodologique que de la richesse des corpus mobilisés. L’épilogue (p. 274‑279) confié à Jean‑Claude Schmitt, professeur émérite à l’École pratique des hautes études en sciences sociales offre une mise en perspective stimulante, car ce dernier inscrit les récits de changelings dans une histoire longue des croyances européennes relatives à l’enfance, au surnaturel et aux frontières de l’humain.
On pourra peut‑être regretter l’absence de développements détaillés sur certaines régions périphériques ou de comparaisons systématiques avec des traditions extra-eurasiennes. En effet, l’introduction de l’ouvrage reconnaît explicitement l’existence de motifs analogues dans d’autres cultures (Moyen‑Orient, Asie, Afrique subsaharienne, Océanie comme on le constate sur l’« International Map of Changeling Traditions ») et envisage les changelings au‑delà de l’Europe et de la Méditerranée, tout en précisant que le corpus étudié se concentre sur la tradition ouest-eurasienne et méditerranéenne, historiquement la mieux attestée. Ces limites relèvent donc davantage de choix éditoriaux assumés que de véritables lacunes : le projet scientifique du volume est clairement circonscrit, et sa cohérence interne, tant géographique que méthodologique, est pleinement respectée.
Par son ampleur, sa cohérence et la solidité de ses analyses, The Exeter Companion to Changeling Lore s’impose comme une synthèse de référence sur les traditions de changelings dans l’espace ouest‑eurasien et méditerranéen. Il renouvelle en profondeur un champ longtemps fragmenté, tout en offrant des outils conceptuels précieux pour penser les rapports entre folklore, histoire sociale et représentations de l’enfance. Cet ouvrage constitue ainsi un jalon essentiel pour les recherches futures sur les imaginaires du surnaturel et leurs implications culturelles et sociales.
En fin d’ouvrage, on trouve une annexe (p. 280‑284) des motifs F321 relatifs aux changelings, inspiré des classifications folkloriques existantes (notamment Stith Thompson et Dorian Jurić) et adapté au corpus eurasiatique et méditerranéen étudié. Un autre index (p. 285‑290) recense les autres motifs folkloriques cités dans l’ouvrage, avec renvoi aux pages des articles. Ces outils systématisent les motifs narratifs récurrents, permettent la comparaison entre traditions régionales et offrent aux chercheurs une référence méthodologique solide pour l’analyse et l’étude comparative des récits de changelings.
Il n’y a pas de bibliographie générale : les références bibliographiques sont soit mentionnées dans les notes de bas de page, soit rassemblées à la fin des chapitres.
