Les multiples vies bien remplies du patrimoine

DOI : 10.35562/arabesques.2187

p. 4-5

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Trait d’union entre passé et présent, le patrimoine doit être largement accessible à tous. Sa valorisation, dans un processus créatif associant les professionnels et les publics, constitue pour les bibliothèques une condition indispensable à leur survie et un enjeu essentiel de démocratisation culturelle.

Grottes de Dunhuang, extrême fin du XIXe siècle : le gardien du site, Wang Yuanlu, prêtre taoïste, découvre l’entrée d’une grotte contenant des trésors patrimoniaux inestimables. Certaines versions de l’histoire racontent qu’il se serait adossé à un mur qui aurait cédé. L’entrée d’une grotte scellée au début du XIe siècle, puis oubliée, se dévoile alors sous les yeux du prêtre. Le contenu de cette grotte est exceptionnel et remarquablement bien conservé. Des dizaines de milliers de rouleaux manuscrits ainsi que quelques imprimés sur papier et environ 300 bannières sur soie s’y trouvaient entassés. L’importance historique de cette découverte est fondamentale, puisque les documents présents dans la « grotte 17 » permettent de donner un nouvel éclairage sur la Chine médiévale. L’histoire de cette découverte a un côté romanesque certain, à tel point qu’on imaginerait très bien son utilisation comme point de départ d’un roman d’aventures. Cependant, en tant que bibliothécaire, ce n’est pas le caractère anecdotique de cette histoire qui m’interpelle, mais plutôt ces multiples questions qui en découlent : comment le contenu de la grotte a-t-il pu être oublié ? Combien de fois passons-nous à moins d’un mètre d’un trésor patrimonial sans le voir ? Combien de personnes ont conscience que, dans leur ville, dans leur bibliothèque, des trésors sont conservés ? Le patrimoine est-il nécessaire à la vie humaine ? Le patrimoine, les traces du temps sont visibles et omniprésents dans nos vies. Le patrimoine est multiple. Il peut être accessible, conservé sous sa forme originelle ou suivre les usages des temps qu’il traverse. Il peut aussi être détourné, réutilisé. On peut aller voir le matin une toile de maître dans un musée, croiser par hasard l’après-midi sa reproduction dans une publicité, et le soir utiliser des applications Web pour en changer les couleurs, le dessin. À n’être plus visible, approprié, découvert, à ne plus susciter l’intérêt, on peut craindre aujourd’hui qu’à l’image des manuscrits de Dunhuang le patrimoine soit oublié, presque emmuré. Pourquoi et comment, dès lors, rendre le patrimoine des bibliothèques visible et accessible ? Cette question mérite d’être abordée selon plusieurs angles : l’angle des professionnels des bibliothèques, l’angle des publics, l’angle du patrimoine lui-même.

Le 22 juin 1900, un moine taoïste découvre accidentellement une bibliothèque dans un passage de la grotte n° 16, l’une des grottes de Dunhuang, dans la province chinoise de Gansu.

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Crédit C. Arnaud

Donner accès au patrimoine, un enjeu de démocratie culturelle

Parmi les rôles de la bibliothèque et des bibliothécaires, il y a la conservation et la valorisation des collections. Ces deux aspects sont les deux faces d’une même médaille : conservation et valorisation sont indissociables et prennent tout leur sens dans leur association. La connaissance même des fonds (signalement, catalogage, référencement) est un préalable à leur valorisation. Les bibliothèques doivent concilier les impératifs permettant la conservation des ouvrages et l’accès à ces collections. Leurs efforts pour rendre accessible le patrimoine est important et doit permettre à tous les publics visés d’avoir au minimum connaissance de l’offre. Cependant, pour des publics éloignés de la lecture et du patrimoine écrit, la simple connaissance de l’offre proposée par les bibliothèques n’est pas suffisante. Le bibliothécaire doit donner aux usagers l’occasion de se confronter au patrimoine écrit pour qu’ils puissent ensuite décider s’ils souhaitent faire de cette expérience une pratique culturelle ou professionnelle récurrente. Valoriser le patrimoine et améliorer son appropriation par un large public permet de lui donner une légitimité hors de ses réserves, et reste l’un des meilleurs moyens de faire prendre conscience de son importance et de son impact. Dans ce cadre, le bibliothécaire apparaît comme la personne capable de faire le lien nécessaire entre le public et le patrimoine écrit. La proximité entre les collections patrimoniales et les publics permet aussi de mieux penser l’accroissement du patrimoine en y intégrant de nouveaux items en concertation avec les usagers : il s’agit du concept plus récent de démocratie culturelle. Associer ainsi les usagers permet à ces derniers de mettre en avant leur propre culture, qui pourra être reconnue et valorisée ensuite comme patrimoine. La manière de construire le patrimoine, qui était auparavant souvent le résultat d’aléas et de choix d’experts, en est fondamentalement modifiée. L’objectif devient alors de sauvegarder et de projeter la vie vers l’avenir, de ne pas faire du patrimoine une tentative hasardeuse et idéologique de figer un temps passé, mais au contraire de relier le passé à l’avenir par le travail continu de l’appropriation présente. Au-delà de ces considérations convenues, le patrimoine lui-même a besoin de contact fréquent avec le public pour conserver son statut d’objet patrimonial. Sans public, la bibliothèque est souvent vouée à fermer ses portes et à tomber dans l’oubli, tout comme la « grotte 17 ». Car la nature du patrimoine est comparable à celle de la mémoire. À l’instar de la mémoire qui est vivante, dynamique, active, qui se construit au fil des années et s’enrichit à force d’expérience, le patrimoine est indissociable du présent et ne peut pas exister hors du temps ou parallèlement à lui. Plus que des artefacts d’exception, le patrimoine est le reflet des passions, des pratiques et des habitudes des individus appartenant à une époque donnée. Quel peut-être le rôle du numérique dans ce double mouvement continu, du public vers le patrimoine et du passé vers le futur partagé ?

La Carte de la voûte céleste avec la Grande Ourse (environ 700 AV-JC), l’un des milliers de manuscrits retrouvés dans la « bibliothèque de la grotte », conservée à la British Library.

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Source Wikimédia Commons

Accroître la visibilité grâce à la médiation numérique

L’utilisation des fichiers numérisés pose de nombreuses questions, dont les suivantes : est-ce que la présence des documents sur Internet suffit pour considérer qu’ils sont à la disposition de tous ? Comment les mettre en valeur pour le grand public ? Faut-il les mettre sous licence ouverte ? Faut-il permettre leur réutilisation commerciale ? Le Web permet de créer de nouvelles communautés, de nouvelles habitudes et pratiques de recherches. Dans ce nouvel espace, la bibliothèque a dû trouver une place et développer de nouveaux types d’actions. On pense notamment aux bibliothèques numériques dans lesquelles des documents sont accessibles, et à toutes les actions de médiation permettant aux publics de s’approprier ces documents numériques. La multitude des outils et des technologies du Web permet d’envisager des possibilités quasi infinies de médiation, à condition bien sûr de disposer d’un contexte budgétaire favorable. A priori, tout semble simple et idyllique mais il est important de rappeler que la surutilisation du Web induit aussi de nombreux biais, comme l’illusion d’accessibilité et d’exhaustivité. Une des difficultés réside alors dans la nécessité d’exister sur la première page des résultats du moteur de recherche, lieu hautement concurrentiel qu’il faut s’arracher auprès des algorithmes de tri. Il faut aussi ajouter à cette première difficulté que, pour exister dans un monde organisé autour d’une barre de recherche, il faut paradoxalement que les bibliothèques et le patrimoine conservé soit déjà connus avant même d’être recherchés : il faut que le patrimoine soit un objet de recherche possible dans les représentations mentales des publics. Il s’agit dès lors de trouver un moyen d’être visible au moins une fois pour tous, notamment en étant présent sur les plateformes utilisées par le grand public. L’objectif étant de « parler » le langage du public et non d’attendre des publics qu’ils connaissent le langage et les outils des bibliothèques. La médiation est alors non pas vulgarisation et nivellement mais traduction patiente, adaptation, destinée à restituer et à donner à voir, quel que soit le médium, le cœur signifiant de l’œuvre, de l’objet, du témoignage. Loin d’être une solution miracle, la valorisation numérique soulève les mêmes questions que la valorisation physique. Ces deux formes de valorisation, physique et numérique, sont complémentaires. Le contact avec les originaux est nécessaire pour susciter l’émotion chez les utilisateurs, tandis que les reproductions numériques permettent une manipulation facilitée et la réutilisation des documents. Et la médiation numérique semble être essentielle pour permettre aux internautes de s’approprier les documents et faire des ponts, des liens entre les différentes collections, sans la force mais aussi sans les limites de la présence. Elle permet de multiplier le sens de ce patrimoine, qui, parfois, se trouve paradoxalement plus proche alors qu’il ne peut pas être touché. La valorisation peut se faire sous des formes très différentes, l’inventivité est sans limite. Il y a autant de formes de médiation qu’il y a de publics, de territoires, d’attentes, de possibilités, autant de médiations qui témoignent au fond, non pas d’un travestissement de l’œuvre, mais de l’infinie variation que la richesse fondamentale d’un patrimoine vivant seule permet. Plus qu’un acte purement technique, il s’agit d’un processus créatif dans lequel les professionnels, les publics et le patrimoine jouent un rôle partagé et entrent, peut-être, en résonance, au sens où peut l’entendre Hartmut Rosa, dans son ouvrage Remède à l’accélération : « Nous sommes non aliénés là où et lorsque nous entrons en résonance avec le monde. Là où les choses, les lieux, les gens que nous rencontrons nous touchent, nous saisissent ou nous émeuvent, là où nous avons la capacité de leur répondre avec toute notre existence ».

Illustrations

Le 22 juin 1900, un moine taoïste           découvre accidentellement une bibliothèque dans un passage de la           grotte n° 16, l’une des grottes de Dunhuang, dans la province           chinoise de Gansu.

Le 22 juin 1900, un moine taoïste découvre accidentellement une bibliothèque dans un passage de la grotte n° 16, l’une des grottes de Dunhuang, dans la province chinoise de Gansu.

Crédit C. Arnaud

La Carte de la voûte céleste avec la             Grande Ourse (environ 700 AV-JC), l’un des milliers de manuscrits             retrouvés dans la « bibliothèque de la grotte », conservée à la             British Library.

La Carte de la voûte céleste avec la Grande Ourse (environ 700 AV-JC), l’un des milliers de manuscrits retrouvés dans la « bibliothèque de la grotte », conservée à la British Library.

Source Wikimédia Commons

References

Bibliographical reference

Tiphaine-Cécile Foucher, « Les multiples vies bien remplies du patrimoine », Arabesques, 99 | 2020, 4-5.

Electronic reference

Tiphaine-Cécile Foucher, « Les multiples vies bien remplies du patrimoine », Arabesques [Online], 99 | 2020, Online since 07 octobre 2020, connection on 22 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=2187

Author

Tiphaine-Cécile Foucher

Cheffe de produit data.bnf.fr à la Bibliothèque nationale de France

tiphaine-cecile.foucher@bnf.fr

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