Les bibliothèques en 2020 : quatre points de rupture

DOI : 10.35562/arabesques.2520

p. 4-5

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Sous l’impact de la pandémie, les bibliothèques doivent aujourd’hui redéfinir leur rôle en prenant mieux en compte la diversité des vulnérabilités subies par les citoyens.

Une année déjà que nos vies sont bouleversées par la pandémie de Covid-19 et l’ensemble des mesures sanitaires qui ont ponctué nos existences et nos expériences de l’autre, de l’espace public, du déplacement et du temps. Une année que les bibliothèques font face à un complet bouleversement de leurs pratiques : réduction des jauges, limitation des usages et des espaces, annulation des événements, télétravail des agents, formation à distance, essor soudain de la médiation numérique. Cette évolution, le milieu professionnel n’a pas attendu que l’année soit finie, et encore moins que la pandémie soit derrière nous, pour la penser. Pour ma part, en mars 2020, alors que le pays vivait son premier confinement, je me faisais la réflexion que le rôle-même de la bibliothèque semblait ici questionné autant par sa fermeture que par la mobilisation générale pour occuper les esprits et les corps à coup de partages de ressources, savoirs, analyses, références bibliographiques. Pour y réfléchir collectivement, j’ai animé un séminaire1 d’échanges entre professionnels en vue de rechercher en quoi cet événement2 agissait comme un point de déviation et de rupture dans la définition du rôle de la bibliothèque. Cet article sera l’occasion de revenir sur quatre de ces ruptures.

De l’accueil à l’hospitalité

Les bibliothèques ont pu incarner l’idée d’espace public, tant la circulation des objets, des humains et des idées est au cœur du projet bibliothéconomique. Le contexte actuel, où les politiques de lutte contre la pandémie ne sont rien moins que des transformations et limitations de nos possibilités et modalités de circulation et de rencontre, ne peut qu’obliger les bibliothèques à interroger leur modèle. Les bibliothèques se sont rapidement penchées sur un premier aspect de ce problème en cherchant à renouveler ou rétablir les conditions d’accueil permettant aux usagers de pouvoir jouir pleinement du lieu, à savoir la sécurité, la santé, le confort et l’ambiance. N’insistons donc sur ces points que pour dire combien l’enjeu ne se situe pas seulement dans la réalisation d’un accueil optimal dans les espaces physiques de la bibliothèque, mais bien également dans ses espaces numériques, qu’il s’agisse des actions menées sur les réseaux sociaux ou des animations organisées sur des plateformes d’échange à distance. La médiation numérique qui se développe actuellement doit porter une véritable attention à ces quatre points cardinaux de l’accueil afin de s’assurer que les espaces de la bibliothèque permettent toujours, et dans la mesure du possible, une véritable circulation des humains et des idées. Par ailleurs, la situation appelle à aller au-delà de l’accueil pour s’intéresser à l’hospitalité et donc à ajouter à cet accueil l’acceptation de l’étrangeté de nos hôtes et la volonté de recevoir autant que de donner dans cette relation d’hôte à hôte. Il s’agit alors de transformer une institution accueillante en une institution hospitalière, susceptible de devenir un lieu (physique ou numérique) véritablement ménagé3, qui prend soin de ceux qui passent, s’installent, transitent, circulent.

De l’hospitalité à la vulnérabilité

Cette bibliothèque hospitalière ne peut donc voir le jour sans un véritable effort autour de l’attention4 et du soin. Le premier confinement a bousculé le regard que nous portions sur les publics par la situation exceptionnelle de communauté d’expérience qu’il a créé. L’approche des services par les bibliothécaires a été abordée non plus directement par le prisme de l’accessibilité, mais par celui des besoins des personnes en situation de confinement en dehors de l’usage de la bibliothèque. En d’autres termes, le confinement a créé pour les bibliothécaires une situation inédite d’empathie avec leur public et plus généralement avec les habitants. Or, cette communauté d’expérience est limitée et l’empathie doit faire place au souci et à la compassion envers les situations de nos concitoyens que nous n’expérimentons pas, afin de pouvoir développer des services adaptés à un éventail de vulnérabilités plus large. Ainsi, pour les services numériques, il y a une vulnérabilité à ne pas avoir accès au service en raison de l’équipement ou des compétences, mais l’addiction aux écrans ou le resserrement de la vie sociale autour de la vie sociale numérique constituent également des vulnérabilités. Penser ces vulnérabilités permet d’affiner la proposition de service numérique ou physique et répond à l’exigence de service public de la bibliothèque en se donnant les moyens d’une approche des fractures, qui ne soit pas uniquement la description des dominations à l’œuvre. C’est donc une approche éthique, basée ici sur celle du care, qui est proposée pour assumer cette hospitalité de toutes les vulnérabilités, dont certaines nous sont étrangères, mais dont la connaissance permet d’accomplir plus précisément encore la mission de service public de la bibliothèque.

De la vulnérabilité à la responsabilité sociale et environnementale

Illustration Cristina Estanislao

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@unitednations-Unsplash

Cette attention aux vulnérabilités oblige l’institution à prendre position en s’engageant dans des actions qui répondent à des situations qui sont la marque d’un défaut ou d’un déficit de la société à l’encontre de nombre de ses membres. Ces situations de vulnérabilités déjà présentes ou celles que nous prévoyons interpellent dès aujourd’hui les bibliothèques, mais aussi leurs tutelles, universités comme municipalités, et ce de manière concrète. Il ne s’agit plus de considérer par principe que les institutions publiques jouent un rôle dans la société, mais bien d’affirmer les modalités de ce rôle. Ainsi les feuilles de route sur le développement durable ou la résilience, ainsi les politiques de science ouverte et l’axe science et société, ainsi les politiques de lutte contre les discriminations. Aux bibliothèques maintenant de définir les réponses qu’elles souhaitent apporter à ces politiques et de dresser les contours de leur responsabilité sociale et environnementale. L’approche éthique appelle à ce que la réponse des bibliothèques ne se satisfasse pas d’une liste d’actions et d’indicateurs de fonctionnement et de résultats, mais qu’elle s’engage également dans des indicateurs de son intention et de son impact. Il s’agit donc de penser l’action de la bibliothèque, non plus de manière opportuniste en vérifiant que la bibliothèque est active sur tel ou tel champ de responsabilité, mais de manière stratégique sur une ligne du temps qui passe de la volonté d’agir sur le monde à la définition des actions pour aller jusqu’à la mesure de leur effet non pas sur les modalités du modèle de bibliothèque mais bien sur la société.

De la responsabilité au trouble

Assumer cette responsabilité signifie que la bibliothèque soit capable d’identifier ce qui nécessite son action. De fait, la définition du rôle de la bibliothèque comme une institution réagissant aux crises5 semble avoir fait long feu pendant cette pandémie, tant il paraissait à la fois difficile de penser l’indispensabilité de la bibliothèque à l’acmé de la crise et de déterminer précisément ce qui faisait la crise : les problèmes d’accessibilité numérique en temps de confinement ? Le développement de la réception au complotisme ? La redéfinition des modalités de relations sociales ? La prise de conscience de l’impact de nos vies quotidiennes sur la nature sauvage ? Ajoutons à cela que ces crises sont en vérité le mode de vie habituel, bien que non souhaité, d’un nombre important de nos concitoyens ou d’autres habitants du globe : maladie, incarcération, isolement, transformation climatique des territoires. Ne faut-il pas admettre que nous vivons dans une crise continue, dont les manifestations sont multiples, les expériences, déjà faites, et dont il ne s’agit pas d’attendre la résolution. Dès lors, il me semble voir plus d’opportunités et de réalités à penser le rôle de la bibliothèque non pas face à la crise mais dans des situations de trouble6 sur lesquelles on ne s’illusionne pas, dans une perception de notre société qui ne nous fait pas nier la construction historique et sociale des troubles actuels, dans une prise en compte des vulnérabilités liées à ces troubles, mais aussi dans une écoute attentive et une retransmission des paroles de ceux et celles qui vivent le trouble au quotidien et enfin dans sa propre capacité bibliothéconomique à créer le trouble. En se défaisant de sa relation à la crise pour assumer son rôle dans le trouble, la bibliothèque peut aujourd’hui être une institution qui nous invite à partager nos expériences d’habitation du monde, qui accueille dans ses espaces, comme dans ses collections, les récits plus ou moins construits, plus ou moins élaborés, plus ou moins légitimés, de notre appréhension de l’existence en un monde troublé. Alors, la bibliothèque offrira en plus de son hospitalité de lieu une véritable hospitalité documentaire et, plutôt que d’instituer des paroles d’autorité, saura se présenter comme un espace politique de mise en circulation et en visibilité des récits, des humains, des vivants.

1 https://www.enssib.fr/seminaire-Biblio-Covid : 8 rendez-vous de mars à décembre 2020.

2 Voir l’introduction de l’épisode 5 : https://raphaellebats.blogspot.com/2020/06/bibliocovid19-episode5.html

3 Voir l’article de Thierry Paquot sur l’accueillance et l’hospitalité : https://www.cairn.info/

4 Un mémoire sur l’attention et les bibliothèques, rédigé par Vân Ta-Minh, est en préparation à l’Enssib.

5 Voir l’introduction de l’épisode 8 du séminaire : https://raphaellebats.blogspot.com/2020/12/les-bibliotheques-et-le-trouble-8eme-et.html

6 Voir les travaux de Donna J. Haraway et plus largement ceux de ce qu’on appelle l’écosophie.

Notes

1 https://www.enssib.fr/seminaire-Biblio-Covid : 8 rendez-vous de mars à décembre 2020.

2 Voir l’introduction de l’épisode 5 : https://raphaellebats.blogspot.com/2020/06/bibliocovid19-episode5.html

3 Voir l’article de Thierry Paquot sur l’accueillance et l’hospitalité : https://www.cairn.info/ethique-architecture-urbain--9782707133038-page-68.htm

4 Un mémoire sur l’attention et les bibliothèques, rédigé par Vân Ta-Minh, est en préparation à l’Enssib.

5 Voir l’introduction de l’épisode 8 du séminaire : https://raphaellebats.blogspot.com/2020/12/les-bibliotheques-et-le-trouble-8eme-et.html

6 Voir les travaux de Donna J. Haraway et plus largement ceux de ce qu’on appelle l’écosophie.

Illustrations

Illustration Cristina Estanislao

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References

Bibliographical reference

Raphaëlle Bats, « Les bibliothèques en 2020 : quatre points de rupture », Arabesques, 101 | 2021, 4-5.

Electronic reference

Raphaëlle Bats, « Les bibliothèques en 2020 : quatre points de rupture », Arabesques [Online], 101 | 2021, Online since 16 avril 2021, connection on 21 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=2520

Author

Raphaëlle Bats

Centre Gabriel Naudé, Enssib // Urfist, Université de Bordeaux

rbats.pro@gmail.com

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CC BY-ND 2.0