Le corps contemporain : entre mutation et archétype

Contemporary Body: Between Mutation and Archetype

DOI : 10.35562/iris.1070

p. 69-79

Abstracts

Notre projet commun dans l’écriture de cet article consiste à présenter une réflexion sur l’imaginaire du corps contemporain afin de mettre ce dernier en perspective de recherches et de réflexions plurielles. Nous examinons d’abord le contexte général de l’imaginaire avant de détailler les liens ténus qu’il entretient avec la question du corps. Nous mettons ainsi en lumière l’imaginaire du corps et ses enjeux sociétaux, esthétiques et anthropologiques.

We aim in this paper to developp an brief epistemological survey about the imagination of the contemporary body and to underline the diversity of questions that are at stake in this issue. We first analyse the general epistemology of cultural imagination in order to detect its tenuous links with the questions raised by the body. It allows us to assess the specificities of the imagination of the contemporary body and their social, esthetic and anthropological impact in our cultures.

Index

Mots-clés

imaginaire, corps, société, anthropologie, cyborg, transhumanisme, intelligence artificielle

Keywords

imagination, body, society, anthropology, cyborg, transhumanism, artificial intelligence

Outline

Text

L’imagination est un processus qui peut s’appréhender simultanément dans l’œuvre anthropologique, sociétale et esthétique. La base de cette imagination première nous paraît être la figure du corps, site d’une construction socio-imaginaire, réactualisée en permanence, en lien avec les époques, les peurs et les espérances humaines ; et les imaginaires du corps sont les épisodes multiples de ce récit en construction. Selon cette conception, le corps équivaudrait à une sorte de langue première, dont le discours est infini — puisque, comme dans toute langue, il existe une infinité de variations, à partir des structures fondamentales, des usages et des usagers de cette langue.

Du reste, les lieux où l’imaginaire du corps s’écrit (le discours esthétique, littéraire ou techno-scientifique) constituent le miroir où s’actualise son image. À travers ces « textes », ce sont non seulement les avatars de ce corps qui s’écrivent, mais également le rapport de l’homme à la question de l’identité et de l’altérité qui se joue. C’est aussi un champ privilégié où l’on peut observer comment s’articulent, dans l’atopie suspensive de l’imaginaire, les relations entre les différents discours que l’humain se tient à lui-même. Son œuvre anthropologique se réverbère dans l’œuvre du corps.

Ainsi, il est un lieu intermédiaire, une médiation essentielle de l’homme vers lui-même — à l’image de l’origine-qui-est-rupture, selon la conception que développe Daniel Sibony (2016) à propos de la question de l’entre-deux. En ce sens, à propos de la création d’une posthumanité qui anime notre contemporanéité, on peut se demander si on est en présence de l’émergence d’un nouveau texte, échafaudé sur les mythologies antérieures, ou si ce dernier est construit en rupture face à ces mythologies.

C’est là l’interrogation centrale de cet article commun qui se propose d’aborder la question du corps dans l’imaginaire afin de présenter une réflexion sur la nature et sur l’évolution de l’imaginaire du corps contemporain. Pour ce faire, nous examinerons d’abord le contexte général de l’imaginaire et des imaginaires du corps, avant de détailler les liens ténus qui unissent le corps aux « textes » et à l’œuvre. Enfin, nous aborderons la figure des « techno-corps » afin d’insister sur l’importance de la question de l’identité au sein de l’imaginaire du corps contemporain. Nous pourrons ainsi tenter de statuer sur la rupture ou la continuité de l’image paradigmatique du corps, dans le contexte de sa (radicale ?) mutation contemporaine.

Imaginaire et imaginaires du corps

Avant de définir les imaginaires du corps, on peut se demander quelle est la perspective dans laquelle ces derniers viennent s’inscrire. Pour notre part, nous nous situons résolument dans l’univers théorique défini par Jean-Jacques Wunenburger (2011), qui nous rappelle l’importance et la pertinence de la notion d’imaginaire, puisque c’est par elle que nous construisons notre identité personnelle, que nous assurons une continuité à nos actions, que nous entrons en contact et en lien avec les autres, que nous construisons notre monde intime.

Si l’imaginaire relève de la psycho-sphère, il appartient à un plan intermédiaire entre la réalité concrète des sens et le monde abstrait de la raison qui constitue la substance de notre vie psychique. Ces images mentales, souvent matérialisées dans l’écriture ou la peinture, renvoient à la sphère charnelle (au sens que lui donne Maurice Merleau-Ponty) et sont inséparables d’états affectifs, de significations symboliques et de croyances. C’est en ce sens que la vie du corps, reconstruite par la psyché, objet à la fois d’images internes et sociétales, de désirs et de fantasmes, mais aussi véhicule de ce qu’Henry Corbin nomme un plan imaginal, impacte la vie psychique. Elle s’avère être un constituant fondamental de la dimension singulière et subjective — spécifiquement à travers les œuvres, ces interfaces de négociation entre les univers personnels et collectifs, susceptibles de construire, au sein des groupes humains, une dimension communielle.

Jean-Jacques Wunenburger, envisageant les niveaux des imaginaires, en considère trois types, illustrés chacun par un verbe :

  • imager : l’imagerie, image documentaire qui duplique le monde pour le mémoriser, le connaître ou l’esthétiser ;

  • imaginer : l’imaginaire au sens strict, qui englobe des images comme substituts d’un réel absent ou inexistant, ouvrant sur-le-champ de l’irréel ;

  • imaginaliser : l’imaginal est une image surréelle, archétypique ou mythique ; corrélat de l’imagination créatrice, image épiphanique, elle est « un fait noétique ».

Ces trois spécifications concernent au premier chef les imaginaires du corps. Du reste, le philosophe (Wunenburger, 2002) distingue quatre îlots d’un archipel imaginaire du corps : une imagerie corporelle, un imaginal du corps, un imaginaire technique et un corps fantastique. Pour nous également, les imaginaires du corps relèvent à la fois de trois niveaux de l’imaginaire déployés ci-dessus et se redéclinent selon les quatre grandes thématiques énoncées ci-dessus — où peuvent être synthétisés les différents imaginaires du corps, émergeant dans des contextes multiples.

Les imaginaires du corps constituent donc un réservoir d’images socio-anthropologiques liées au corps. Plus spécifiquement, ils sont des représentations et des valeurs attachées à la corporéité, faisant du corps un espace à la fois symbolique et structurant des représentations. En outre, la corporéité comporte une dimension sociologique, qualifiée elle aussi d’« imaginale » : c’est « l’hyperréel qui agit la vie sociale » (Maffesoli, 2000, p. 28), la dimension esthétique qui fait reliance entre les hommes d’une société. Les imaginaires du corps renvoient donc à un « partage du sensible », selon l’expression heureuse de Jacques Rancière, donnant de la société l’image d’un ensemble organique, sur le modèle du mouvement vital qui anime les créatures de chair.

À Grenoble, nous nous sommes longtemps intéressés à la définition et aux territoires du corps. À travers de nombreuses productions scientifiques et durant une quinzaine d’années de travaux, tant individuels que collectifs, nous avons mené une réflexion sur les imaginaires du corps dans l’œuvre esthétique et sociale, puis sur le corps virtuel et, un peu plus tard, sur le métissage des corps. Par la suite, nous avons exploré les liens qui unissent le corps en chantier contemporain et le corps enchanté (Fintz, 2008). Enfin, plus récemment, Claude Fintz a réalisé une synthèse de cette réflexion dans Le poème imaginable du corps de l’œuvre et de la société1.

Pour nous, le corps est le support d’un champ imaginaire ouvert, vecteur de communication sociale et esthétique. Il n’est pas assignable à ses limites physiques, et ses lieux sont multiples : objectivé, subjectivé, fantasmé (dans un entre-deux, tantôt singulier, tantôt collectif), voire le lieu d’une anatomie fantastique, il s’avère être un prisme où converge un ensemble de faisceaux qui sont l’expression de l’homme intégral — Anthropos —, dans ses variations historiques et culturelles.

Or, selon nous, le corps, à l’époque des technosciences, du transhumanisme et du cyborg, semble abîmé, attaqué, faisant muter radicalement le paradigme très puissant auquel il a donné naissance. Certains penseurs, comme le philosophe Dany Robert Dufour ou le collectif PMO (« Pièces et Main-d’œuvre »), critique vigoureux et rigoureux des nouvelles technologies et de leur idéologie, considèrent que le corps est l’ultime territoire investi par le capitalisme marchand, afin de le mettre en pièces, de l’augmenter et de le commercialiser. Dans ce contexte, il serait redéfini loin de l’image anthropologique qui a donné naissance à la plupart des évolutions sociétales, et qui ont fait du corps une des briques fondamentales de notre représentation de la réalité humaine. Le corps devient l’œuvre des ingénieurs des technosciences, support central des applications de leurs savoir et savoir-faire, en vue de construire un cyborg, où l’intelligence et l’imagination biologiques viendraient épouser l’intelligence artificielle, dans un univers sociétal transformé par les robots, et dans lequel le corps augmenté deviendrait rapidement une injonction sociale, voire une nécessité de survie.

De ce point de vue, une rupture radicale semble être engagée par rapport au paradigme anthropologique où le corps, adossé au pacte divin et sacré, était la mesure de toute chose — et de toute esthétique, ainsi que le rappelle le nombre d’or. En effet, qu’y a-t-il de commun entre le corps souffrant, le corps que les ingénieurs biologistes manipulent et trafiquent, le sortant définitivement de la sphère biologique où il était confiné, et la chair communautaire de l’œuvre ? Le corps ultra-contemporain, qui récuse le corps organique comme étant obsolète, semble à David Le Breton être l’objet d’une nouvelle gnose (Le Breton, 1999). Serait-il en définitive un objet évanouissant, une pure potentialité ? Le support d’une recréation ou d’une réécriture démiurgique ? Désarticulant le lien, jusque-là nécessaire, entre la res extensa et la res cogitans, le corps paraît être une sorte de continuum qui articule l’épaisseur biologique à la dimension virtuelle, capable de médiatiser toutes écritures — sociales, technologiques et artistiques. Il se présente alors comme un texte en procès ; sa forme ultime serait définie par les évolutions sociétales, commerciales et scientifiques du présent et futur — et non plus par la pensée religieuse, la philosophie ou l’éthique.

Ce que nous nommons « corps » semble devenu un palimpseste, une œuvre collective et in-définitive, et l’écart se creuse entre un point de vue sacré (où il serait dessiné, de façon indéfectible et indélébile, à l’image de Dieu) et une réécriture, diachroniquement réalisée, selon une conception néoténique. Libéré du carcan originel du corps consacré, l’homme contemporain poursuit à son gré la construction de Dieu, dont il s’est réapproprié l’œuvre et dont il reconfigure le destin, selon une perspective aventureuse. Dans ce contexte, le corps, infiniment labile et à reconstruire, s’avère être une des œuvres majeures de l’humain postmoderne.

C’est pourquoi les imaginaires du corps, s’ils concernent le catalogue infini des motifs des figurations et défigurations, partielles ou globales, relatives à l’image du corps, renvoient aussi aux configurations imaginaires relatives à un entre-savoirs qui rassemble réalité esthésique, réalité sociale et réalité esthétique. C’est donc l’ensemble de ces jeux scénographiques sur le corps et la corporéité qui détermine le récit pluriel des imaginaires du corps. Et ce d’autant plus que la corporéité s’étend au-delà des limites corporelles, puisque, étant elle-même le résultat d’une œuvre techno-sociale, elle implique ipso facto l’œuvre, dans l’ensemble de ses dimensions.

En effet, l’œuvre, qui est le lien symbolique entre création esthétique et création sociale, articule plusieurs sédimentations symboliques. Une œuvre esthétique ou artistique met en présence — mais pas toujours en cohérence — un univers mythique, la dimension anthropologique, un mythe personnel parfois, ou encore un imaginaire de nature fantasmatique, connecté à un imaginaire social. En ce sens, l’œuvre, qui réalise un travail imaginaire sur les représentations sociales, est susceptible d’informer pleinement le chercheur en sciences humaines, et les imaginaires du corps peuvent être conçus comme donnant naissance à un véritable savoir sur l’imaginaire, voire un accès à une rationalité imaginaire complexe.

L’archipel imaginaire des corps semble ainsi être un reflet de l’œuvre esthétique, esthésique, sociale et sociétale ; inversement, l’œuvre esthétique réverbère l’œuvre sociétale en procès. Mais ce qui nous paraît significatif est, non pas la résurgence d’une figure anthropologique dans des phénomènes liés au corps, mais la convergence que le corps ou le faire corps réalise, entre un phénomène de nature archéique et une expression techno-socio-anthropologique contemporaine.

Toutefois, il semblerait qu’une rupture soit désormais consacrée entre le monde des sciences, où le savoir se communique médiatement, et l’initiation de l’œuvre, où la connaissance s’avère immédiate. Le corps hors limites de l’art, corps non réifiable, semble s’opposer au monde du corps, tel qu’il est conçu par les sciences, incapables de prendre en compte l’émotion à caractère communiel que l’œuvre suscite. La plus puissante expression symbolique de l’imaginaire du corps consiste en effet dans sa capacité à faire corps, à faire reliance — à l’image du paradigme biologique, cohésif et unitaire, dans lequel s’ancre l’archipel imaginaire du corps.

Aussi les imaginaires du corps, observés dans l’œuvre esthétique ou sociétale, s’avèrent-ils autant prospectifs que rétrospectifs, susceptibles d’expliquer la dynamique mentale et spirituelle des groupes humains, davantage que de renvoyer à des structures archétypales. Les discours sur le corps sont toujours à considérer dans une dimension créative ou processuelle — et jamais une simple ré-actualisation. Car le corps est le site d’une langue vivante : celle de l’humain en imagination.

La figure du corps est une matrice théorique permettant de renouveler l’approche socio-anthropologique. La malléabilité de soi, la plasticité du corps sont des topoï de la modernité. L’anatomie est devenue une matière première à façonner, à redéfinir, comme le soulignait Le Breton, « une sorte de propriété transitoire, inachevée, modulable à l’infini et assignable aux valeurs du moment » (2002, p. 208), cristallisant de profondes tensions identitaires. Ses limites incertaines (où commence-t-il ? où finit-il ?) constituent une interrogation incessante de notre culture contemporaine.

Le corps : une écriture à part entière

Ainsi, en cherchant le corps, les auteurs contemporains rencontrent moins souvent une représentation stable, aux contours fixes, qu’ils ne sont sans cesse confrontés à du TEXTE ; la corporéité est en effet elle-même composée comme une œuvre, et devient l’espace qui accueille les discours. Rappelons la belle formule de Bernard Andrieu dans son livre Les cultes du corps, éthique et sciences : « Les langages inscrivent en lui et sur lui les signes de ses alliances symboliques. » (1994, p. 261)

Le corps est une écriture à part entière, un système de signes qui représentent et traduisent la recherche indéfinie de l’Autre. En tant que système de relation symbolique, le corps noue la matière (chair) au discursif (langage, symbole).

Si le corps est le nexus de l’ordre symbolique, s’il est lui-même symbole parmi les symboles, cela signifie aussi que dans l’univers des formes symboliques, l’intertextualité est toujours simultanément intercorporéité, surface d’inscription de tous les textes sociaux ou culturels qui font du corps le porte-signes par excellence : corps blason, corps iconique, corps allégorique, corps emblématique, corps épigraphique, etc. Le corps, en même temps que résonateur ou sismographe symbolique sensible à tous les registres culturels, est aussi le prisme ou l’écran qui s’interpose dans toutes nos relations à autrui, au monde, aux productions supérieures de la pensée. (Brohm, 2001, p. 52-53)

Dès lors, ne « serait-il qu’un texte, situé dans un contexte (ou paratexte) social et idéologique, et prétexte à d’innombrables discours palimpsestes visant à cerner sa réalité fuyante » (ibid., p. 47) ? Le corps serait en ce sens une texture, trame d’inscriptions et de traces. Les discours du corps (théories scientifiques, idéologies corporelles, récits religieux, science-fiction, mises en scène, etc.), eux, raconteraient le corps, institueraient le corps dans une narration, recenseraient les « histoires de corps ». « La chair se fait verbe » selon l’expression d’Orlan, et ces discours d’une grande hétérogénéité (ils vont de la théologie à la psychiatrie, en passant par la littérature, la pornographie, etc.) constituent ce que Jean-Marie Brohm appelait « une mise en intrigue de la corporéité » (ibid., p. 44).

Figure labile, sujette à des déplacements, des projections et reconstitutions imaginaires, le corps est une langue (sorte de référent absolu) en perpétuel état de (ré)actualisation par une parole sociale ou individuelle. C’est pourquoi il peut être considéré comme un médiateur et un indicateur épistémologiques : il est une interface idéale pour observer le fonctionnement imaginaire des individus et des sociétés dans la production des fables, mythes et mythologies. (Fintz, 2012, p. 381)

L’imagination du corps en tant qu’objet-sujet, que point de jonction entre nature et culture, repose donc sur une dynamique qui est d’abord questionnement et mise en relation. Le corps est fondamentalement un « analyseur transversal des réflexions2 », le « foyer d’engendrement de toute production fantasmatique », comme le disait Pierre Fédida. Ce qui explique aussi que, dans de nombreux cas de figure, le corps est inaccessible sans la médiation des discours scientifiques, des imaginaires collectifs et des systèmes symboliques. Mais, à l’inverse :

C’est ce statut pluriel, contradictoire et ambivalent du corps qui lui permet de fonctionner comme paradigme de toute une série d’interrogations : sur le pouvoir, le dimorphisme sexuel, le langage, les institutions, la mort ou l’eschatologie. Le corps est en définitive le signifiant flottant par excellence, l’analyseur de toutes les instances du réel. (Brohm, 2001, p. 47-48)

Les imaginaires du corps sont donc, eux aussi, des espaces de réflexions et de mises en perspectives des plus riches et des plus essentiels, tant ils permettent d’aborder des questionnements sociaux actuels à la lumière de perspectives fantasmatiques, utopiques, atopiques ou uchroniques variées. Partout et sous toutes les formes, ils interrogent finalement nos identités sociales et collectives, mais aussi intimes et individuelles, et surtout passées et à venir.

Les « techno-corps ». Une reconfiguration de l’identité par l’hybridation corporelle et la transmutation des corps

Une des caractéristiques de notre époque dans sa perception du corps est le primat donné à l’approche technique. Le corps est soumis à l’emprise de l’intervention technologique radicale qui transgresse des barrières biologiques que l’on croyait immuables. Le corps s’ouvre de plus en plus à l’investigation humaine. Ce « processus d’infiltration » pose de graves questions. Le corps humain se métamorphose progressivement en un assemblage de pièces de rechange et de mécanismes connectés, emprise totale, au plus profond de la chair humaine, du machinisme et de la technique sur l’individu. La cybernétique s’est interrogée sur la modélisation machinique du corps vivant et inversement sur la modélisation corporelle des machines, et aujourd’hui la technologisation croissante du corps relève du constat de Sloterdijk selon lequel « la loi de la modernité est l’engagement accru de l’artificialité dans toutes les dimensions essentielles de l’existence » (2004, p. 224).

Or, de plus en plus, l’identité d’un individu semble procéder elle aussi d’un modèle informatique, système de messages stockés et transmissibles. La toute-puissance technicienne (aujourd’hui l’informatique, la robotique, la cybernétique interne) tend irrésistiblement à modeler le corps comme la psyché humaine sur le fonctionnement des machines supérieures, ce qui laisse rêveur quant à l’avenir du « je ». Pour les uns, il est nécessaire de concevoir un « homme augmenté », avec une meilleure efficience énergétique, « des antennes sensorielles allongées et une capacité cérébrale accrue », allant selon le rêve de Sterlac (1999) « vers le post-humain, du corps esprit au système cybernétique ». Pour d’autres, moins radicaux et attachés à la corporéité comme à la primauté du vivant sur l’artefact, le virtuel n’est qu’un outil heuristique. L’humanisme classique semble dans tous les cas aujourd’hui épuisé. Face à cette osmose de plus en plus poussée entre les machines et le moi corporel, on envisage le moment fantastique (fantasmatique ?) où il n’y aurait plus de différence entre l’ipséité du sujet et l’identité de l’appareil.

L’œuvre de Jean-Michel Truong, théoricien du transhumanisme, annonce cet avenir désincorporé, remettant en cause la précarité de l’enveloppe charnelle tout en accordant un rôle crucial au corps matériel (indispensabilité du corps). Il y est alors question du cyberespace, un monde où les frontières se brouillent et où le corps s’efface : passage irrévocable des atomes aux bits, transformation de la chair du monde en informations (Le Breton, 2002, p. 177). On y évoque l’épaisseur encombrante d’un corps qui empêche de connaître la perfection du réseau : la mise en apesanteur du corps, anachronisme indigne, vestige archéologique amené à disparaître, entrave à l’émergence d’une humanité que certains appellent alors une posthumanité.

L’imaginaire millénariste de délivrance du corps grâce à l’ordinateur est aujourd’hui largement partagé. Songeons à la communauté virtuelle américaine des Extropiens qui, rêvant de s’affranchir du corporel, veulent prolonger à l’infini l’existence grâce au perfectionnement de la technique et travaillent à transférer leurs esprits dans le réseau afin de mener une vie virtuelle et éternelle. Quitter la prison du corps et entrer dans un monde de sensations digitales, tel était le vœu de Marvin Lee Minsky. Il poussait à son terme sa mystique de l’Intelligence artificielle et son mépris du corps, prenant date pour le téléchargement de l’esprit dans l’ordinateur.

Pour Hans Moravec, spécialiste de la robotique, l’obsolescence du corps humain est un fait acquis. La chair limite le déploiement technologique d’une humanité en pleine métamorphose. Nous sommes entrés dans « une ère post-biologique » et « l’homme (est) en re-création », comme le titrait Claude-Louis Gallien dès 1983. Le discours sur la fin du corps a des relents religieux. Dans le monde gnostique de la haine du corps, que préfigure une part de la culture virtuelle, le paradis est nécessairement un monde sans corps rempli de puces électroniques et de modifications génétiques ou morphologiques, où un scanner à haute résolution transpose en une fraction de seconde toutes les données intellectuelles et affectives de l’homme dans un nouvel habitacle plus approprié que l’ancien corps. On voit se profiler à l’horizon des créatures vivantes étrangères et technogènes. Le privilège ontologique de notre corps premier, individuel, est, dans les faits comme dans la tendance, aboli.

Ces nouveaux gnostiques, ainsi que les nomme Le Breton, dissocient le sujet de sa chair périssable et veulent l’immatérialiser au profit de l’esprit. Le corps est « surnuméraire » pour certains courants de la cyberculture qui rêvent de sa disparition (Le Breton, 1999, p. 18). La science-fiction qui, selon lui, prend souvent le relais de la sociologie et de l’anthropologie pour dire sous une forme narrative les tensions du contemporain, prône l’humanisation de la machine, la réification de l’homme, la digitalisation de l’esprit humain, la dissémination des composantes corporelles. La forme humaine y est très souvent inadéquate si elle n’est pas supprimée ou remodelée en se mêlant à l’informatique. Pour nombre d’adeptes de l’Intelligence artificielle, la machine sera sans doute un jour pensante et sensible. Cette cyborgisation progressive de l’humain brouille les frontières de l’identité humaine et corporelle.

Ne sommes-nous pas dès lors face à un « risque anthropologique majeur » ? Les frontières du corps, qui sont simultanément des limites identitaires de soi, volent en éclats et sèment le trouble. « Ces limites du corps dessinent à leur échelle l’ordre moral et signifiant du monde. Penser le corps est une autre manière de penser le monde et le lien social : un trouble introduit dans la configuration du corps est un trouble introduit dans la cohérence du monde. » (Le Breton, 1993, p. 315-316) On pourrait même ajouter que « si le corps n’est plus la personne, s’il est tenu à l’écart d’un individu au statut de plus en plus indécidable […], alors c’est toute l’anthropologie occidentale et tout l’humanisme (implicite et explicite) qu’elle soutient, qui est mis en question » (Le Breton, 2002, p. 174).

Le corps : une figure centrale de l’imaginaire

Le corps est donc une puissante matrice imaginaire, un modèle récurrent de nos représentations. En tant qu’espace relationnel, le corps interroge l’entre-deux de toute communication, sociale et poético-artistique. Il est, pour cette raison probablement, une figure centrale de l’imaginaire capable de symboliser en permanence les dimensions socio-anthropologiques de l’humain. Notre corps, disait Merleau-Ponty, « est comparable à l’œuvre d’art. Il est un nœud de significations vivantes » (1945, p. 175). C’est dans cet espace-là, zone intermédiaire tendue entre la forme et le sens, que prend forme l’imaginaire et que se pose de la manière la plus explicite peut-être la question des limites entre le visible et l’invisible, entre le dedans et le dehors, l’intime et le partagé. Car au fond, le corps « fuit toute assignation à résidence, toute catégorisation, toute clôture, tout étiquetage, il est le hors-lieu théorique par excellence […], lieu du vide, de l’absence et du manque » (Brohm, 2001, p. 48) et, comme le remarque Pierre Fédida, « en deçà de toute manifestation et au-delà de ses expressions, le corps ne se laisse — sinon au prix de ses modèles sociologiques et économiques ou encore de ses images psychologiques — clôturer en une représentation ». Quel est alors le lieu du corps ? « Ne vient-il pas à exister comme le non-lieu en lequel prend sens tout ce qui a lieu ? » (Fédida, 2013 [1977], p. 83-84) Nulle part ou plus exactement partout, corps objet, corps sujet, corps senti, corps représenté, corps perçu, corps pensé, le corps est à la frontière du réel et de l’imaginaire (Brohm, 2001, p. 73), aussi bien espace de représentation que représentation de l’espace, à la limite du dedans et du dehors.

Le corps est essentiellement une fiction, à l’entrecroisement du fantasme, de l’inconscient et de l’imaginaire. Se pose alors la question de la réalité ontologique du corps. Pour Jean-Marie Brohm, c’est essentiellement dans les oppositions ou les écarts que l’on repère le corps, comme s’il était toujours fuyant dans l’entre-deux, les interstices, les bordures, les plis, les failles, les frontières. Écart donc entre le corps total et le corps partiel, le corps synthèse et le corps fragment.

Pour conclure, la pensée du corps, en perpétuelle métamorphose entre identité et altérité, est une pensée de l’entre-deux et du métissage, et l’imaginaire des corps s’appréhende comme « le lieu esthétique d’un entre-savoirs et d’une inter-diction disciplinaire » (Fintz, 2003, p. 19). Lors de cette inter-diction s’effectue une concertation implicite entre une rémanence (ou une permanence) — voire une irradiation mythique — et une consonance avec un phénomène sociétal, qui donne naissance et visibilité à ce dialogue muet, sous la forme d’un événement émergent. En cette inter-diction, où une rupture s’effectue par rapport à l’origine (et qui ainsi devient plurielle), consiste l’œuvre sociétale, dont la figure du corps est une des œuvres imaginaires majeures. Comme elle est le site d’un métissage des savoirs, elle s’avère être la matrice de l’entre-savoirs.

Ainsi, et pour répondre à notre question initiale : il y aurait bien — paradoxalement — à la fois continuité et rupture avec les paradigmes de l’origine, consacrant une origine plurielle, en promotion et profération constantes. Tel est l’imaginaire du corps, matrice du tout fonctionnement imaginaire.

1 L’Harmattan, coll. « Nouvelles études anthropologiques », 2012.

2 B. Michel, Les Imaginaires du corps, t. 2, p. 372.

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Notes

1 L’Harmattan, coll. « Nouvelles études anthropologiques », 2012.

2 B. Michel, Les Imaginaires du corps, t. 2, p. 372.

References

Bibliographical reference

Claude Fintz and Véronique Costa, « Le corps contemporain : entre mutation et archétype », IRIS, 38 | 2017, 69-79.

Electronic reference

Claude Fintz and Véronique Costa, « Le corps contemporain : entre mutation et archétype », IRIS [Online], 38 | 2017, Online since 15 décembre 2020, connection on 13 mai 2021. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1070

Authors

Claude Fintz

Université Grenoble Alpes

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Véronique Costa

Université Grenoble Alpes

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Copyright

CC BY‑NC 4.0