Il est de règle de considérer Le Monde slave et la Revue des études slaves comme des périodiques complémentaires [Bernard, 2002 : 398]. Le premier est une revue historique, centrée sur la période contemporaine. Le second, philologique, privilégie la diachronie en linguistique et les époques anciennes en littérature et civilisation. Cette ligne de partage, globalement exacte, peut être précisée par l’examen systématique des contributions publiées par les deux revues, par la reconstitution des réseaux de collaboration, mis sur pied par Louis Eisenmann (1869–1937), à la tête du Monde slave à partir de sa reparution en 1924 et par André Mazon (1881–1967), pilier de la Revue des études slaves, même s’il n’en est officiellement directeur qu’à partir de 1937.
Le contexte de création des deux revues : construire un espace européen au prisme de l’unité slave
La création de chacune des revues est l’aboutissement de tendances slavophiles qui animent la politique française après la défaite face à la Prusse en 1871. Le soutien apporté aux Slaves opprimés est considéré comme un moyen d’affaiblir les empires centraux, en particulier l’Autriche-Hongrie. Cette orientation est renforcée par le rapprochement avec la Russie (Alliance franco-russe, 1894). Elle est également relayée par l’action d’universitaires influents qui œuvrent au développement des études slaves en France, Louis Leger (1843–1923), professeur de russe au Collège de France [Labriolle, 1978 ; Abensour, 1978] et Ernest Denis (1849–1921), historien bohémiste [Eisenmann, 1921] auxquels on peut ajouter Paul Boyer (1864–1949), professeur de russe à l’École des langues orientales ou l’historien des relations culturelles Louis Haumant (1859–1942). La Première Guerre mondiale renforce ces tendances : la France accorde un intérêt particulier aux États slaves, issus de l’éclatement des Empires centraux après leur défaite, la République tchécoslovaque, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, la Pologne1. En 1921, l’Institut d’études slaves de Paris est officiellement fondé, grâce à Ernest Denis et avec le soutien actif de la République tchécoslovaque, de la Yougoslavie et de la Pologne. La France, de son côté, particulièrement attentive à la Tchécoslovaquie, ouvre à Prague, dès 1920, un Institut français2. La création des deux premières revues de slavistique en France s’inscrit dans ce contexte géopolitique. Ce n’est pas un hasard si, après le décès d’Ernest Denis en 1921, Le Monde slave est repris en 1924 par Louis Eisenmann, alors à la tête de l’Institut français de Prague et si la création de la Revue des études slaves est due, entre autres, au président de l’Institut d’études slaves, Antoine Meillet. Cependant, dès leur création, les deux périodiques poursuivent des objectifs différents.
Description comparative des deux revues
D’un point de vue strictement chronologique, la première des deux revues à paraître est Le Monde slave, fondé en 1917 par Ernest Denis et par le journaliste Robert de Caix (1869–1970). La revue s’interrompt l’année suivante et reparaît huit ans plus tard, en 1924, sous l’impulsion de l’historien, spécialiste de l’Autriche-Hongrie, Louis Eisenmann [Dominois, 1937 ; Legras, 1937], assisté du germaniste et russisant, Jules Legras (1866–1939) et de trois journalistes et hommes politiques, Etienne Fournol (1871–1940), Auguste Gauvain (1861–1931), Henri Moysset (1875–1949) ; elle cesse définitivement de paraître en 19383.
La Revue des études slaves commence à paraître en 1921, sous la direction de Paul Boyer et d’Antoine Meillet (1866–1936), assistés d’André Mazon ; elle continue à paraître aujourd’hui.
À l’exception de Mazon, de quinze ans plus jeune, les fondateurs des deux revues appartiennent à la première véritable génération de spécialistes français du monde slave : nés dans les années 1860, formés à la fin du XIXe siècle, ils ont dépassé la cinquantaine et sont au faîte de leur carrière, tous occupent des postes importants dans l’Université française. Ils se connaissent et se côtoient, en particulier au sein de l’Institut d’études slaves dont ils sont les piliers : Eisenmann est secrétaire général de l’Institut quand Meillet est président ; Boyer, Legras, Mazon4, comme Fournol, Gauvain, Moysset sont membres du conseil d’administration. Cependant alors que les archives de l’Institut d’études slaves contiennent des documents permettant de préciser la genèse de la Revue des études slaves5, on ne dispose de rien de semblable pour Le Monde slave. De fait, la Revue des études slaves est explicitement considérée comme l’émanation de l’Institut d’études slaves, ce qui n’est pas le cas du Monde slave, qui pourtant lui est tout autant lié6.
Le format et les modalités de publication des deux revues sont différents.
Le Monde slave est un mensuel (douze numéros par an), structuré en quatre tomes de trois numéros : chaque tome fait environ 480 pages, soit 160 pages par numéro (2 000 pages par an, soit pour la période 30 000 pages). Les articles peuvent être très longs et courir sur plusieurs numéros. Le périodique propose également la publication de documents originaux et d’œuvres littéraires, traduites en français ; il n’y a que quelques comptes rendus d’ouvrages, souvent détaillés. Le système pour transcrire les noms et réalités étrangers est celui de la transcription française. L’impression se fait à Dijon ; mais la diffusion est assurée à Paris d’abord par les éditions Félix Alcan, puis par Paul Hartmann éditeur.
La Revue des études slaves est semestrielle ; elle comprend deux fascicules doubles, chacun de 180 pages pour les premières années (360 pages par an7). Elle privilégie les articles courts, ne publie ni documents, ni œuvres littéraires en traduction ; en revanche, elle assure une chronique bibliographique la plus exhaustive possible. La transcription retenue est celle de la translittération internationale des slavistes. La revue est confiée à l’Imprimerie nationale, et le diffuseur est Honoré Champion. À partir du milieu des années 1930, le diffuseur est l’Institut d’études slaves lui-même.
Les deux revues publient exclusivement en français : il y a là une volonté politique d’affirmer le français comme langue scientifique de communication dans le cas de la Revue des études slaves et un objectif de vulgarisation dans celui du Monde slave. Cet élément montre à la fois que le français avait encore à l’époque une position dominante ; beaucoup de collaborateurs étrangers des deux revues peuvent écrire directement en français, mais de nombreux articles sont traduits (et les noms des traducteurs ne sont jamais indiqués8).
La Revue des études slaves rémunère ses auteurs ; Le Monde slave également sans doute, mais on ne dispose d’aucun document l’attestant officiellement. La Revue des études slaves est financée par une dotation spécifique du ministère des Affaires étrangères, versée à l’Institut et par ses abonnements. Il est plus difficile d’avoir des indications sur ce point pour Le Monde slave. Une lettre d’André Mazon à Lucien Tesnière (2 février 1926) laisse entendre que cet aspect reste assez opaque :
Quant au « Monde Slave » pour l’Institut de Strasbourg, j’en ai parlé sans succès à Eisenmann il y a un mois à son retour de Prague : il ne veut rien savoir et prétend que tous les services gratuits à des Bibliothèque devraient être assurés par le Ministère de l’Instr<uction> Publ<ique> Celui-ci a-t-il un certain nombre d’abonnements ? C’est ce que je n’ai pas tiré au clair. Le mécanisme financier de cette revue reste mystérieux. E. <Eisenmann> s’est toujours dérobé à mes questions.9
Fondateurs et objectifs : analyse comparée
Le type d’articles, le système de transcription, la façon différente de concevoir l’actualité bibliographique laissent déjà entrevoir des distinctions entre les deux périodiques. L’un s’adresse à un public français et se veut le plus informatif possible, sans forcément se soucier d’une absolue rigueur scientifique, pratiquant ce qu’on appellerait aujourd’hui une vulgarisation de haut niveau. L’autre, plus pointu, vise essentiellement un public de slavisants et de philologues et privilégie ce qui fait autorité. Les déclarations d’intention de l’une et l’autre revue permettent de mieux cerner leur orientation respective.
Si l’on analyse « Notre programme » (1917), repris en 1924 [Conseil, 1924] avec une déclaration complémentaire ainsi que la déclaration « Dix ans de Monde slave » [Conseil, 1935], on voit que le périodique revendique une orientation historique et géopolitique, sans négliger pour autant la littérature et les arts. Se voulant strictement scientifique, il est centré principalement sur l’actualité, ce qui n’est pas sans incidence sur son contenu, ni sans conséquence pour sa pérennité. Ainsi, le premier Monde slave répondait à l’inquiétude, née de la révolution russe, survenue en pleine guerre, au sein d’une puissance alliée : sa parution s’interrompit après la paix de Brest-Litovsk10. Quant au second Monde slave, il cesse de paraître au lendemain du décès d’Eisenmann certes, mais surtout après l’Anchluss (mars 1938) et les accords de Munich (30 septembre 1938). La publication de la Revue des études slaves est ralentie pendant l’Occupation, mais elle ne s’interrompt pas (un tome en 1942 et en 1944) et reprend régulièrement à partir de 194611.
Le profil des rédactions illustre les orientations divergentes que nous venons d’examiner. À la tête du Monde slave, on trouve naturellement des historiens, Ernest Denis, puis Louis Eisenmann qui se pose en successeur de Denis. Quant à Jules Legras, ami personnel d’Eisenmann, ce n’est pas un universitaire en chambre ; il a fait de nombreux séjours en Russie (qui représentent au total près de neuf ans), a abondamment parcouru le pays avant 1917 et noué de nombreuses relations. Il a servi dans l’armée russe et a pris part à la guerre civile en Sibérie, du côté des Blancs [Sumpf, 2020]. Son rôle au sein de la revue mériterait d’être réévalué. Il doit être considéré sans doute comme le bras droit d’Eisenmann, en charge des relectures et des traductions. De son côté, il contribue très régulièrement à la recension d’ouvrages : il est l’auteur de plus de 150 contributions12.
Pour assurer diffusion et résonance au périodique, la rédaction compte sur l’appui de journalistes et hommes politiques : Robert de Caix pour le premier Monde slave, plus tard, le député de l’Aveyron, Etienne Fournol, le diplomate et journaliste, Auguste Gauvain qui dirige la rubrique de politique étrangère au Journal des débats, Henri Moysset, l’homme des cabinets ministériels [cf. Cointet, 2017, 121–128].
Côté Revue des études slaves, on a affaire à une revue philologique, axée principalement sur la grammaire historique comparée et, de façon annexe, sur la littérature et la civilisation, pour les périodes anciennes. Son principal objectif est de réunir le meilleur de la science en un seul lieu pour favoriser l’échange d’informations et contribuer au rapprochement des slavistes [Meillet, 1921]. Compte tenu des sujets traités, les enjeux politiques sont mineurs, mais cela n’empêche pas les débats entre auteurs13. Ce programme correspond au profil des fondateurs. Paul Boyer, personnalité influente de la slavistique française, est essentiellement un philologue. Il a obtenu la création de la première chaire de russe aux Langues orientales et a été administrateur de l’établissement. Il est également à l’origine de la création de l’Institut français de Saint-Pétersbourg [Pondopoulo, 2012]. Antoine Meillet (1866–1936) est, à l’époque, la grande figure de la linguistique française : successeur de Saussure à l’École pratique des hautes études, professeur au Collège de France, c’est un spécialiste de grammaire comparée et de l’indo-européen ; les langues slaves sont un de ses domaines de prédilection, à côté de beaucoup d’autres, dont la plupart des langues indo-européennes, et de l’arménien. C’est sous son influence que l’étude comparée des langues slaves est placée, au sein de la revue, sous le signe de l’indo-européen et de l’étude du slave commun (protoslave)14. Quant à André Mazon, il est sans doute moins linguiste et même moins grammairien que Meillet, malgré une thèse secondaire sur le verbe russe : sa thèse principale est consacrée à l’écrivain russe Ivan Gončarov15. Au moment de la création de la Revue des études slaves, il est secrétaire de la revue : c’est sur lui que repose l’essentiel du travail, depuis la sollicitation des articles jusqu’à la correction des épreuves. Des documents montrent qu’il avait préparé toutes les modalités de fonctionnement du périodique. Toutefois en 1921, c’est Meillet qui assure à la revue son aura scientifique.
L’un et l’autre périodique s’efforcent de couvrir l’ensemble des cultures slaves et des pays non slaves qui en sont géographiquement proches : Hongrie, Roumanie, Pays baltes, Allemagne, Autriche, Italie. Cependant, ils incarnent deux conceptions de la slavistique : une étroitement philologique ; une autre qui considère que l’histoire et l’histoire contemporaine en font également partie.
Profil des collaborateurs : essai de typologie
Les différences de périmètre disciplinaire des revues en question sont renforcées par les profils des contributeurs, bien à l’image de chacun des périodiques. Il ne faut cependant pas tirer de conclusions trop systématiques de cet examen : comme dans toutes les revues, certains auteurs sollicités ne répondent pas ou n’envoient pas à temps les articles demandés. L’absence de certains noms ne signifie pas forcément une non-sollicitation de la part du périodique ou un refus de participation de la part de certains savants.
Le Monde slave se caractérise par la présence significative d’hommes politiques, diplomates, journalistes de métier. Côté français, outre la direction, on peut citer Hubert Beuve-Méry, Yves Chataigneau, René Pelletier, André Pierre. Côté étranger, Edvard Beneš, Dimitrie Drăghicescu, Václav Fiala, Kamil Krofta, Lazare Marković, Jan Opočenský, Štefan Osuský, Hubert Ripka, Kosta Todorov (Todoroff), Lujo Vojnović (Louis de Voïnovitch). On trouve également des militaires, le général français Maurice Janin, le colonel tchèque Emmanuel Moravec16. Les contributeurs de type plus universitaire sont majoritairement des historiens, géographes, sociologues, spécialistes de droit, tels Jacques Ancel, Jovan Cvijić, Pierre Deffontaines, Marceli Handelsman, Karel Hoch, Julie Moschelesová, Petre P. Panaitescu, Ferdo Šišić. On note également la présence de philologues, linguistes ou spécialistes de littérature, mais ils sont en minorité : Charles Corbet, Fuscien Dominois, Antoine Meillet, Jules Legras, André Lirondelle, Lucien Tesnière pour la France, Nicolaas van Wijk (Pays-Bas) et Claude Backvis (Belgique), Aleksandar Belić (Yougoslavie), Matyáš Murko (Tchécoslovaquie), Albert Prašák (pour la littérature slovaque), Leopold Silberstein. Mentionnons enfin les traducteurs, Paul Cazin pour le polonais, Henri Mongault pour le russe.
Un groupe spécifique de collaborateurs est constitué par les émigrés de l’ex-Empire russe, résidant en France ou à Prague qui couvrent le domaine russe et soviétique. Politiquement, ils appartiennent, dans leur grande majorité, à l’opposition conservatrice, tels l’historien, ancien ministre du gouvernement provisoire, membre du parti constitutionnel démocratique, Pavel Miljukov, les juristes Boris Nolde et Fëdor Taranovskij17, le sociologue Nikolaj Timašev qui a résidé successivement à Prague, puis à Paris, avant de faire carrière aux États-Unis, le géographe, représentant de l’eurasisme, Pëtr Savickij18. Citons également, Sergej Gessen, Sergej Mel’gunov, Pëtr Ryss. La culture, l’histoire des idées et la philosophie sont couvertes par Konstantin Grjunval’d (Constantin de Grunwald), Aleksandr Kojre (Alexandre Koyré), Boris Losskij (Lossky), Georgij Vernadskij (George Vernadsky), le fils de Vladimir Vernadskij. Pour la philologie et la littérature, les profils politiques sont plus variés : on trouve le romaniste Grigorij Lozinskij (Grégoire Lozinski), le linguiste Roman Jakobson, le spécialiste du folklore, Pëtr Bogatyrëv (Pierre Bogatyrev), Nina Gurfinkel’ (Nina Gourfinkel). À ce groupe, il convient de rattacher Illja Borščak (Élie Borschak), figure de la diaspora ukrainienne, installé en France, fondateur des études ukrainiennes aux Langues orientales.
En termes de génération, les contributeurs du Monde slave appartiennent majoritairement à celle des années 1860, la génération des fondateurs de la revue, ce qui est normal (ils font appel à leurs condisciples ou à ceux qu’ils ont côtoyés) et à celle des années 1880 (au début de la parution du Monde slave, dix contributeurs ont trente ans et plus). Cette majorité de représentants de la génération des années 1860 explique en partie l’extinction de la revue après 1938 : parmi l’équipe de direction, Eisenmann disparaît en 1937, Legras en 1939, Fournol en 1940, Gauvain était décédé en 1931. Albert Moysset, malade, poursuivi pour collaboration, décède en 1949.
On aimerait pouvoir définir une ligne, cerner un profil politique : cette tâche est assez difficile à réaliser, compte tenu de l’importance du travail d’analyse à réaliser et des compétences nécessaires pour y parvenir. Visiblement, la revue essaie de donner la parole à des opinions diverses : le profil politique des collaborateurs couvre un spectre assez large allant de la gauche socialiste à la droite conservatrice19. Les sujets les plus couverts sont la Tchécoslovaquie, mais aussi la Yougoslavie, la Pologne, l’Ukraine (grâce à Illja Borščak). La revue est sensible à l’évolution autoritaire des régimes en Yougoslavie, en Pologne (le pacte de non-agression signé avec Hitler par le gouvernement polonais est dénoncé), à la question de l’antisémitisme, au sort des minorités en général et à la montée de l’hitlérisme, mais elle est très réservée à l’égard du Front populaire [Fournol, 1937]. En ce qui concerne l’URSS, l’orientation est globalement défavorable au régime. La majorité des auteurs sont des émigrés et ne peuvent se rendre en URSS : pour faire contrepoids, le périodique fait appel à la collaboration du journaliste français André Pierre qui reste cependant très circonspect dans ses appréciations20. Néanmoins, les articles sur l’URSS font preuve d’un souci d’information réel et ne versent pas dans la polémique ; ils s’appuient sur la publication de documents traduits du russe et en conséquence offrent une relativement bonne couverture de l’actualité, en particulier la plus brûlante, comme les difficultés économiques qui accompagnent le Premier plan quinquennal, la constitution de 1936, les procès de Moscou. La famine de 1932–1933 est remarquablement analysée dans un article bien informé de N. Timašev [Timašev, 1933]21.
Un dernier élément caractéristique de la revue mérite d’être signalé : de très nombreux articles sont signés par des pseudonymes. Ces pseudonymes sont de différents types et ne permettent pas, dans la majorité des cas, d’identifier leur auteur. On trouve des périphrases du type « Un Roumain du vieux royaume », des noms latins, Ignotus, Observator, Polonus, Spectator, des emprunts à des personnages historiques ou littéraires, le géographe et historien grec Strabon, Pravdin, le personnage du Mineur de Fonvizin. Le plus souvent, les pseudonymes sont constitués de simples initiales : B. X., G. M., N. Z., P. B., R. K., X. Y. Z., X. X. X., Z. Z. Z. ou encore de trois astérisques. Pour expliquer le recours à cette pratique, toutes les hypothèses sont possibles. S’agit-il d’auteurs qui souhaitent garder l’anonymat en raison de leurs fonctions, pour des articles qui traitent d’un matériau sensible ? Trouve-t-on parmi eux des informateurs résidant en URSS ? Ce sujet nous renvoie à la figure déjà évoquée de Pëtr Savickij. Il publie dans la revue quelques articles sous son nom, mais signe le plus souvent de pseudonymes, J. S., Stepan Lubenskij et surtout P. Vostokov. Sa collaboration régulière de 1930 à 1938 sur des sujets très divers concernant la Russie et l’URSS se monte à plus de cinquante articles22. La question des liens du Monde slave et de l’eurasisme serait, bien entendu, à creuser. Jules Legras rédige un compte rendu positif des ouvrages de géographie de Savickij [Legras, 1934]. Le périodique publie également une contribution de Roman Jakobson sur les unions phonologiques, inspirée de la pensée eurasienne et préfacée par Savickij [Savickij, 1931 ; Jakobson, 1931] « L’Eurasie révélée par la linguistique », Le Monde slave, I, 3, 1931, p. 364–370 et Jakobson, « les unions phonologiques de langues », ibidem, p. 371–378].
De façon attendue, Prague joue un rôle central dans le choix des collaborateurs du Monde slave, comme dans ses thématiques : de nombreux auteurs sont tchécoslovaques, membres de l’Institut français de Prague, ou exilés russes de Prague. Dans le choix des contributeurs interviennent également des éléments personnels, comme dans le cas de Miljukov que connaissait personnellement Jules Legras et qui avait associé Eisenmann à son Histoire de la Russie (1932–1933).
Les collaborateurs de la Revue des études slaves constituent un milieu plus homogène, presqu’exclusivement universitaire, avec une large majorité de philologues, et, de façon annexe, de littéraires et de civilisationnistes. On retrouve des noms déjà mentionnés pour Le Monde slave. Côté français, il s’agit des linguistes Antoine Meillet, André Vaillant, Lucien Tesnière, d’Henri Grappin pour le polonais ou encore de Léon Beaulieux pour le bulgare. Pour la littérature et les arts, aux côtés d’André Mazon, citons André Lirondelle, Jules Patouillet, et pour l’histoire de l’art Louis Réau. On note des participations plus épisodiques, comme celle de Georges Dumézil pour la mythologie comparée, Brice Parain23, Pierre Pascal, à une époque où il est toujours en URSS (1930), ou celle de personnalités a priori, peu liées aux études slaves, le médiéviste Mario Roques ou l’écrivain Roger Caillois.
Comme dans le cas du Monde slave, on est frappé par une forte présence de collaborateurs étrangers, souvent les grands noms de la grammaire comparée des langues slaves. Pour l’Europe occidentale et le Nord européen non slave, il s’agit du Finlandais Jooseppi Julius Mikkola, du Hollandais Nicolaas van Wijk, de Tore Torbiörnsson et de Richard Ekblom pour la Suède et de Jānis Endzelīns pour la Lettonie. L’Europe slave est également bien représentée : Stefan Mladenov pour le bulgare, Aleksandar Belić, Petar Skok, Milan Rešetar, Nikola Vulić pour le serbo-croate, Jiří Polívka, Lubor Niederle, František Trávníček, Jiří Horák pour la slavistique tchèque et slovaque.
La Revue des études slaves ouvre également ses pages à des émigrés de l’ex-Empire russe24 : Mihail (Michel) Gorlin, Sergej Kul’bakin, Grigorij (Grégoire) Lozinskij, Mihail Rostovcev (Michel Rostovtseff), Nikolaj Trubeckoj (Nicolas Troubetzkoy), Boris Unbegaun et d’autres.
À la différence du Monde slave, la Revue des études slaves collabore avec des savants restés en URSS : les linguistes Dmitrij Bubrih, Leonid Bulahovskij, Grigorij Il’inskij, Aleksandr Sedel’nikov, Afanasij Seliščev, ainsi qu’avec Nikolaj Durnovo qui a, un moment, tenté de se fixer en Europe25. La revue accueille aussi épisodiquement des contributions de spécialistes de littérature : Grigorij Gukovskij, le pouchkiniste, Boris Tomaševskij, auteur d’un article important sur l’école formelle [cf. Depretto, 2023]. Ces collaborations coïncident avec la reconnaissance de l’URSS par la France et la mise sur pied du Comité pour les relations scientifiques avec la Russie dont André Mazon est le pilier. Il est, comme on sait, un partisan déterminé des échanges scientifiques, y compris avec la Russie soviétique, même s’il n’approuve en aucune façon le régime issu de la révolution [Marès, 2011 ; Rjéoutski, 2011].
En termes de génération, celle des années 1880 (celle de Mazon) est la plus représentée ; en fonction de l’appartenance générationnelle, on peut tracer une courbe qui a la forme d’une cloche symétrique de part et d’autre de l’année 1880, c’est-à-dire qu’elle croît de 1850 à 1880, puis décroît de 1880 à 1910, dans des proportions équivalentes : 1850 (4) ; 1860 (10) ; 1870 (15) ; 1880 (19) ; 1890 (14) ; 1900 (6) ; 1910 (1). Le paradoxe de la Revue d’études slaves est qu’elle ne parle pas de l’URSS, mais publie des savants soviétiques et mentionne les travaux philologiques soviétiques dans la chronique. La situation est strictement inverse au Monde slave : le périodique écrit abondamment sur l’URSS et suit son actualité, mais fait presqu’exclusivement appel à des émigrés.
Complémentarité ou rivalité entre champs disciplinaires et la part des orientations personnelles
Si le constat proposé par Antonia Bernard d’une complémentarité des deux revues est globalement exact, il masque néanmoins des différences profondes. En fait, au travers de ces deux périodiques, percent deux conceptions de la slavistique, voire une rivalité entre champs disciplinaires, philologie et grammaire versus histoire moderne et contemporaine. Cette rivalité est doublée d’une différence entre un Mazon spécialiste de la Russie, même s’il connaît d’autres langues slaves, qui agit pour la reprise des relations scientifiques avec l’URSS et un historien de l’Autriche-Hongrie, Eisenmann, préoccupé par l’Europe centrale et la Tchécoslovaquie. Si la Revue des études slaves n’ignore pas Le Monde slave et rend compte de certains de ses articles au sein de sa chronique, Le Monde slave épingle à l’occasion les publications de Mazon, comme sa grammaire tchèque26 ou ironise sur la collection « Institut français de Leningrad »27.
Les éléments font défaut pour savoir ce qu’il en était des rapports entre Eisenmann et Mazon. L’un et l’autre étaient de fortes personnalités, soucieuses de leur prestige et de leur autorité. Issus de milieux différents, ils n’appartenaient pas à la même génération : de vingt ans plus jeune, Mazon avait certes été élu au Collège de France, mais, à la différence d’Eisenmann et de beaucoup de ceux dont il était entouré, à commencer par Legras, il n’était ni normalien, ni agrégé. Quelques lettres d’Eisenmann à Mazon montrent qu’au moment du lancement de la Revue des études slaves, Eisenmann s’était mobilisé pour le projet et que les rapports des deux hommes étaient parfaitement courtois, voire cordiaux28. Pour étayer l’idée d’une opposition entre les deux hommes, on s’appuie principalement sur un seul document : une lettre de Nikolaj Trubeckoj à Roman Jakobson qui dresse un tableau critique de la slavistique française, réfractaire à la phonologie et qui épingle Mazon pour son antipathie personnelle à l’égard de Jakobson « à cause de Dominois et Eisenmann » [Troubetzkoy, 2006 : 350]29. Ce seul témoignage, non exempt de partialité, ne suffit pas à trancher la question et de plus amples recherches seraient à mener30.
L’essentiel est que, jusqu’à présent, aucune des deux revues n’a été étudiée de façon suffisamment approfondie, alors qu’il s’agit de deux périodiques importants. Dans l’entre-deux-guerres, Le Monde slave est très bien informé sur l’Europe centrale et orientale. Selon le journaliste tchèque Hubert Ripka :
Le Monde slave est une des rares revues européennes qui ont suivi méthodiquement le problème de l’Europe centrale dans toute sa complexité et dans l’interdépendance de tous les intérêts qui s’y croisent. [Ripka 1934 : 321, cité dans : Bernard, 2002 : 406 ]
La façon dont le périodique couvre l’actualité de l’URSS mériterait une étude spécifique et permettrait de compléter la biographie scientifique de plusieurs savants.
La Revue des études slaves, quant à elle, offre un panorama de la philologie slave des années 1920–1930 qui peut rivaliser avec Slavia de Matyáš Murko et Oldřich Hujer ou avec Zeitschrift fur Slavische Philologie de Max Vasmer. L’apport inestimable que constitue sa chronique, surtout à partir du moment où elle est confiée, pour partie, à Boris Unbegaun31 devrait fait l’objet d’un examen spécifique.
