[Appel clos] Modernités russes, n° 18, 2019

Traduction(s) :
Выпуск, № 18, 2019

La modernité des œuvres inachevées, incomplètes ou disparues

Description

Avec Baudelaire la modernité esthétique devient un concept aux contours précis. C’est aussi Baudelaire qui met en valeur l’inachèvement (« Salon de 1845. Paysages. Corot »).

Chaque époque a ses œuvres ébauchées ou même rêvées. Le projet inaccompli peut exprimer autant qu’une œuvre finie, voire plus, les quêtes esthétiques de son temps. Il y a aussi les œuvres jadis parfaites que le temps n’a pas épargnées ; elles éveillent l’imagination du public et des artistes, se lançant parfois dans une reconstitution.

À chaque support son péril. Le livre et la peinture souffrent de l’humidité et du feu, l’architecture des cataclysmes et de l’abandon. Les pellicules nitrate des films se décomposent avec le temps. Les destructions peuvent être volontaires : dès l’Antiquité, on évalue, on choisit les textes, on fait de la place aux uns aux dépens des autres. Par exemple, la naissance du cinéma sonore a fait détruire plusieurs copies muettes. La comédie Le Profiteur (ou L’Histoire d’un philistin) tournée en 1929 par Nikolaï Chpikovski a été restaurée en 1995, grâce à l’édition des œuvres complètes d’Ossip Mandelstam en 1991. On ne retrouve pas tout, on ne sauve pas tout, une œuvre qui a existé laisse pourtant une trace indélébile dans l’histoire de l’art.

Boris Eikhenbaum a cherché à expliquer pourquoi Lermontov n’avait pas pu mener à terme Vadim et La Princesse Ligovskaïa. Sous l’impulsion du fragment de Pouchkine Les invités se rassemblaient chez la comtesse..., Tolstoï a formé l’idée générale d’Anna Karénine. Dans la biographie de Pouchkine, Iouri Lotman montre bien comment « les idées du poète dépassaient de loin la possibilité de leur incarnation dans des œuvres littéraires » ; Pouchkine avait l’intention d’écrire un roman d’aventure, un autre sur les eaux du Caucase, un Pelham russe, une nouvelle sur la vie dans la Rome antique, une histoire de la révolution française et ainsi de suite. Brioussov a voulu proposer sa fin des Nuits égyptiennes de Pouchkine, revoir l’authenticité de La Roussalka, essayer de terminer, comme plus tard Nabokov, ce drame inachevé. Les œuvres dramatiques, critiques et poétiques écrites par Brioussov lui-même sont trois fois moins nombreuses que ses plans.

Dans son étude consacrée au Diable amoureux (1821-1828) de Pouchkine, V. V. Ivanov justifie la possibilité théorique de reconstruire une œuvre perdue en partie ou entièrement, y compris une œuvre que l’artiste avait l’intention de créer. En 1901, Zieliński tente de rétablir la trame de la tragédie perdue d’Euripide Méléagre ; en 1906 il déduit le contenu des parties d’Hypsipylè irrémédiablement corrompues.

Annenski a écrit quatre tragédies inspirées de mythes qui avaient servi à Euripide et à Sophocle dans des pièces qui ne nous sont pas parvenues. Comme l’archéologie fait parler les objets retrouvés du passé, ce qui reste des monuments verbaux peut laisser entrevoir ce qui manque.

Pour donner un exemple des œuvres qui, pendant une certaine période seulement, ont été inconnues du lecteur, souvenons-nous de toute la production « pour tiroir » en URSS ; avant d’être publié à l’étranger, le Requiem d’Akhmatova est évoqué dans des lettres et souvenirs.

Le numéro 18 des Modernités russes sera consacré aux œuvres dont l’intégrité matérielle fait défaut ou a fait défaut. Bien que les études littéraires soient le pivot de la revue, elle n’exclut pas les contributions sur les beaux-arts, le cinématographe, le théâtre, la langue et sur les théories linguistiques. En ce qui concerne ces dernières, la problématique proposée pourrait trouver un autre angle d’approche. Dans l’histoire de la science, l’inachèvement est pour ainsi dire naturel, car les découvertes scientifiques (et à plus forte raison techniques) appartiennent infiniment moins que les œuvres d’art à un individu concret : lorsqu’un homme de science meurt, son travail reste par définition non fini, mais les disciples ou de lointains confrères poursuivront ces recherches. Si ses manuscrits ou publications scientifiques sont perdues, les autres les referont ou les reconstitueront un jour.

L’exaltation des commencements et l’attrait des ruines nous suggèrent quelques exemples de thèmes que pourrait traiter le futur recueil :

  • les échecs des projets artistiques ; les fiascos des artistes ;

  • les artistes russes qui se désintéressaient de leur travail une fois que celui-ci commençait à prendre forme (à l’instar de Léonard de Vinci ou Orson Welles) ;

  • les moyens linguistiques exprimant l’inachèvement et l’incomplétude ;

  • les croquis et esquisses dans la peinture, brouillons dans la littérature, cahiers de régie dans la mise en scène qui permettent de voir et de comprendre le processus créatif, le travail à l’œuvre ;

  • les nombreux artistes qui ont brûlé ou renié leurs manuscrits, tableaux, œuvres de jeunesse et chefs-d’œuvre ;

  • le rôle des œuvres mutilées ou perdues dans l’histoire de la langue, de la littérature et des beaux-arts ;

  • le fait de restaurer, refaire et reconstituer — que ce soit un édifice, une toile, un spectacle ou une symphonie — c’est faire coexister l’ancien et le moderne et choisir un état de l’œuvre qui ne coïncide pas nécessairement avec sa version originale ;

  • les critiques, les comptes rendus, la correspondance, les souvenirs qui sont parfois les seules sources de renseignement sur les œuvres peu connues ou perdues ;

  • les textes qui sont souvent falsifiés et remaniés, et auxquels il survient des mésaventures éditoriales ; on peut assister ensuite à des publications tardives de fragments censurés et d’œuvres mutilées par des éditeurs ;

  • les manuscrits trouvés tardivement, et la nouvelle vie d’œuvres découvertes dans les réserves de musées, pendant les fouilles ou chez les antiquaires ;

  • les sujets littéraires qui s’inspirent de livres mystérieux ou de bibliothèques entières disparues ;

  • les sequels cinématographiques qui « continuent » les œuvres qui sont, en principe, achevées.

Calendrier

Soumission des contributions : été 2019

Réponse des experts, après double expertise à l’aveugle : au fil de l’eau

Publication : octobre-novembre 2019

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