Parler de slavistique, c’est parler d’un objet mal identifié dans le ciel des sciences humaines. Car enfin, la slavistique porte sur le slave commun, et sur les différentes langues slaves. Mais ces langues s’opposent, parfois se heurtent comme le font les peuples, et les batailles linguistiques devancent souvent les batailles militaires. Lorsque je suivais les cours du professeur André Vaillant à la Sorbonne, nous étions très peu nombreux en général, de six à huit, dont deux religieuses à cornette, comme on en portait encore à l’époque. Là on faisait face à du slavon d’église, à du vieux russe, avec des incursions dans les autres langues qui se formaient. On envisageait le slave commun de Meillet, mais avec des petites touches amusées. D’ailleurs Vaillant aimait plaisanter et se moquer des miracles des textes que nous étudions. Histoire de troubler les cornettes, qui répondaient en souriant.
Mais ensuite ? J’ai eu du mal à m’y retrouver, la slavistique connaissait son rideau de fer. En DDR, la République démocratique d’Allemagne que dirigeaient les Soviétiques, on parlait beaucoup du lusacien, et Francis Conte, dans son riche ouvrage de 1986 sur « les Slaves » s’étend longuement sur le « mythe lusacien » [Conte, 1996 : 335–343]. On avait l’impression que la DDR l’expropriait.
Lorsque j’ai été invité à l’ancienne université impériale de Pékin, qui est pour la Chine une très petite université, il y eut une réunion autour de moi. Les « slavistes » réunis, ne s’occupaient que du russe, et la littérature russe était pour les quelques anciens réduite à Fadeev et Šolohov. Ce n’était pas le cas de tous, et ils tinrent à publier mon Phénomène Soljénitsyne1, qui parut donc en tirage réduit, dans les 10 000 exemplaires… Je ne sais où en sont là-bas les études de slavistique aujourd’hui. En tout cas, je dois dire que mon séjour m’a fait découvrir un pays plus tolérant que je ne pensais.
Même chez nous, le bellicisme entre dans la slavistique. Lorsque je rentrai en France de ma première année en URSS, que j’avais achevée par un séjour en Pologne, à Varsovie, Cracovie et Gdansk, André Mazon, dans le bureau directorial de l’Institut d’études slaves, me reçut fort mal, tapa le sol de sa bottine, et me déclara : « Nous ne vous avons pas envoyé en URSS pour que vous alliez en Pologne ». Évidemment l’hostilité entre études tchèques et études polonaises expliquait ces remontrances. Plus tard, je suis retourné en Pologne, j’ai donc récidivé.
C’est un Tchèque, Antonin Liehm, dont je fus grand ami, qui entreprit d’unir à nouveau les Slaves par la littérature, la philosophie, les études politiques. Il fonda la belle revue Lettre internationale qui devait essaimer dans tous les pays slaves, plus Paris où le fondateur s’était établi après avoir fui son pays quand le « socialisme à visage humain » de Dubček y fut écrasé par l’arrivée des tanks soviétiques. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’une seule Lettre internationale, fidèle à cet idéal européen, c’est celle de Berlin.
Pour bien parler de la slavistique il faut connaître plusieurs langues : allemand, italien, anglais, français, un peu espagnol et les langues slaves, bien sûr. Or l’allemand, nous le connaissons mal, même en Suisse romande. Le professeur Peter Brang, qui a longuement dirigé la chaire de russe à Zürich, venait à Genève pour les soutenances de thèse que j’organisais, et se plaignait toujours de l’ignorance de la slavistique allemande par les candidats. Et faisait mine de se fâcher. Il n’avait pas tort…
Un des problèmes de la slavistique est que l’impérialisme russe a contaminé notre slavistique. Sans parler de cas scandaleux où cela est allé jusqu’à faire couper les pages d’un « Que sais-je ? », nous avons tous été peu ou prou contaminés, moi-même ai fait publiquement mon mea culpa.
Cela a été le cas pour l’ukrainien, longuement et obstinément ignoré. Ce n’est qu’à Harvard que j’ai vu un département vivant d’ukrainien lors de mes différents séjours. Le département devait son existence à Dmytro Čyževs’kyj dont l’histoire de la littérature ukrainienne avait paru en 1956, à tout petit tirage à la Libre académie d’Ukraine de New-York2. Quarante ans plus tard elle fut rééditée dans l’Ukraine indépendante3. Longtemps l’ukrainistika était réservée au petit cercle de la diaspora.
Aujourd’hui nous avons en France, Allemagne, Suisse, toute l’Europe et l’Amérique une nouvelle et immense diaspora russe. On se dirige vers un nouveau rideau de fer dans la slavistique. Les débats dans la revue où j’ai l’honneur de participer depuis ses débuts, les Cahiers d’histoire russe, est-européenne, caucasienne et centrasiatique en sont un exemple. Il fallut changer de titre parce que Cahiers du monde russe semblait nous mettre à la traîne de la Russie poutinienne et en particulier du belliqueux patriarche Kirill. Car le « monde russe » est devenu un programme politique et un cri de guerre.
Fin août 2025 j’ai été invité à prononcer un key-talk, comme on dit, à la séance plénière inaugurale du XVIIe Congrès des slavistes. Il avait lieu pour la première fois en dehors des pays slaves, et pour la première fois sans la Russie, bannie par le comité directeur. J’aimerais citer un passage de mon allocution :
J’ai l’impression de revenir à la Russie des émigrés, c’est-à-dire à « la Russie absente et présente », pour employer l’expression remarquable de Vladimir Weidlé. Ici elle est absente in corpore, mais présente par des écrivains, des chercheurs. Présente par sa langue, sa musique, sa poésie sans laquelle je ne pourrais vivre. Absente ? Oui, à cause d’une guerre fratricide qu’elle a entamée contre l’Ukraine, qui souffre depuis plus de trois ans d’une agression cynique et insensée. Une guerre menée contre une nation-sœur, qui a certes fait partie pendant trois siècles de l’empire russe, y a été provincialisée, colonisée, tout en jouant un très grand rôle culturel.
Cette Russie absente et présente est devenue le problème essentiel dans notre Europe d’aujourd’hui. Comment faire pour qu’un jour elle revienne, comme disait Gorbatchev, dans la « maison commune » ? La maison Europe. Elle ne veut plus en faire partie, et elle considère froidement l’Europe comme une ennemie à abattre par tous les moyens, petit à petit, par inoculation de son poison, qu’il soit chimique ou idéologique. La slavistique ne peut pas rester indifférente, ne peut pas rester une science qui plane au-dessus du problème essentiel. Aujourd’hui la Russie est contre les autres pays slaves, contre l’Europe, considérée comme une ennemie essentielle. Le philosophe Il’in, que lit et fait lire V. V. Poutine écrivait très justement : sans ennemi, la Russie ne saurait subsister.
Sur l’initiative du merveilleux écrivain russe Mihail Šiškin, nous avons créé en Suisse un prix intitulé Prix « Dar ». Dar, ou le Cadeau est le dernier roman de Vladimir Nabokov rédigé en russe. Après quoi le grand écrivain émigra dans une autre langue, l’anglais. Le cadeau était la langue russe, mais il s’évanouissait déjà. Donc nous avons créé en Suisse un prix pour la littérature hors territoire russe. Un prix de la russophonie, en somme. Mais alors que devient la langue russe ? Devient-elle une langue tyrannique ? Devient-elle à nouveau une langue de bois. Ou allons-nous vers une littérature allemande de langue russe, américaine de langue russe ? Le prix « Dar » vient d’être déclaré inoagent, c’est-à-dire agent de l’étranger par le ministère de la Justice de la Fédération de Russie.
Nous en sommes là. Pour terminer ces quelques propos, je voudrais rappeler un texte absolument extraordinaire qu’ont écrit les conjurés de la Confrérie Saints Cyrille et Méthode4, en 1845, avant d’être dénoncés, arrêtés et envoyés soit au bataillon disciplinaire comme Taras Ševčenko, soit en prison comme l’historien Mykola Kostomarov. Le Livre de la Genèse du peuple ukrainien (1847) qu’ils ont écrit ensemble et qui a attendu l’année 1918 pour être publié est absolument extraordinaire parce qu’il fait appel à l’idée d’une libre fédération. Écrit en versets bibliques, inspiré par le Livre de la Genèse et du pèlerinage du peuple polonais de Mickiewicz, il annonce la création d’une république fédérative unie de tous les Slaves. Et conclut : « …la voix de l’Ukraine ne s’est pas éteinte. Et l’Ukraine se lèvera de son tombeau, elle appellera de nouveau tous ses frères slaves, et ils entendront son cri, et la Slavie se lèvera... » [Le Livre, 1956 : 141] (« …голос України не затих. І встане Україна з своєї могили і знову озоветься до всіх братів своїх Cловян, і почують крик її, і встане Слaвянщина… », Костомаров, 1918: 21).
L’Ukraine s’est levée, aujourd’hui elle guide l’Europe vers la résistance. Et nous, slavistes, slavisants, russisants, polonisants, tchéquisants ne pouvons rester à l’écart, mais devons entendre cet appel et créer une slavistique qui ne soit pas indifférente, ce qui voudrait dire complice.
Les deux frères macédoniens Constantin et Méthode (Constantin prit sur son lit de mort l’habit monastique sous le nom de Cyrille), évangélisateurs de la Bohême, furent érigés par le pape polonais Jean-Paul II en apôtres de l’Europe, à côté de saint Benoît. Puisse cette filiation slave et internationale, à l’opposé d’un « monde russe » autarcique et agressif, guider la slavistique.
