Les enjeux des petites régions linguistiques : les revues de slavistique aux Pays-Bas et en Flandre

  • Проблематика малых языковых регионов: журналы по славистике в Нидерландах и во Фландрии
  • The issues of small linguistic regions: Slavic studies journals in the Netherlands and in Flanders

DOI : 10.35562/modernites-russes.1120

En sociolinguistique, l’expression « petite région linguistique » désigne une zone géographique de petite dimension dont la langue locale est peu diffusée par ailleurs. Pour les revues scientifiques publiées aux Pays-Bas et en Flandre, le choix des langues de publication représente un enjeu spécifique que nous nous proposons d’examiner en comparant trois revues : Slavic Literatures (anciennement Russian Literature), Slavica Gandensia et Tijdschrift voor Slavische Literatuur. La première revue, néerlandaise, publie des articles en anglais, russe, polonais, tchèque, serbe, slovaque, slovène, ukrainien ainsi que dans d’autres langues slaves. La deuxième revue, belge, a dès sa création choisi le multilinguisme : anglais, allemand, français, langues slaves – tandis que, paradoxalement, le nombre d’articles en néerlandais y reste dérisoire. Slavica Gandensia a cessé de paraître en 2009. La troisième revue, néerlandaise, réunit pour sa part des contributions rédigées en néerlandais. La comparaison serait incomplète sans la prise en considération d’autres critères, comme l’affiliation institutionnelle des revues ou encore leur profil scientifique : littérature, linguistique, traduction. Les revues Slavic Literatures et Slavica Gandensia privilégient la recherche fondamentale, tandis que dans les pages de Tijdschrift voor Slavische Literatuur, on peut également lire des essais, des traductions littéraires et des articles de vulgarisation scientifique.

В социолингвистике выражение «малый языковой регион» относят иногда к небольшим географическим зонам, жители которых говорят на мало распространенном за пределами данной зоны языке. У каждого из научных журналов, издаваемых в Нидерландах и во Фландрии, своя собственная языковая политика. Мы предлагаем рассмотреть языки журналов по славистике на примере трех периодических изданий: Slavic Literatures (ранее Russian Literature), Slavica Gandensia и Tijdschrift voor Slavische Literatuur. Первый журнал, нидерландский, публикует статьи на английском, русском, польском, чешском, сербском, словацком, словенском, украинском и других славянских языках. Второй журнал, бельгийский, со своего основания сделал ставку на множество европейских языков — английский, немецкий, французский, славянские, — однако, парадоксальным образом, число статей на нидерландском в нем крайне незначительно. Slavica Gandensia не выходит с 2009 года. Третий журнал, также нидерландский, объединяет публикации, написанные на нидерландском языке. В качестве дополнительных критериев для сравнения указанных журналов необходимо учесть их принадлежность какому-то университету и их научный профиль — литературный, лингвистический, переводческий. Slavic Literatures и Slavica Gandensia ориентированы на фундаментальные исследования, на страницах Tijdschrift voor Slavische Literatuur можно прочитать также эссе, художественные переводы и научно-популярные публикации.

In sociolinguistics, the term “small linguistic region” is sometimes used to refer to a limited geographical area whose inhabitants speak a language that is little used outside that area. For scientific journals published in the Netherlands and Flanders, the choice of publication languages represents a specific challenge that we propose to examine by comparing three Slavic studies journals: Slavic Literatures (formerly Russian Literature), Slavica Gandensia, and Tijdschrift voor Slavische Literatuur. The Dutch Slavic studies journal Russian Literatures publishes articles primarily in English and Russian, having of late opened up to other Slavic languages. The Belgian Slavica Gandensia from its very inception promoted the use of multiple European languages — English, German, French, and the Slavic languages — yet, paradoxically, the number of articles in Dutch is extremely small. Slavica Gandensia ceased publication in 2009. The third journal, Tijdschrift voor Slavische Literatuur from the Netherlands, brings together contributions written only in Dutch. As additional criteria for comparing these journals, we must take into account their institutional affiliation and academic profile — literary, linguistic, or translation-oriented. Slavic Literatures and Slavica Gandensia focus on fundamental research, while in the pages of Tijdschrift voor Slavische Literatuur, one can also read essays, literary translations, and popular science publications.

Plan

Texte

Cet article a pour objectif d’examiner trois revues de slavistique publiées aux Pays-Bas et en Flandre au cours du XXᵉ et du début du XXIe siècle. Deux considérations principales motivent le choix de cet objet d’étude. Premièrement, l’examen des périodiques en études slaves publiés – à l’heure actuelle ou autrefois – aux Pays-Bas et en Flandre permet de combler une lacune dans la cartographie courante des revues occidentales consacrées à ce champ disciplinaire. Deuxièmement, bien que la slavistique de l’aire géographique concernée jouisse d’une réputation solide au-delà de ses frontières, cette production scientifique est rarement rédigée en néerlandais et presque toujours en anglais, en allemand, en français et en russe. Ces réflexions s’appuient sur mon propre parcours universitaire, qui est représentatif des dynamiques linguistiques et institutionnelles de la slavistique néerlandaise. Durant mes études de licence en slavistique et en germanistique à l’université d’Amsterdam, j’ai été encouragé à préparer mon master à l’étranger. Pour un slaviste néerlandophone, une immersion dans une langue scientifique d’usage international — anglais, français ou allemand — apparaissait comme une condition essentielle. La seule maîtrise du néerlandais et d’une ou plusieurs langues slaves ne suffisait pas pour s’inscrire pleinement dans les réseaux internationaux de recherche. Cette exigence linguistique illustre la tension entre l’ancrage local de la discipline et l’ouverture internationale, tension qui caractérise encore aujourd’hui la slavistique dans les petites régions linguistiques.

Dans les régions néerlandophones, le nombre d’universités proposant des études slaves a encore diminué ces dernières années. Il ne reste aujourd’hui que les universités d’Amsterdam et de Leyde aux Pays-Bas, ainsi que celle de Gand en Belgique, alors qu’il y a dix ans, on aurait pu y compter les universités de Groningue et Louvain. Il n’est pas possible d’étudier la slavistique dans les universités du Suriname ni dans les régions caribéennes du royaume des Pays-Bas.

Néanmoins, trois revues slavistes aux Pays-Bas et en Flandre méritent une attention particulière. L’analyse qui suit repose sur l’hypothèse selon laquelle leur notoriété, tout comme leur ligne éditoriale, dépendent de la position des chercheurs vis-à-vis de leur propre langue de recherche, considérée comme « petite », et des langues scientifiques à large diffusion. Les revues étudiées sont les suivantes : Slavic Literatures, fondée en 1971 sous le titre Russian Literature et rebaptisée en 2024 ; Slavica Gandensia, créée en 1973 et publiée jusqu’en 2009 ; et le Tijdschrift voor Slavische Literatuur (TSL), fondé en 1987 et toujours actif – bien que cette édition périodique connaisse, comme on le verra, certaines tribulations.

L’examen de ces périodiques s’appuiera sur trois aspects principaux : d’abord, la création des revues, le parcours de leurs fondateurs et leurs liens institutionnels ; ensuite, les langues dans lesquelles elles sont publiées, et, enfin, leurs axes thématiques. Du fait de ma spécialisation littéraire, je désignerai ces trois catégories ainsi : le contexte biographique, la forme et le contenu. Cette approche tripartite permettra de dégager les traits distinctifs de chaque revue ainsi que les dynamiques communes propres à la slavistique néerlandophone.

Slavic Literatures

La plus ancienne des trois revues a été fondée en 1971 sous le nom de Russian Literature par Jan van der Eng, de l’université d’Amsterdam, et Nils Åke Nilsson, de l’université de Stockholm. Dès ses débuts, elle a été consacrée aux études littéraires et, en outre, publie des textes littéraires. Bien que l’équipe de rédaction ait constamment évolué depuis, le lien avec l’université d’Amsterdam est demeuré inchangé.

Bien que cette information ne figure pas dans le premier numéro, l’autodescription de la revue précise, peu après avoir évoqué sa création : « Russian literature est un périodique académique à comité de lecture qui publie des études littéraires en anglais et en russe » («Russian literature is a peer-reviewed academic periodical that publishes literary studies in English and in Russian»). Au fil des années, le choix des langues dans lesquelles la revue publie n’a jamais été remis en question ni débattu. L’accent exclusif sur la littérature russe a été abandonné, mais cela ne se reflète pas immédiatement dans le nom de la revue.

Une véritable rupture avec le russocentrisme de la revue n’intervient qu’au cours de la période 2022–2024, sous la direction de la rédactrice en chef Ellen Rutten, alors titulaire de la chaire de slavistique à l’université d’Amsterdam. Elle écrit dans son éditorial de juin 2022, environ trois mois après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Fédération de Russie :

Le fait que cette revue s’appelle Littérature russe – et non, par exemple, Littératures slaves – a été pour moi, depuis que j’en suis la rédactrice en chef, une source de légère frustration […] Ces dernières semaines, cette légère frustration à propos de notre nom s’est transformée en véritable angoisse.1

That this journal is called Russian Literature — and not, for example, Slavic Literatures — has been a source of mild frustration for me ever since I took up the post of its editor-in-chief. […] In the past weeks, mild frustration about our name has turned into outright agony [Rutten, 2022: 1].

Ellen Rutten en arrivait à cette conclusion provisoire :

     Dans un paysage académique où, heureusement, il devient de moins en moins naturel d’ignorer ou de balayer les pratiques locales sous une rubrique globale de « russe », il semble de plus en plus erroné de continuer à publier une revue d’études littéraires slaves sous cette même étiquette. Ce que cela signifie pour notre pratique éditoriale – et, peut-être, pour le titre de la revue – demandera encore une réflexion approfondie dans un avenir proche. Mais il n’est plus possible de poursuivre notre travail sans prendre ce problème à bras-le-corps.

     In an academic landscape where, luckily, it is increasingly less self-evident to overlook or sweep local practices under an all-encompassing “Russian” rubric, it feels increasingly wrong to continue producing a journal of Slavic literary studies under that exact rubric. What the problem means for our editorial practice — and, possibly, for the journal’s title — is a question that requires more thinking in the near future. But continuing our work without addressing this problem actively is no longer an option. [Rutten, 2022: 2]

L’éditorial suivant paraîtra en mars 2023 et montrera clairement à quoi ont abouti les conclusions de cette réflexion approfondie :

     Nous procédons actuellement à la nomination d’un nouveau rédacteur, doté d’une connaissance approfondie des pratiques littéraires de l’Europe centrale et orientale. Son expertise viendra compléter celle de l’équipe éditoriale actuelle – en partie ukrainienne, en partie polonaise et en partie sud-est-européenne – qui reste cependant principalement centrée sur la Russie.

     We are currently in the process of appointing a new editor with expert knowledge of East-Central European literary practices. Their expertise will complement the part-Ukrainian, part-Polish, and part-Southeastern-European, but predominantly Russian-focused, expertise of the existing editorial team. [Rutten, 2023 : 5]

Et Ellen Rutten continuait plus loin : « Le second pas concerne notre nom : la revue change de titre, passant de Littérature russe à Littératures slaves » («The second step concerns our name. We are changing the journal’s name from Russian Literature to Slavic Literatures» [Rutten, 2023: 5]. Or, le numéro paru sous le titre de Slavic Literatures est daté du premier trimestre (janvier-mars) de l’année 2024. Dans son troisième éditorial, Ellen Rutten se saisit, pour la première fois, de la question des langues dans lesquelles la revue sera publiée :

     Dans ce premier numéro de Slavic Literatures, nous présentons des textes littéraires et théoriques originaux en tchèque, slovaque, ukrainien, serbe et russe. Aucune de ces quatre premières langues n’avait été publiée dans notre revue auparavant.

     In this first Slavic Literatures issue we present original literary and literary-theoretical texts in Czech, Slovak, Ukrainian, Serbian, and Russian. None of the first four of these languages has been published in our journal before. [Rutten, 2024: 1]

Si le russocentrisme linguistique de la revue explose durant les années 2022-2024, il n’en va pas de même pour l’anglais, la principale langue non slave dans laquelle la revue publie.

La répartition chiffrée des textes publiés dans Russian Literature (avant le changement de nom) était la suivante : 461 textes2 en anglais et 398 en russe. Les nombres nettement plus faibles pour l’allemand — vingt-six textes — et pour le français — onze textes — indiquent que ces langues n’étaient utilisées qu’à titre occasionnel. La proportion entre les deux principales langues de recherche en slavistique, l’anglais et le russe, apparaît ainsi presque équilibrée.

En résumé, Slavic Literatures occupe aujourd’hui une position singulière dans le paysage international des études slaves. Bien qu’elle soit publiée aux Pays-Bas et conserve un fort ancrage institutionnel à l’université d’Amsterdam, sa diffusion dépasse largement le cadre néerlandophone. L’emploi de l’anglais comme principale langue de publication constitue un facteur déterminant de cette visibilité internationale : cela permet à la revue d’être lue et citée dans un large éventail d’univers académiques. En revanche, cette stratégie linguistique tend aussi à marginaliser le néerlandais comme langue de recherche, renforçant ainsi le décalage entre la production scientifique locale et sa reconnaissance à l’échelle mondiale. Dans ce sens, Slavic Literatures illustre de manière exemplaire les tensions entre l’internationalisation, la politique linguistique et l’ancrage régional.

Slavica Gandensia

Passons maintenant à la revue flamande Slavica Gandensia. Fondée en 1973 par les slavistes belges Frans Vyncke et Jean Lothe, elle est rattachée institutionnellement à l’université de Gand. Dans le premier numéro, on peut lire en anglais :

     La publication de ce premier numéro de Slavica Gandensia, organe du département d’études slaves, marque le début d’une nouvelle phase dans les études slaves à l’Université de Gand. Tout d’abord, ce numéro réunit des travaux de nos chercheurs ou de nos diplômés, mais il est naturellement accessible aux professeurs et aux spécialistes d’autres universités.

     The publication of this first issue of Slavica Gandensia, which is the organ of the Department of Slavonic Philology, means the beginning of a new phase in Slavonic Studies at the State University of Ghent. In the first place it contains studies by our scientific staff or our graduates, but it is, as a matter of course, accessible to professors and investigators of other universities. [Vyncke & Lothe, 1973: 8]

Le titre même de la revue est programmatique : il affirme à la fois son ancrage institutionnel gantois et son orientation slavisante généraliste, couvrant les domaines aussi bien littéraires que linguistiques.

La revue se caractérise par un fort multilinguisme, puisque ses articles sont publiés dans plusieurs langues : « en français, en allemand, en anglais ou en langues slaves » [Vyncke & Lothe, 1973 : 8]. Contrairement à Russian Literature, les langues de publication de Slavica Gandensia sont plus variées : la plupart des articles ont été rédigés en français (159), ensuite vient le russe (122), puis l’anglais (101), l’allemand (55), le polonais (12), le néerlandais (6), le BCMS (5), le bulgare (2) et, enfin, le slovène et l’italien ne sont chacun représentés qu’une seule fois. Le néerlandais n’y figure donc pas, plus exactement, au fil des années, seulement deux textes en néerlandais ont vu le jour : une bibliographie consacrée la littérature polonaise dans le premier numéro et la préface du numéro spécial Liber Amicorum écrite pour la slaviste belge Carolina De Maegd Soëp. Nous voyons que l’enjeu scientifique relatif de ces deux articles est négligeable.

L’exclusion du néerlandais apparaît particulièrement significative dans le contexte du conflit linguistique belge, au moment même où le monde académique revendiquait avec vigueur l’usage du néerlandais comme langue d’enseignement et de recherche. Les débats autour de la « néerlandisation » de l’université catholique de Louvain et la fondation de l’université francophone de Louvain-la-Neuve, dans les années 1960 et 1970, ont laissé une trace dans les mémoires.

En 2009, la revue cesse de paraître sans aucune annonce officielle préalable. Ben Dhooge, assistant éditorial de l’époque – et actuel titulaire de la chaire de slavistique de l’université de Gand – précise à ce propos, dans un message électronique qu’il m’a adressé le 5 mai 2025 :

     Slavica Gandensia a cessé d’exister parce que l’université de Gand n’y voyait pas d’intérêt et parce que personne n’était disposé à en assumer la rédaction (c’est-à-dire les professeurs de l’université de Gand et d’ailleurs). La revue avait été transférée à Bruxelles pendant un certain temps, mais c’est là qu’elle a été transformée en quelque chose de complètement différent, qui n’a finalement existé que pendant très peu de temps.
     Slavica Gandensia is opgehouden te bestaan omdat de Universiteit Gent er geen brood in zag en omdat er niemand met een vaste aanstelling bereid was het redacteurschap op zich te nemen (dus professoren binnen de UGent en daarbuiten). Het is even naar Brussel gegaan, maar daar hebben ze er dan iets helemaal anders van gemaakt dat uiteindelijk ook maar heel even heeft bestaan.

Slavica Gandensia se distinguait par son profil essentiellement scientifique et rattaché à l’Université de Gand. Le multilinguisme de la revue – avec des contributions en français, en anglais, en allemand et en diverses langues slaves – visait à favoriser les échanges académiques au-delà du contexte belge ou néerlandais, mais il a aussi nui à la cohérence scientifique de la revue. La mise à l’écart presque totale du néerlandais a accru son accessibilité internationale tout en affaiblissant sa spécificité régionale. Enfin, la tutelle de l’institution d’origine a révélé la fragilité de la base structurelle de la revue : si elle a cessé de paraître en 2009, c’est aussi faute de relais éditoriaux stables.

Tijdschrift voor Slavische Literatuur

La troisième revue, Tijdschrift voor Slavische Literatuur (Revue de littérature slave), a été fondée en 1987 par la polonisante Hilde Heese, le bohémiste Kees Mercks et le russisant Willem Weststeijn, tous les trois affiliés à l’université d’Amsterdam. Dès son premier numéro, la revue se distingue par son profil littéraire. Elle cherche à faire connaître les littératures slaves aux Pays-Bas et en Belgique. Cet engagement littéraire a été annoncé dès l’introduction du premier numéro, qui précise que la revue se veut un espace ouvert aux traductions, entretiens, essais, bibliographies, chroniques et textes critiques. Elle était pensée comme un lieu d’échanges entre le monde académique et les lecteurs cultivés, sans pour autant être strictement réservée aux spécialistes [Heese; Mercks & Weststeijn, 1987].

La nature de cette revue est foncièrement différente des deux périodiques considérés plus haut. Elle se concentre sur la littérature et la para-littérature, en laissant de côté la philologie et la linguistique. Son autre spécificité concerne la langue : la revue est publiée uniquement en néerlandais, à l’exception de quelques poèmes et courts récits bilingues. Ce choix lui confère une dimension singulière, fortement ancrée dans l’espace culturel néerlandophone. Cette qualité limite cependant le rayonnement international de la revue.

Le Tijdschrift voor Slavische Literatuur joue un rôle exceptionnel dans la circulation des littératures slaves en milieu néerlandophone. C’est une sorte de plateforme, unique en son genre, où les traducteurs débutants peuvent faire paraître leurs premières traductions, éventuellement accompagnées de courtes présentations critiques. De nombreux auteurs slaves y ont ainsi été publiés pour la première fois en néerlandais, faisant de la revue un laboratoire de médiation culturelle et un lieu de formation pour la traduction littéraire.

La revue a une périodicité principalement quadrimestrielle. En 2025, la rédaction a annoncé qu’elle cesserait de paraître sous son format papier en raison du départ à la retraite de sa secrétaire, qui était employée par l’université d’Amsterdam, et de l’absence de relève institutionnelle. De plus, les fondateurs eux-mêmes ont (pour certains, depuis longtemps déjà) atteint l’âge de la retraite. Cependant, la centième édition montre qu’il ne s’agit pas d’une disparition complète : à partir de 2026, le Tijdschrift voor Slavische Literatuur poursuivra son existence sous une nouvelle forme, sous le titre Tijdschrift voor Midden- en Oost-Europese Literatuur, durant les deux années suivantes au moins, avec une équipe éditoriale partiellement renouvelée et rajeunie. Cette transformation indique à la fois la continuité et la fragilité de la revue. La continuité s’exprime dans la volonté, toujours affirmée, de rendre visibles les littératures d’Europe centrale et orientale aux Pays-Bas et en Flandre. La fragilité réside en ce que tout projet éditorial est tributaire du cadre institutionnel, du personnel et des chercheurs qui s’en occupent.

En conclusion, résumons les principales observations qui se dégagent de l’analyse comparative des trois revues. Dans les trois cas, le lien institutionnel avec une université s’est révélé déterminant pour la fondation et la pérennité des revues. Lorsque ce lien s’affaiblit ou disparaît, il s’avère difficile – voire impossible – de garantir la survie du périodique, comme le montrent les exemples de Slavica Gandensia et de Tijdschrift voor Slavische Literatuur. Les revues Slavica Gandensia et Tijdschrift voor Slavische Literatuur illustrent de manière exemplaire la fragilité structurelle des études slaves dans une région linguistique restreinte. Dans le cas de Slavica Gandensia, cette vulnérabilité s’explique notamment par la réduction progressive de la slavistique en Flandre et en Belgique. Dans celui de Tijdschrift voor Slavische Literatuur, elle tient à une politique éditoriale davantage littéraire que scientifique, associé à une faible visibilité internationale. Slavic Literatures apparaît aujourd’hui comme la seule revue de slavistique de la région néerlandophone (bien qu’elle ne publie même pas en néerlandais) à bénéficier d’une stabilité institutionnelle et d’un véritable rayonnement international. Son orientation anglophone et sa politique éditoriale ouverte à des collaborations internationales lui assurent une légitimité vieille de plusieurs années. Elle est toujours soutenue par l’université d’Amsterdam et son équipe éditoriale se renouvelle régulièrement.

Dans une petite région linguistique, le maintien de revues scientifiques dépend de la clarté de leur profil, de leur ouverture linguistique et de la solidité de leur ancrage institutionnel. L’examen comparatif des trois revues montre que la survie des périodiques de slavistique aux Pays-Bas et en Flandre repose sur un équilibre délicat entre leur enracinement local et l’éventuelle circulation (trans)nationale du savoir. Cette dynamique semble caractériser des petites régions linguistiques en général, et il serait souhaitable de l’étudier en la comparant à d’autres zones linguistiques de taille similaire.

Bibliographie

Heese Hilde, Kees Mercks, Weststeijn Willem, 1987, Redactioneel, Tijdschrift voor Slavische Literatuur 1, December, p. 1–2.

Rutten Ellen, 2022, Editorial, Russian literature, vol. 130, June, p. 1–2.

Rutten Ellen, 2023, New time, new name, new balances: Editorial, Russian Literature, vol. 135–137, January–April, p. 1–8.

Rutten Ellen, 2024, Slavic Literatures, A First: Editorial, Slavic Literatures, vol. 143, January–March, p. 1–4.

Vyncke Frans, Jean Lothe, 1973, Slavonic Studies at the State University of Ghent, Slavica Gandensia, vol. 1, p. 7–8.

Notes

1 Toutes les traductions de l’anglais vers le français sont effectuées par l’auteur de l’article. Retour au texte

2 Le terme texte est ici employé à bon escient : il peut désigner un article, un compte rendu, une brève notice ou une thèse de doctorat. Tous ont été comptabilisés de la même manière, indépendamment de leur ampleur ou de leur importance. Notre calcul n’évalue donc pas la répartition linguistique en nombre de pages. Retour au texte

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Référence électronique

Bob Muilwijk, «  Les enjeux des petites régions linguistiques : les revues de slavistique aux Pays-Bas et en Flandre », Modernités russes [En ligne], 24 | 2025, mis en ligne le 15 décembre 2025, consulté le 14 janvier 2026. URL : https://publications-prairial.fr/modernites-russes/index.php?id=1120

Auteur

Bob Muilwijk

Spécialiste en slavistique, en germanistique et en littérature comparée, formé à Amsterdam, Zurich et Varsovie, il a soutenu en 2024, à l’université Paris Lodron de Salzbourg (Autriche), une thèse de doctorat consacrée à la réception politisée de Czesław Miłosz et de Zbigniew Herbert

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