Préambule
Comment présenter une revue scientifique dont on a soi-même la charge ? Un historique, des statistiques, la composition du comité de rédaction, accompagnés de quelques éléments factuels sur le contenu des articles suffisent-ils ? Ou bien ne serait-il pas préférable de privilégier un retour d’expérience plus personnel, faisant fi de toutes ces données, mais rendant compte des coulisses du travail éditorial ?
Cette hésitation de départ est à l’origine du plan en deux parties adopté dans cet article. On trouvera dans un premier temps des données précises présentant de manière objective la revue de slavistique Slavica Occitania et pouvant, qui sait, contribuer à un état des lieux de la slavistique occidentale ; dans un second temps, un éclairage sur un travail le plus souvent insoupçonné, qui, lui, témoigne des efforts déployés pour assurer la parution d’une revue scientifique comme celle qui nous intéresse ici.
Cette double approche présente un mérite au moins : celui de pointer le décalage trompeur entre la production éditoriale, visible et quantifiable, et la réalité éditoriale, invisible et complexe. De fait, elle est l’occasion de souligner combien l’existence d’une revue de slavistique comme Slavica Occitania, à savoir une revue qui n’est pas adossée à un centre de recherche en études slaves, ne va pas de soi. De cela, son fondateur, le professeur Roger Comtet, eut vite conscience : il n’aurait pas parié deux kopecks sur cette revue, reconnaît-il amusé.
La face émergée
Slavica Occitania est une revue semestrielle éditée par une Association à but non lucratif (loi 1901), dont les membres ont été et sont encore majoritairement des russisants de l’université Toulouse Jean Jaurès (UT2J)1. Son premier numéro est sorti au cours du second semestre de l’année 1995 ; quant au dernier paru à l’heure où nous écrivons, il s’agit du numéro 61, soit le second numéro de l’année 20252.
La revue n’a jusqu’ici proposé à ses lecteurs que des numéros thématiques, à l’exception de deux monographies — L’église russe en bois de Sylvanès (Aveyron) de Paul Castaing (2, 1996) et La découverte de la langue bulgare par les linguistes russes au XIXe siècle (32, 2011) de Christina Strantchevska-Andrieu3 —, ainsi que de deux numéros de varia (1, 1995 et 3, 1996) et de deux volumes de mélanges, le premier en l’honneur du professeur Roger Comtet (22, 2006), le second en l’honneur du professeur Michel Niqueux (44–45, 2017)4. Le diagramme ci-dessous permet de visualiser en pourcentages la part des recueils d’articles thématiques, des monographies, des volumes de varia et des mélanges dans la production éditoriale.
Depuis sa création, Slavica Occitania se veut une revue comparatiste et pluridisciplinaire explorant les rapports du monde slave avec le reste du monde et se proposant de mieux penser la spécificité de celui-ci. Les numéros qu’elle a publiés reflètent son propos. S’il ne fallait en donner que deux exemples, on citerait La Roumanie aux marches du monde slave (27, 2008), composé de dix articles qui envisagent, par l’approche linguistique, littéraire ou politique, les relations d’un pays latin avec ses voisins slaves, et Figures de saints réactualisés dans les cultures contemporaines (61, 2025), un volume de près de cinq cents pages, qui, fidèle à l’esprit d’ouverture de la revue, prend en considération aussi bien le monde latin catholique que le monde slave orthodoxe.
Cette ouverture comparatiste n’est sûrement pas étrangère au fait que, parmi les chercheurs qui ont dirigé ou co-dirigé des numéros de Slavica Occitania, plusieurs sont rattachés à des départements de littérature comparée5 ; de même n’est-elle sûrement pas étrangère au fait que plusieurs chercheurs issus de départements de langues étrangères autres que de langues slaves ont également pris en charge la direction scientifique de numéros6.
En raison même de l’esprit d’ouverture qui anime la revue, délimiter précisément les aires géographiques envisagées par Slavica Occitania et quantifier les articles qui s’y rapportent se révèlent malaisé. Les sujets traités par les différents auteurs « débordent » souvent un périmètre restreint, voire ne s’inscrivent tout simplement pas dans l’étude du monde slavophone. L’art d’agit-prop : révolution et idéologie au théâtre et au cinéma (57, 2023) en fournit une excellente illustration puisque, dans ce recueil collectif, des articles portant sur l’espace russe et soviétique côtoient des articles sur les arts australiens, espagnols, états-uniens, français, italiens etc.
Aussi, face à la complexité que représenterait une classification de l’ensemble des articles publiés selon un périmètre géographique précis, nous avons préféré comptabiliser les titres de volumes comportant les toponymes Russie ou URSS, ou bien les adjectifs « soviétique » ou « russe ». Cela a été l’occasion de vérifier le poids écrasant occupé par les études sur la Russie ou l’Union soviétique dans cette revue comme dans généralement toutes les revues de slavistique.
Les données établies en pourcentage dans le diagramme ci-dessus (Fig. 2)7 rendent compte donc d’une situation bien connue dans la slavistique occidentale, à savoir que le russe demeure de loin la langue slave la plus enseignée et l’espace russe/soviétique l’aire géographique la plus étudiée. Reflet de la prépondérance économique et politique de l’Union soviétique autrefois et de la Fédération de Russie aujourd’hui, cette situation a pour conséquence qu’un seul numéro, celui consacré à Tadeusz Kantor mentionné plus haut, relève de la polonistique, et qu’un seul — Générations de la rupture dans les Balkans et en Turquie au XXe siècle (52, 2021) — s’inscrive dans les études balkaniques.
Les volumes publiés depuis 1995 attestent également du caractère pluridisciplinaire et transdisciplinaire revendiqué par la revue. Ce fait rend là encore difficile une classification des différents numéros par champs disciplinaires. Si la littérature semble particulièrement mise en valeur par Slavica Occitania, les études littéraires sont toutefois fréquemment associées à l’analyse d’autres expressions artistiques, notamment des arts plastiques. Les deux recueils Les primitivismes russes (53, 2021) et La mémoire formelle des avant-gardes dans la création est-européenne (56, 2023) en sont une bonne illustration. Par ailleurs, la littérature est souvent envisagée conjointement avec des questions relevant de l’histoire des idées et de la philosophie. De ce point de vue, le titre du soixantième numéro, Le nihilisme russe. Perspectives croisées : littérature, art, histoire des idées (2025), est à lui seul éloquent.
Quant à l’histoire de l’art, les volumes relevant de cette discipline envisagent conjointement différents médiums artistiques ou d’autres disciplines. Ainsi, les quatorze articles qui composent Les arts russes et soviétiques en France au XXe siècle : exporter l’image de soi (55, 2022) traitent aussi bien de la musique, de l’opéra, de l’architecture, du théâtre, du cinéma et des arts graphiques, que des relations diplomatiques franco-soviétiques et franco-russes. Quant aux articles de L’art d’agit-prop : révolution et idéologie au théâtre et au cinéma, déjà cité, ils portent, bien sûr, sur le théâtre et le cinéma ; pour autant la littérature, les performances artistiques et la danse ont également retenu l’attention de plusieurs contributeurs de ce volume.
À ce jour, un seul numéro a été consacré exclusivement au théâtre, en l’occurrence au metteur en scène Tadeusz Kantor (1915–1990), qui collabora avec le théâtre Garonne de Toulouse (42, 2016), de même qu’un seul numéro porte sur la musique, plus précisément sur les échanges musicaux entre la Russie et le monde (23, 2006). Pour la danse, il en va de même : un seul recueil d’articles lui a été consacré ; il traite du travail et de l’héritage du chorégraphe français Marius Petipa, dont l’essentiel de la carrière se déroula à Saint-Pétersbourg (43, 2016).
Ce tour d’horizon des champs disciplinaires abordés par Slavica Occitania ne saurait être complet sans signaler les cinq numéros dédiés exclusivement à la linguistique8 et autant de numéros ou presque consacrés à la philosophie9. Il est à noter également que le fait religieux s’est imposé au fil des ans comme une des thématiques récurrentes abordées par Slavica Occitania10.
L’histoire, quant à elle, peut paraître délaissée par la revue. Certes, en vertu du caractère pluridisciplinaire de Slavica Occitania, de nombreux articles traitent de questions historiques. Pour certains numéros, comme La franc-maçonnerie et la culture russe (24, 2007), faire l’économie de cette dimension historique aurait tout simplement été inenvisageable ; c’est même une médiéviste, Edina Bozoky, qui a codirigé Bogomiles, Patarins et Cathares (16, 2003). Néanmoins, deux titres seulement — Naissance de l’historiographie russe (28, 2009) et Confrontations impériales (1814–1818) (39, 2014) — témoignent clairement du choix d’un sujet en relation avec une question historique ou historiographique précise. Du côté des sciences politiques, la situation est assez semblable puisque seule La Russie et le monde au seuil du XXIe siècle (11, 2000), un numéro déjà ancien, relève de ce domaine.
La faible participation d’historiens et de politistes patentés à la direction de numéros, comme la difficulté à obtenir de spécialistes de ces domaines des comptes-rendus d’ouvrages d’histoire et de sciences politiques, s’explique vraisemblablement par les modalités de recrutement et d’évaluation des carrières des enseignants-chercheurs en histoire et en sciences politiques, tenus de justifier de l’avancée de leurs recherches par la publication régulière, voire quasi exclusive, dans des revues dûment répertoriées dans ces deux disciplines. Ce fait rappelle au passage l’importance jouée par les revues scientifiques dans les carrières universitaires et nous conduit à signaler qu’à l’instar de Modernités russes, qui accueille le présent article, Slavica Occitania figure parmi les revues recommandées par la 13e section (Études slaves et baltes) du Conseil national des universités, aux jeunes docteurs qui envisagent une carrière universitaire.
Poursuivons à présent avec de nouvelles données chiffrées. L’examen des sommaires permet d’établir que la revue a publié 918 articles si l’on omet les préfaces, introductions et avant-propos de moins de six pages, tout en comptabilisant, comme des articles à part entière, les entretiens et annexes diverses, indépendamment de leur longueur. Slavica Occitania a également publié cent soixante-dix comptes-rendus et quatre résumés de thèse. Ajoutons pour compléter ces données que sept cent deux auteurs ont participé à la revue, dont cent trente ont publié entre deux et cinq articles ou comptes-rendus, douze entre six et dix articles ou comptes-rendus et neuf qui ont fait paraître plus de dix articles ou comptes-rendus (fig. 3).
Puisque nous évoquons une revue qui porte sur une aire culturelle étrangère, ces données doivent être complétées par quelques précisions sur les traductions. C’est là une question qui est loin d’être secondaire pour Slavica Occitania, puisque celle-ci est publiée exclusivement en français ; or bien des thématiques en rapport avec la slavistique ne sauraient être traitées en ne faisant appel qu’aux seuls chercheurs francophones. De fait, le nombre d’articles traduits dans Slavica Occitania est relativement élevé : il représente un peu plus d’un quart des textes publiés par la revue (25,71 % précisément)
La décision de publier uniquement en français peut être considérée comme dommageable dans la mesure où elle restreint de facto le lectorat concerné. Cependant, elle présente l’avantage de rendre accessible l’ensemble des articles à un lectorat francophone sans le contraindre à faire l’effort (quand il le peut) de passer d’une langue à une autre en lisant un numéro de la revue. Cela permet également à la revue de conserver son caractère scientifique tout en s’ouvrant à un lectorat qui dépasse les seuls spécialistes des pays slaves ou leurs locuteurs natifs11. Par ailleurs, le choix d’une publication unilingue pour des numéros thématiques paraît rétrospectivement judicieux en raison des progrès considérables effectués récemment par l’intelligence artificielle : celle-ci promet, si elle ne le fait pas déjà, de rendre obsolète le débat sur la langue de publication de bien des articles scientifiques. Ainsi donc, la publication dans une seule langue renforce l’unité formelle du travail collectif accompli pour chaque volume sans pour autant interdire à des locuteurs non francophones d’en prendre connaissance rapidement et à moindres frais.
Attardons-nous encore un peu sur les traductions, parce qu’elles fournissent l’occasion d’entrevoir qui sont les auteurs de Slavica Occitania. Sur deux cent quarante-sept articles traduits, le russe ressort comme la langue la plus traduite avec cent soixante-douze articles. Ce chiffre est sans surprise : il confirme à nouveau la place que cette langue occupe dans les études de slavistique. L’anglais vient en deuxième position ; en revanche, le nombre de trente-cinq articles traduits à partir de cette langue peut surprendre tant il semble faible pour la lingua franca des chercheurs. Viennent ensuite le bulgare et l’allemand avec, chacun, sept articles traduits, puis l’italien (quatre articles traduits), le polonais et l’espagnol avec trois articles traduits depuis ces deux langues. Enfin, deux articles ont été traduits du roumain, un du tchèque, un autre de l’ukrainien et enfin, un article l’a été d’une langue asiatique, le japonais (tableau 1).
Tableau 1 : Langues des contributions
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Articles écrits directement en français |
682 |
74, 29% |
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Articles traduits du russe |
172 |
18,74 % |
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Articles traduits de langues slaves autres que le russe |
12 |
1,31 % |
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Articles traduits de l’anglais |
35 |
3,81 % |
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Articles traduits d’autres langues (allemand, espagnol, italien, japonais, roumain) |
17 |
1,85 % |
Les chiffres ci-dessus ne peuvent être compris que si l’on précise le volume conséquent des numéros de Slavica Occitania. Ce sont en effet huit cent soixante pages en moyenne qui sont publiées chaque année12. Encore ce chiffre est-il légèrement faussé à la baisse, en raison du faible nombre de pages (moins d’une centaine) des deux premiers numéros. Lors de la parution du troisième numéro, autrement dit une fois la viabilité de la revue assurée, le nombre d’auteurs et, conséquemment, le volume des recueils ont considérablement augmenté. Les données chiffrées sont les suivantes : dix numéros comportent entre 200 et 299 pages, vingt et un entre 300 et 399 pages, dix-huit entre 400 et 499 pages et six entre 500 et 599 pages (tableau 2). Le recueil collectif consacré à la franc-maçonnerie en Russie évoqué plus haut demeure le plus volumineux avec six cent vingt-huit pages, tandis que, Accords majeurs : les échanges musicaux entre la Russie et le monde (XIXe–XXe siècles) (23, 2006) fait véritablement figure d’exception avec cent soixante-onze pages seulement.
Tableau 2 : Le volume des recueils
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Nombre de pages par numéros |
Nombre de numéros |
Pourcentages représentés |
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˂ 100 |
2 |
3,39 % |
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100 à 199 |
1 |
1,69 % |
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200 à 299 |
10 |
16,95 % |
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300 à 399 |
21 |
35,59 % |
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400 à 499 |
18 |
30,51 % |
|
500 à 599 |
6 |
10,17 % |
|
˃ 600 |
1 |
1,69 % |
La publication de recueils thématiques volumineux justifie, s’il en était besoin, que la publication sur papier, la seule envisageable au moment de la création de la revue, n’ait pas été abandonnée : en effet, la lecture sur écran d’un volume de plusieurs centaines de page rebute plus d’un lecteur. Cela dit, la parution sur papier n’a jamais été remise en question par la rédaction de Slavica Occitania, même si ses numéros ont commencé à être mis en ligne dès 2007. Toutefois, cette décision n’a rien d’évident : on le sait, l’impression sur papier représente un coût que bien des revues scientifiques ne peuvent plus se permettre. Dans ces conditions, comment Slavica Occitania parvient-elle à perpétuer une tradition à laquelle bien des lecteurs et des auteurs demeurent attachés ?
Cette question invite à rappeler une nouvelle fois que la publication de la revue Slavica Occitania est loin d’aller de soi. D’une part, en raison de l’aire géographique sur laquelle elle se focalise, puisqu’au sein de l’UT2J, la slavistique est représentée par un nombre dérisoire d’enseignants-chercheurs titulaires et qu’elle voit, de surcroît, ses effectifs s’éroder au fil des ans, aussi bien du côté des enseignants que des étudiants13. D’autre part, parce que, pour emprunter le langage de la finance, une revue comme celle-ci constitue un « modèle économique non viable » : les ventes aux abonnés (essentiellement des bibliothèques) et aux acheteurs occasionnels (qu’ils passent par l’intermédiaire de librairies ou non) ne couvrent pas les frais engendrés par la confection des maquettes, l’impression, la reproduction d’illustrations non libres de droits, les frais postaux, etc. De fait, sans l’octroi de subventions diverses, la revue ne pourrait pas exister. Ce sont ces subventions qui, pour recourir à nouveau au vocabulaire des entreprises, lui assurent une bonne santé économique.
Slavica Occitania a d’abord bénéficié d’un apport financier de la section d’allemand de l’université Toulouse Le Mirail, en vertu d’un partenariat entre cette section et la section de russe, puis d’une subvention de la seule section de russe, et ce jusqu’en 2010. Parallèlement, et ce pendant plusieurs années, la revue a également bénéficié d’une subvention annuelle du Centre national des Lettres14 et, depuis les années 2000, de subventions ponctuelles accordées par les laboratoires de rattachement de plusieurs éditeurs scientifiques ; en 2008, la Fondation culturelle Ekaterina lui a accordé un soutien financier substantiel15. Enfin, il faut signaler que, depuis plus de vingt ans, la principale subvention perçue par Slavica Occitania provient du laboratoire Lettres, Langage et Arts (LLA–CREATIS), lui-même financé par une dotation annuelle de l’université Toulouse Jean Jaurès. Cette subvention impose en contrepartie que le rédacteur en chef soit membre à part entière de ce laboratoire, ce qui, de facto, limite drastiquement le nombre de candidats potentiels à ce poste.
Ces aides financières n’ont cependant jamais permis de rémunérer les traducteurs16 et, a fortiori, un secrétaire de rédaction. L’absence de secrétaire de rédaction a eu une incidence importante sur le contenu même des numéros, puisqu’elle a en grande partie motivé la décision de privilégier des recueils d’articles thématiques, les éditeurs scientifiques en charge de ces numéros assurant une bonne partie du processus éditorial. Elle explique également la charge de travail qui incombe au rédacteur en chef, puisque, outre l’assistance qu’il apporte aux éditeurs scientifiques et à l’amélioration de la revue (comme, par exemple, la constitution de dossiers pour obtenir de nouveaux référencements et la mise en ligne sur Persée des premiers numéros), il est amené à assurer la gestion entière de la revue. Dernier point à préciser : même si la rédaction y avait été favorable, publier des articles dans une langue autre que le français aurait été impossible, faute de pouvoir faire appel à des correcteurs dans ces langues étrangères, alors que pour les textes rédigés ou traduits en français, le rédacteur en chef peut s’en charger.
De tout cela, on conclura que l’existence d’une revue comme Slavica Occitania tient à l’enthousiasme des éditeurs scientifiques et de son rédacteur en chef. On touche là à la face immergée de la revue. Il est temps de l’évoquer.
La face immergée
Jusqu’ici, nous avons présenté Slavica Occitania à la manière d’un manager rendant compte de la productivité d’une entreprise à ses actionnaires. Non sans une pointe de malice, nous avons parlé de « production éditoriale » et avons illustré notre propos par des tableaux et des diagrammes circulaires, avançant des chiffres et des pourcentages comme autant de gages du sérieux de l’« affaire » (le business !). Pourtant, nous n’avons rien dévoilé de la façon dont l’enthousiasme mentionné plus haut était le moteur essentiel de l’« entreprise » en question. En tant que rédactrice en chef de Slavica Occitania (j’ai succédé au professeur Roger Comtet lors de son départ à la retraite en 2007), il me faut expliquer en quoi, à mes yeux, la présentation proposée dans la première partie renvoie une image foncièrement trompeuse du fonctionnement d’une revue comme Slavica Occitania.
Assurément, la direction d’un périodique scientifique rappelle la gestion d’une petite entreprise, avec l’établissement de factures proforma et de factures définitives, l’étude de devis (ceux de l’imprimeur notamment), le suivi comptable (impliquant les demandes de subventions, le suivi des abonnements, la gestion des ventes auprès des librairies comme auprès des particuliers, la mise à jour de la boutique en ligne etc.), la signature de conventions de stage quand stage il y a17, la conception de publicités pour différentes listes de diffusion en ligne et revues éditées sur papier, la gestion des stocks etc. Pourtant, bien que débarrassée des soucis de rentabilité commerciale, la publication d’une revue scientifique n’est pas une petite entreprise qui fonctionne en pilotage automatique, si tant est que de telles entreprises existent.
Alors que l’institution universitaire assure la vie financière de la revue, ce qui est fondamental, j’ai paradoxalement souvent éprouvé le sentiment de devoir lutter contre l’université pour éditer cette revue, tout comme d’ailleurs pour faire de la recherche18. Au fil des ans, les choses se sont heureusement améliorées. L’université Toulouse Jean Jaurès a commencé à montrer de l’intérêt pour « ses » revues, comprendre celles éditées par « ses » enseignants-chercheurs. On peut s’étonner que ce processus se soit mis en place en 2010 seulement19. Le changement le plus conséquent pour Slavica Occitania a été l’obtention d’un nouveau site, qui plus est hébergé sur Interfas, un réseau d’appui aux revues en accès ouvert au sein de l’université Toulouse Jean Jaurès et particulièrement efficace pour accroître la visibilité des articles publiés20. Jusque-là, mes demandes pour que le site de la revue soit hébergé par l’université n’avaient pas abouties, et Slavica Occitania disposait d’un site conçu au cours d’un stage effectué au sein de l’association par une étudiante en informatique ; mal répertorié sur la Toile, ce site était sujet à des dysfonctionnements de plus en plus fréquents.
Symbole de l’évolution de l’attitude à l’égard des revues, à partir de l’année universitaire 2021–2022, le travail des rédacteurs en chef a été reconnu comme une tâche à part entière et, en conséquence, a été rémunéré au même titre que les charges administratives accomplies par les enseignants-chercheurs21.
Le rapport des institutions (par exemple, universités ou CNRS) à « leurs » revues, ainsi que la façon dont ce rapport a évolué — notamment depuis le développement de revues.org22 consécutif, on s’en souvient, aux résultats déplorables de la France lors du premier classement de Shanghai —, mériteraient un long débat. Il nécessiterait également de comparer la situation française à celle d’autres pays.
À défaut de pouvoir mener à bien un débat d’une telle ampleur, nous terminerons en signalant qu’il faudrait pouvoir rapporter une multitude d’anecdotes pour saisir la réalité du travail exigé par Slavica Occitania. Ainsi cette dernière doit-elle son existence à un certain nombre de « batailles » livrées sur le campus. Bataille gagnée pour obtenir qu’un exemplaire de la revue soit exposé dans la vitrine dédiée aux revues à la Maison de la Recherche de l’université Toulouse Jean Jaurès23. Bataille perdue pour qu’elle soit diffusée par les Presses universitaires du Mirail. Bataille encore en cours pour qu’elle bénéficie d’un lieu de stockage — certaines étagères accordées devant être « rendues », m’a-t-on fait savoir récemment… À ces batailles chronophages que livrent les meneurs de revue sans peur ni reproche, il faut ajouter le bricolage inventif et intensif que peut requérir la gestion d’un périodique, que ce soit, dans le cas présent, l’apposition d’une croix occitane sur la couverture « dans l’espoir chimérique d’obtenir de nouveaux lecteurs et des subventions du côté de la mairie et du conseil régional de Toulouse »24, la conception du premier site de la revue par une voisine de palier, jeune informaticienne en quête de stage, ou encore l’obtention d’un soutien financier d’une fondation moscovite grâce à l’intermédiaire d’une parente monégasque côtoyant des « nouveaux Russes ». Les exemples sont légion. Les rapporter tous nous entraînerait dans l’ego-histoire, celle des débrouillardises diverses et des agacements multiples.
Heureusement, les joies roboratives de l’aventure intellectuelle que constitue une revue l’emportent sur les découragements. Preuve en est, trente ans après sa création, Slavica Occitania, sur laquelle son fondateur n’aurait pas parié deux kopecks à ses débuts, paraît encore. Elle semble avoir trouvé sa place dans la slavistique. Mais c’est à ses lecteurs d’en juger, comme c’est aux historiens futurs, qui se pencheront sur l’histoire des études slaves, d’évaluer son apport dans ce domaine.



