Les noms propres se traduisent-ils ? À cette question, la spontanéité conduit à répondre par la négative. Qui, en effet, louerait l’action de l’ancien Premier ministre britannique, Jean Majeur (John Major), ou de l’ancien président des États-Unis d’Amérique, Georges Buisson (George Bush) ? Qui vanterait la réussite de son régime des Gardiens du poids (Weight Watchers) ou la saveur des boissons Taureau rouge (Red Bull) ? Qui s’émerveillerait de la beauté du Gros Benjamin (Big Ben) ou du pont de la Porte dorée (Golden Gate Bridge) ?
Pourtant, d’autres exemples relevant des mêmes catégories ne semblent pas réfractaires à la traduction. Les anthroponymes Christophe Colomb et Léonard de Vinci, les ergonymes La Guerre des étoiles et Les Raisins de la colère ou les toponymes Colisée et Londres sont tous des traductions employées couramment.
Traduire les toponymes ?
Les données du problème
Échange entre un auteur et un correcteur autour de la traduction du nom de la ville de Coïmbre.
L’échange ci-dessus entre un correcteur, ayant proposé d’employer la version française d’un toponyme, et un auteur s’y opposant, illustre une partie du problème soulevé par la traduction des noms propres, et des toponymes en particulier. « La traduction est une appropriation », comme l’affirme le linguiste Thierry Grass1, que cette appropriation procède de la proximité, de la renommée, du poids de l’histoire, de l’idéologie, etc. Cette appropriation est parfois suspecte, alors « doit-on renoncer aux exonymes pour être politiquement correct », comme le suggère Grass ?
Kyiv
À la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, un débat a agité le monde médiatique en France : fallait-il continuer à écrire Kiev selon la transcription russe ou se conformer aux demandes tricennales ukrainiennes d’écrire Kyiv conformément à la translittération ukrainienne ? L’Ukraine milite depuis longtemps pour que s’impose le nom Kyiv à l’international : le ministère des Affaires étrangères ukrainien a notamment lancé une campagne médiatique en 2018 afin d’inciter les organisations et médias internationaux à translittérer les toponymes du pays à partir de leurs noms ukrainiens et non plus russes, avec un certain succès dans le monde anglophone. Le gouvernement des États-Unis, la BBC, le Guardian, le New York Times, le Washington Post, la branche anglophone de Wikipédia ont progressivement opté pour Kyiv. En France, l’invasion russe n’a guère conduit que Libération à changer la graphie de la capitale ukrainienne. « Pourquoi est-ce si compliqué de passer à “Kyiv” ? » s’interroge alors l’un de ses journalistes. C’est certainement moins par soutien à la « volonté impérialiste » russe que l’expression du poids de l’habitude et l’ancrage ancien de la graphie Kiev.
Sources : Clémentine Goldszal, « Kiev ou Kyiv ? Le dilemme des médias français », Le Monde, 1er mars 2022.
Michel Becquembois, « Fini “Kiev”, “Libération” écrira “Kyiv” », Libération, 1er mars 2022.
La Türkiye
Le 31 mai 2022, la Turquie demande et obtient à l’ONU que la traduction officielle de son nom dans toutes les langues soit semblable à la version turque. Si cela n’a pas été formellement exprimé, c’est l’ancienne traduction anglaise qui semble avoir posé problème. La Turquie, en anglais, s’écrivait jusque-là Turkey, or turkey, c’est aussi la dinde en anglais. Une traduction que l’histoire explique2, mais que ses dirigeants veulent voir disparaître. La greffe semble pour l’instant n’avoir guère pris hors la sphère diplomatique.
Source : https://unterm.un.org/unterm2/fr/view/356ac538-feb4-4d8a-a4e9-a9eb5dd40fc5.
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L’exemple de Kyiv semble clairement aller dans le sens de l’auteur contestataire présenté en introduction de ce texte. Si écrire Kiev, c’est parler la langue de l’agresseur, le respect de l’identité culturelle ukrainienne passe bien par l’emploi de la translittération préconisée par l’Ukraine. Toutefois l’usage de la traduction francophone permet aussi parfois de se sortir d’épineuses questions territoriales. En voici quelques exemples.
Tensions souveraines
Olivence est l’exonyme français d’une ville située à la frontière hispano-portugaise. Disputée et rattachée à l’un puis à l’autre des deux pays, la ville est officiellement restituée au Portugal par le traité de Vienne en 1815, mais aucun acte ne viendra jamais confirmer cette restitution de papier. Bien au contraire, les autorités espagnoles hispaniseront de force la ville. Ainsi, le nom de la bourgade, étant située en territoire espagnol, s’écrit officiellement Olivenza, mais Olivença en portugais. Dans les sources françaises, les deux noms, Olivenza et Olivença, sont en concurrence. L’emploi de l’exonyme français, pourtant plus neutre et attesté au moins depuis 1648, ne semble guère avoir été utilisé et le nom portugais l’emporte dans les trois dernières décennies.
Fréquence d’apparition des exonymes Olivenza et Olivença mesurée grâce à Gallicagram.
Sources : article 105 du traité de Vienne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k91227n/f86.item.texteImage.
https://portaldiplomatico.mne.gov.pt/pesquisa?q=oliven%C3%A7a&Search
Gazette, nº 121, « Les avantages n’aguères remportez par les Portugais sur les Castillans », 12 août 1648, p. 1049-1060, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6391523f/f237.image.r=Olivence.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Olivence.
Les rochers du Liancourt sont un groupe d’îlots dans la mer du Japon, à égale distance des côtes coréennes et japonaises. Administrés par la Corée, ils sont revendiqués par le Japon. Chacun des pays se disputant la propriété de l’archipel, il est nommé Dokdo en coréen et Takeshima en japonais. Quant à l’exonyme français, issu du nom d’un baleinier havrais, on le trouve dès 1858, notamment dans un numéro des Annales hydrographiques rédigées par le service hydrographique et océanographique de la marine. La Commission nationale de toponymie recommande l’emploi de l’exonyme français, lequel présente l’avantage d’« éviter de paraître prendre parti entre les deux pays ».
Sources : Commission nationale de toponymie, « Différend territorial des “rochers du Liancourt” », https://cnig.gouv.fr/IMG/documents_wordpress/2019/06/differ-territorial-des-rochers_124151395313208700.pdf.
Service hydrographique et océanographique de la marine, Annales hydrographiques. Recueil d’avis, instructions, documents et mémoires relatifs à l’hydrographie et à la navigation, 1858, p. 180.
La fiche d’identification du Liancourt : http://desarmementshavrais.free.fr/navires.php?navire=Liancourt.
L’archipel des Paracels est un groupe d’une centaine de terres émergées situé dans la mer de Chine méridionale, au sud de la Chine et à l’est du Vietnam. Occupées par la Chine depuis 1974, ces îles sont réclamées depuis par le Vietnam. Chacun des deux pays atteste une occupation séculaire des îles par des pêcheurs afin d’affirmer sa souveraineté. Nommé Quần đảo Hoàng Sa en vietnamien, l’archipel porte le nom chinois d’îles Xisha. Son nom de Paracels provient quant à lui des Portugais qui ont navigué dans ces eaux au xvie siècle. L’exonyme Paracels est connu et utilisé par les francophones depuis longtemps : il est présent sur une carte du cartographe Rigobert Bonne datée de 1771 ou dans la traduction par Malte-Brun du Voyage à la Cochinchine par les îles de Madère, de Ténériffe et du Cap Verd, le Brésil et l’île de Java de John Barrow datée, quant à elle, de 1807.
Sources : Jean-Pierre Ferrier, « Le conflit des Iles Paracels et le problème de la souveraineté sur les îles non habitées », Annuaire français de droit international, nº 21, 1975, DOI : https://doi.org/10.3406/afdi.1975.2325.
John Barrow, Voyage à la Cochinchine par les îles de Madère, de Ténériffe et du Cap Verd, le Brésil et l’île de Java, tome 2, Paris, Arthus-Bertrand, 1807, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k104805n.
Rigobert Bonne, Carte hydro-géographique des Indes orientales en deça et au dela du Gange avec leur archipel dressée et assujettie aux observations astronomiques, Paris, Lattré, 1771.
La Tamborrada est une fête emblématique de la ville de San Sebastián ou, peut-être devrais-je dire, de Donostia, comme elle s’appelle également. Les passions identitaires antagonistes font dénommer San Sebastián par les Espagnols et Donostia par les Basques cette ville proche de la frontière française. En français, on utilise de préférence le nom traduit Saint-Sébastien et cette forme figurait encore tout récemment dans les documents de la Commission nationale de toponymie. L’exonyme est mentionné à plusieurs reprises dans le tout premier périodique français, la Gazette de Théophraste Renaudot, dès le xviie siècle, ce qui illustre son ancienneté.
Commission nationale de toponymie, Divisions territoriales des pays du monde, 2021, https://cnig.gouv.fr/IMG/pdf/divisions-territoriales-du-monde_cnt-cnig_10-decembre-20211.pdf (p. 70-71 pour les toponymes du Pays basque).
Gazette n° 146, dépêche de Bordeaux datée du 26 octobre 1651, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62453968/f568.
Rhodes, colosse aux pieds d’argile
De nombreux pays ont, au cours de leur histoire, changé de noms. Parfois, ils le font avec le souci d’effacer un passé – et un nom – colonial. C’est ainsi que l’homme d’affaires et homme politique, Cecil Rhodes, vit son patronyme effacé successivement de deux pays dénommés en son honneur : en 1964, la Rhodésie du Nord est devenue la Zambie, puis, en 1980, la Rhodésie du Sud accède à l’indépendance sous le nom de Zimbabwe. Baptiser un lieu du nom d’une personnalité est risqué : les idoles du jour ne seront peut-être pas celles des temps futurs. Toutefois, l’adoption d’un nom plus neutre ne semble pas offrir une meilleure garantie de pérennité. Certains de ces noms coloniaux n’avaient, en effet, rien d’offensant : la Côte-de-l’Or britannique témoignait simplement de la richesse de son sous-sol, le nom du protectorat du Bechuanaland que ces terres étaient celles des Be-Chuana et la Haute-Volta localisait ces terres sur la partie septentrionale du fleuve Volta. Tous portent aujourd’hui un autre nom : Ghana, Botswana et Burkina Faso.
Les peuples, ou plutôt leurs dirigeants – c’est Nkrumah a qui choisit le nom de Ghana –, ont fait le choix de la réappropriation et des affirmations nationalistes. Ainsi ce dernier nom est une appropriation nkrumienne de celui d’un empire historique florissant : l’empire du Ghana. Le Ghana moderne rendant hommage à son glorieux ancêtre, l’histoire semble belle. Pourtant le Ghanéen moderne est sans doute encore moins légitime à se reconnaître une filiation avec l’empire du Ghana que le Français actuel avec ses prétendus ancêtres gaulois3 : l’empire était, en effet, situé sur les territoires des actuels Mali et Mauritanie, à plusieurs centaines de kilomètres de la frontière ghanéenne. Les populations soninkés, descendantes de celles ayant fondé l’empire du Ghana, devraient-elles se sentir flouées par l’appropriation nkrumienne de leur passé et de leur identité ?
Nommer un pays est un acte éminemment politique et si l’utilisation du nom officiel est respectueuse des identités culturelles, elle peut également témoigner d’une forme de normalisation du régime politique à l’origine de l’opération de baptême. Ainsi, depuis que la junte militaire l’a décidé en 1989, la Birmanie s’appelle officiellement le Myanmar. L’opposante au régime et Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, se l’est notamment vu rappeler en 2012, elle qui affirmait sa préférence pour Birmanie. La France, de son côté, recommande toujours d’employer l’ancien nom, que ce soit par la voix de la Commission nationale de toponymie dans la mise à jour de février 2025 de sa liste des pays, territoires et villes du monde entier ou celle de la Commission d’enrichissement de la langue française dans ses recommandations concernant les noms d’États, d’habitants, de capitales, de sièges diplomatiques ou consulaire publiées au Journal officiel le 21 avril 2019. La raison n’en est sans doute ni un manque de respect pour les institutions locales ni l’expression d’une sympathie pour l’opposition, mais bien plutôt la rétivité de la langue française et de leurs locuteurs et locutrices à adopter ce nom.
Fréquence d’apparition de l’exonyme Birmanie et de l’endonyme Myanmar mesurée grâce à Gallicagram.
Sources : Danielle Rouquié, « Aung San Suu Kyi priée d’appeler la Birmanie Myanmar », Challenge.fr, 29 juin 2012.
Olivier Languepin, « Birmanie ou Myanmar ? Un choix plus politique que sémantique », Thaïlande-fr.com, 20 février 2021.
Guy Lubeigt, « Myanmar ou Birmanie ? Une question très politique », Gavroche-Thaïlande.com, 21 janvier 2026.
Carte des deux Rhodésies : https://psig.huma-num.fr/omeka-s/s/Bertin/media/631289.
Être à cheval sur la toponymie
Si le choix de l’endonyme plutôt que d’un exonyme peut sembler une solution séduisante, lequel faut-il privilégier lorsque le lieu à nommer est à cheval sur plusieurs aires linguistiques ? C’est le cas de nombreux hydronymes et géonymes : fleuves, mers, chaînes montagneuses, déserts, forêts, etc. Thierry Grass rappelle l’exemple fameux du Danube, « fleuve européen par excellence qui porte les noms de Donau en Allemagne et en Autriche, Duna en Hongrie, Dunav en Croatie, en Yougoslavie et en Bulgarie, Dunarea en Roumanie et Dunaj en Ukraine4 ». Comment alors, dans un texte composé en français faut-il nommer ce fleuve ? Ne coulant aucunement en France, le reproche d’appropriation culturelle interdit de le nommer Danube. Fleuve étranger, il doit donc porter un nom qui en témoigne. Soit, mais lequel ? En choisissant l’un, fait-on preuve de dédain et de manque de respect pour tous les autres ?
Mal prononcer, est-ce mieux que mal écrire ?
Si certains peuvent considérer comme un manque de respect d’user d’exonymes plutôt que des toponymes locaux, l’emploi de ces exonymes a comme vertu et fonction première d’en faciliter la prononciation. Savez-vous comment prononcer Москва, 北京 ou encore บางกอก ? Il s’agit des noms, dans leur langue respective, de Moscou, Pékin et Bangkok. Ne s’écrivant pas dans l’alphabet latin, on peut, pour les adapter dans la langue cible, avoir recours à la translittération, c’est-à-dire à une conversion lettre à lettre (Moskva en est un exemple) ou à la transcription, c’est-à-dire à une conversion s’approchant le plus possible de la prononciation (par exemple, Běijīng). Pour un francophone, la vue de lettres qui lui sont familières, b et o, va conduire à des prononciations défaillantes : Москва se prononce /mɐˈskva/ et non /mokba/ ni /moskva/ car l’accent tonique est sur la dernière syllabe. L’absence d’accent tonique sur le o en modifie sa prononciation pour la faire ressembler à un a. Sergueï Sakhno note en effet que des toponymes (il prend l’exemple des villes de Novgorod et de Volgograd) peuvent n’être « connus des francophones que sous une forme qui coïncide avec leur translittération, sans tenir compte de la prononciation », laquelle deviendra dès lors défectueuse. Est-ce vraiment plus respectueux pour les Moscovites d’entendre un francophone écorcher Moskva plutôt que de prononcer correctement Moscou ?
Reprenons les exemples défendus par notre auteur : Lisboa et Coimbra. Aucun francophone n’hésitera sur la prononciation correcte de Lisbonne ni même de Coïmbre, une ville dont il n’aura pourtant peut-être jamais entendu le nom. En revanche, il est permis de penser qu’il prononcera Lisboa avec un son /s/ au lieu d’un son /j/ et Coimbra /koɛ̃bʁa/ plutôt que /ˈkwĩbɾɐ/. La page Wikipédia consacrée à l’exonymie prend justement l’exemple de Lisbonne. On y lit :
« La lecture exotique d’une graphie endonymique serait en revanche potentiellement génératrice de caconymie voire d’exonymie. Lire en effet Saho Paolo quand les lusophones écrivent São Paulo mais prononcent très approximativement, Sinhou Paolou car la diphtongue ni l’accent tonique en question n’existent en français, c’est manquer délibérément de respect pour le nom originel. Il serait peut-être en effet préférable de lire “Sain(t) Paol(o)” ou même de traduire “Saint-Paul”. On peut prendre un autre exemple : le toponyme “Lisboa” est respecté, autant que faire se peut, par la forme anglaise “Lisbon” ou française “Lisbonne”, mais il serait déformé par la prononciation prétendue endonymique Lisboha. »
Les Français ne savent pas toujours comment il faut prononcer Avoriaz, Montpellier, Auxerre ou Bourg-en-Bresse5, est-il vraiment pertinent d’espérer les voir prononcer correctement Lisboa quand ils savent très bien prononcer Lisbonne ?
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La citation figure dans tout bon texte critique de la complexité orthographique du français : selon l’académicien François-Eudes de Mézeray, chargé d’établir, au xviie siècle, des règles pour l’orthographe du français, il faut préférer « l’ancienne orthographe, qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes ». L’ancienne orthographe, c’est-à-dire celle puisant ses racines étymologiques dans le latin et le grec, dont le français se doit d’être le reflet. D’où le s de la teste qui vient du latin testa, s qui a fini par être remplacé par un accent circonflexe pour forger la tête que l’on connait aujourd’hui. D’où aussi ces lettres finales que l’on ne prononce pas dans les mots corps et temps qui viennent respectivement de corpus et tempus. Les exemples du même genre pourraient être multipliés à l’infini pour illustrer le fait que l’orthographe française a résolument été pensée comme un outil à visée ségrégative.
Soit, et si demain, la Croatie devait être appelée conformément à son nom croate Hrvatska, l’Albanie, Shqipëria et le Monténégro, Crna Gora ? Les Français qui savent prononcer Croatie, Albanie et Monténégro vont-ils tous savoir prononcer Hrvatska, Shqipëria et Crna Gora ? Sous l’apparence vénérable du respect dû à l’autre, ne voit-on poindre le même sordide souci de « distinguer » les sachants des ignorants qu’à l’époque de Mézeray ? Le correcteur Jean-Pierre Lacroux n’est d’ailleurs pas tendre envers ceux qui se piquent de « pureté onomastique » qu’il qualifie de « nouveaux précieux » et de « pédants »6.
Sources : prononciation de Moskva : https://fr.wikipedia.org/wiki/Moscou.
https://www.le-russe.net/documents/lecon-2-methode.pdf.
Sergueï Sakhno, « Nom propre en russe. Problèmes de traduction », Meta, vol. 51, nº 4, 2006, p. 706-718, DOI : 10.7202/014336ar.
Les prononciations portugaises de Coimbra https://fr.forvo.com/search/Co%C3%AFmbra/pt_pt/ et de Lisboa https://fr.forvo.com/word/lisboa/.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Exonymie.
Enrichir ou appauvrir le lexique ?
S’il apparaît évident que des mots sont régulièrement créés pour désigner de nouvelles réalités (le verbe pronominal se pacser n’existe qu’à partir du moment où la loi instaure le pacte de solidarité civil en 1999) ou de nouvelles techniques (pas de courriel sans réseau d’ordinateurs), d’autres finissent par disparaître ou, du moins, tomber dans une profonde léthargie, faute d’être employés, comme le verbe treper ou les noms contredisance et glai7. Jean-Claude Raimbault, dans son ouvrage Les disparus du xxe, recense 10 000 mots sortis des dictionnaires en un siècle.
Selon André Racicot, « l’élimination des traductions signifierait la disparition de quelque 7 000 toponymes dans la langue française8 ». Il signale quelques exemples d’exonymes déjà disparus, comme Gothembourg pour Göteborg ou Tubinge pour Tübingen. Ces disparitions d’exonymes sont parfois la source de curiosités langagières : Istanbul a largement remplacé Istamboul mais le gentilé Stambouliote a gardé la trace de ces m et o disparus. Les habitants de Göteborg sont appelés en français des Gothembourgeois, gentilé dérivé d’un exonyme tombé en désuétude. Dans un sens un peu différent, les habitants de Mayotte voient leur gentilé être dérivé, non de l’exonyme français (ce qui aurait pu donner, à l’image des Martiniquais ou des Réunionnais, les Mayottais), mais du nom local, Maoré ayant donné Mahorais et Mahoraise.
Coïmbre doit-il s’ajouter à la liste des exonymes perdus ? Comme toujours en matière de langue, c’est l’usage qui décidera du sort à lui réserver. Coïmbre perdurera tant que les francophones l’utiliseront, comme l’ont fait Voltaire (Candide ou l’Optimiste), Alexandre Dumas (Le Bâtard de Mauléon), Chateaubriand (dans ses diverses Études historiques), Valéry Larbaud (Jaune, bleu, blanc) ou Leconte de Lisle (La Romance de Don Fadrique).
Sources : Exemple de mots supprimés dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française, https://www.academie-francaise.fr/le-dictionnaire-la-9e-edition/exemples-de-mots-supprimes.
« La valse des mots disparus des dictionnaires », BFM, 15 novembre 2018.
André Racicot, « La défrancisation des noms de villes », Au cœur du français, partie 1 : 9 août 2013, partie 2 : 11 août 2013.
Il ne s’est rien passé à Brzezinka
Brzezinka est l’endonyme d’une petite localité de Pologne qui n’est guère connu des Français. Pourtant, cette localité est familière des Français sous son exonyme allemand, qui l’a rendue tristement célèbre, et c’est sous ce nom allemand que cette petite ville d’environ 2 000 habitants figure dans nos dictionnaires Larousse ou Robert. Cette localité, c’est Birkenau.
Comme l’écrit Florence Aubenas à propos de la ville voisine, « À Oswiecim, on voudrait oublier Auschwitz » ; pour ce faire, la localité a repris son nom historique polonais, mais le camp a gardé son nom allemand. Pourtant, le camp d’Auschwitz tient son nom lui aussi du toponyme de la ville où il a été bâti, Auschwitz n’étant rien d’autre que le nom allemand qu’elle a porté durant près de cent cinquante ans, du temps où elle appartenait au royaume de Galicie et de Lodomérie. L’interlocutrice polonaise de Florence Aubenas prend bien soin de préciser « qu’il faut l’appeler non pas Auschwitz, mais Oswiecim, de son nom polonais ». On comprend aisément pourquoi les Polonais ont souhaité, par les choix de toponymes, se démarquer des événements tragiques qui se sont déroulés dans leurs villes. Mais effacer le nom de Birkenau pour lui préférer son nom local de Brzezinka, n’est-ce pas aussi participer à effacer la mémoire ce qui s’y est passé ?
Florence Aubenas, « À Oswiecim, on voudrait oublier Auschwitz », Le Monde, 28 janvier 2015.
Alfred Schultz, R. A. Schulz's general Post und Strassenkarte des Kronlandes Galizien und Lodomerien, mit Auschwitz, Zator und Krakau, sowie des Kronlandes Bukovina, Vienne, Artaria, 1888, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530253088.r=Auschwitz%20Auschwitz?rk=21459;2 (Auschwitz est située à l’extrémité ouest de la carte).
Wiwi de l’autre côté du miroir
Cette parodie du titre d’un épisode de la série animée pour enfants veut exprimer une idée simple : si les Français traduisent certains toponymes étrangers, la réciproque est également vraie. Si, dans la plupart des langues, on reconnaît aisément la racine latine Francia, Frankreich en allemand, Francia en italien, Francja en polonais, il en est d’autres qui s’en éloignent allègrement. C’est ainsi que la France s’appelle Fa Guo (le pays de la loi) en mandarin, Gallia en grec, Dáághahii Dineʼé bikéyah (le pays des moustachus) en navajo ou encore Wiwi en maori. Les Français devraient-ils prendre ombrage de ce dernier ? Ou suivre l’opinion catégorique d’un maître correcteur en la matière : « je me fous complètement du sort qui est réservé dans le vaste monde à nos noms de lieu… Cette indifférence (lourdement appuyée pour les besoins de la cause) n’est pas du mépris, c’est du respect : chacun parle et écrit comme il l’entend9 ».
Le site d’un webdesigner franco-portugais ne recense que trois villes portugaises disposant d’un exonyme français : Lisbonne, Coïmbre et Bragance. Loin d’y voir un manque de respect, celui-ci considère l’existence de ces traductions comme une marque d’honorabilité. « Qui pense, lance-t-il à l’appui de son idée, à traduire en français le village de Mata Mourisca ? Personne ». L’anglais, dont on dit qu’il est plus respectueux des versions locales, a, pour cette raison, créé un malencontreux exonyme : Porto est en effet traduit Oporto en anglais à cause d’une confusion. Le port (o porto), étymologie de Porto, a vu s’agglutiner l’article o au nom de la ville10. La volonté de conservation des toponymes locaux peut donc, on le voit, être aussi à l’origine de la création d’un exonyme.
Inversement, trois grandes villes françaises semblent posséder un exonyme portugais : Marseille (Marselha), Strasbourg (Estrasburgo) et Bordeaux (Bordéus). Loin d’être une manie française, la pratique de la traduction des toponymes est une habitude plus ou moins répandue dans toutes les langues11 : Paris se dit Parigi en italien, Parijs en néerlandais, Paryžius en lituanien, Parīze en letton, Párizs en hongrois, Paryż en polonais, Paříž en tchèque, Pariisi en finois, etc.
Sources : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_exonymes_de_la_France.
Jean-Marc de Jaeger, « “Gallia”, “Wiwi” ou “Faguo”… La France porte un autre nom à l’étranger », Le Figaro, 6 juillet 2025.
José Da Silva, « Noms de villes portugaises en français », Portugal en français, https://portugalenfrancais.com/villes-portugaises-francais/.
La page Wikipédia en portugais présentant la géographie de la France : https://pt.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7a#Demografia.
Quelques ressources sur les toponymes
La liste des pays du monde, forme courte et forme longue, avec les variantes selon les sources : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_du_monde.
La liste des pays du monde de la division francophone du Groupe d’experts des Nations unies pour les noms géographiques : https://toponymiefrancophone.org/DivFranco/Bougainville/Liste_generale.aspx?nom=liste_pays.
La liste des pays du monde en français, anglais, arabe, chinois, russe et espagnol d’après les Nations unies : https://unterm.un.org/unterm2/fr/country.
La liste des pays du monde de la Commission d’enrichissement de la langue française : https://www.culture.fr/franceterme/Toponymie.
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Présentation du Groupe d’experts des Nations unies pour les noms géographiques : http://www.toponymiefrancophone.org/divfranco/genung.html.
Ressources du Conseil national de l’information géolocalisée : https://cnig.gouv.fr/ressources-toponymie-a10578.html.
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Rechercher dans la base de données de la division francophone du Groupe d’experts des Nations unies pour les noms géographiques : https://toponymiefrancophone.org/DivFranco/Bougainville/recherche.aspx.
Rechercher dans la base de données du système de gestion terminologique de l’Union européenne : https://iate.europa.eu/home.
Recherche dans le Trésor des noms de lieux étrangers selon la Commission nationale de toponymie : https://cnig.gouv.fr/ressources-toponymie-a10578.html#H_Tresor-des-noms-de-lieux-etrangers-mis-a-jour-au-14-octobre-2020.
Pour aller plus loin : Farid Benramdane, « Plurilinguisme et sécurité internationale ou quand l’écriture des toponymes relève de la stratégie et négociation entre États », dans Musanji Nglasso-Mwatha (dir.), Environnement francophone en milieu plurilingue, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2012, DOI : 10.4000/books.pub.35302.
Afaf Said, « Enjeux politiques de la traduction des toponymes », Traduire, nº 240, 2019, DOI : 10.4000/traduire.1670.
Angela Benoit et André Racicot, « Translating toponyms », the French Language Division Podcast, Association américaine des traducteurs, épisode 15, 2019.
Thierry Grass, « La traduction comme appropriation. Le cas des toponymes étrangers », Meta, vol. 51, nº 4, 2006, p. 660-670, DOI : 10.7202/014333ar.
Traduire les anthroponymes ?
Plus encore que les toponymes, les anthroponymes semblent réfractaires à la traduction. Et pourtant, c’est la traduction des anthroponymes qui a permis le déchiffrement des hiéroglyphes. Jean-François Champollion reconnaît lui-même à l’anglais Thomas Young une antériorité dans l’identification partielle de quelques noms propres. « M. Young a essayé aussi le premier, confesse le Figeacois, mais sans un plein succès, de donner une valeur phonétique aux hiéroglyphes composant les deux noms Ptolémée et Bérénice12 ». La compréhension par Champollion de la dualité du système hiéroglyphique a été permise par la présence dans les écritures égyptiennes de noms propres purement locaux aux côtés de ceux de personnes grecques ou romaines dont les noms sont étrangers au système idéographique. En effet, deux ans plus tôt, il écrit que les Égyptiens ont introduit un « système auxiliaire d’écriture que nous avons appelé phonétique, c’est-à-dire exprimant les sons, dans les noms propres des rois Alexandre, Ptomélée, des reines Arsinoé, Bérénice, dans les noms propres de six autres personnages, Aétès, Pyrrha, Philinus, Aréia, Diogène, Irène13 ». Dans le cas du déchiffrement des hiéroglyphes, le nom propre « sert littéralement de pivot et de voie d’accès à un autre système14 ».
Sources : Michel Ballard, Le nom propre en traduction. Anglais-français, Gap/Paris, Ophrys, 2001.
Jean-François Champollion, Lettre à M. Dacier,… relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques employés par les Égyptiens pour inscrire sur leurs monuments les titres, les noms et les surnoms des souverains grecs et romains, Paris, Firmin-Didot, 1822, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040333p.
Jean-François Champollion, Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, Treuttel et Würtz, 1824, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k117252f.
Noms de papes
Les noms de papes sont habituellement traduits dans les différentes langues vernaculaires. Jean-Paul II ne porte guère ce nom en dehors des aires francophones. Ioannes Paulus II de son nom latin est connu sous le nom de Giovanni Paolo II en italien, Jan Paweł II en polonais, Juan Pablo II en espagnol, João Paulo II en portugais, John Paul II en anglais, Johannes Paul II en allemand, Ivan Pavao II en hongrois ou Йоан Павел II en bulgare. De plus anciens successeurs de Pierre disposent de nettement moins de traductions de leur nom, à l’instar du pape Honorius IV, dont le nom est semblable en allemand, anglais, néerlandais, français ou du pape Hormisdas, d’appellation similaire en français, anglais, allemand, espagnol, danois ou finnois.
Le nom du premier d’entre eux est même l’objet d’un jeu de mots dans la Bible. Très probablement rédigé en grec koinè, l’Évangile selon Matthieu contient le verset suivant : « Κἀγὼ δέ σοι λέγω, ὅτι σὺ εἶ Πέτρος, καὶ ἐπὶ ταύτῃ τῇ πέτρᾳ οἰκοδομήσω μου τὴν ἐκκλησίαν » (Mt, xvi, 18) dans lequel πέτρος est « la pierre » et πέτρᾳ « la roche ». Ici, Matthieu surnomme Πέτρος (Pierre) celui qui jusqu’ici est connu sous le nom de Σίμων (Simon). Selon Colette et Jean-Paul Deremble il faut comprendre que l’évangéliste « a voulu insister sur la petitesse du disciple, simple caillou qui, malgré sa faiblesse, contribuera à la construction de la demeure de Dieu : elle s’établit sur le rocher qu’est la foi. »15 Ce verset traduit en français, s’il « entraîne, selon ces auteurs, sur une piste peu fidèle au texte » permet toutefois la conservation d’une paronomase, présente dans l’original, par le truchement de la traduction du nom propre Πέτρος en Pierre : « je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église ». Que ce soit dans la Bible de Luther, « Du bist Petrus, und auf diesen Felsen will ich meine Gemeinde bauen, und die Pforten der Hölle sollen sie nicht überwältigen » ou dans celle du roi Jacques, « That thou art Peter, and upon this rock I will build my church », toute tentative de jeu de mots est perdue.
Sources : https://www.aelf.org/bible/Mt/16.
https://bailly.app/petros et https://bailly.app/petra.
Colette et Jean-Claude Deremble, Jésus selon Matthieu. Héritages et rupture, Perpignan, Artège-Lethielleux, 2017.
Morgane Afif, « Pourquoi les évangiles ont-ils été rédigés en grec ? », Aleteia, 12 mai 2024.
Noms de souverains
Les noms des souverains historiques sont généralement traduits dans les langues cibles. Le roi d’Angleterre, John Lackland, est connu en France sous le nom de Jean sans Terre. La dynastie Plantagenêt étant d’origine française, il n’est pas surprenant que ses membres les plus notoires disposent de noms traduits en français, comme Richard the Lionheart devenu Richard Cœur de Lion. Mais John Lackland est également appelé Giovanni Senzaterra en italien, Johann Ohneland en allemand, Johan uden Land en danois, Juan sin Tierra en espagnol, Juhana Maaton en finnois, Jan bez Ziemi en polonais, Džons Bezzemis en letton, etc.
L’existence de surnoms associés au prénom dynastique encourage la traduction. Ce surnom reflète fréquemment un aspect physique ou moral du souverain en question comme Philippe le Bel, Pépin le Bref, Louis le Pieux ou Philippe le Hardi. Si, en français, il est difficile de confondre Charles le Chauve et Charles le Téméraire, pour les Anglais, qui les ont traduits, cela se joue à une lettre près et Charles the Bald n’est pas Charles the Bold. Dans le sens inverse, Edward the Confessor est connu en français comme Édouard le Confesseur.
On le voit bien avec ce dernier exemple, le prénom dynastique est traduisible également. Empereur du Saint Empire romain germanique, Friedrich Barbarossa est Frédéric Barberousse en français, Federico Barbarossa en italien, Frederico Barbarossa en portugais ou Rőtszakállú Frigyes en hongrois. Le roi d’Angleterre James I est appelé Jacques Ier en français, Jakob I en allemand, Jacub I en polonais, Giacomo I en italien, Jaakko I en finnois, etc.
La traduction des noms des souverains ne serait-elle qu’une affaire d’histoire plus ou moins ancienne ? Ce n’est pas si sûr lorsque l’on découvre les timbres émis en hommage à la dernière reine d’Angleterre.
Timbres émis en 2022 à l’effigie de la reine d’Angleterre par la Guinée francophone (Élisabeth II), le Canada anglophone (Elizabeth II) et l’Italie (Elisabetta II)
Sources : https://anecdoteshistoriques.com/histoire-medievale/surnom-rois-france/.
André Racicot, « Traduire les noms de personnalités », Au cœur du français, 7 août 2013.
Noms de personnalités
Papes et souverains ne sont pas les seules personnalités à voir leurs noms traduits. Pour les contempteurs de la traduction des noms propres, cette pratique relève de l’appropriation culturelle, quitte à oublier, volontairement ou par ignorance, que les principaux intéressés ont pu eux-mêmes se faire connaître en usant de versions traduites de leur propre nom.
Dans un article déjà cité, Michel Becquembois, journaliste à Libération, explique que :
« L’usage veut que l’Art de la fugue ait été composé par Jean-Sébastien Bach, pas par Johann Sebastian Bach (sauf parfois pour quelques puristes). Usuellement pourtant, les compositeurs allemands gardent leurs noms allemands (imagine-t-on Louis de Beethoven ou Jean Brahms ?) Mais Bach, non. C’est comme ça. Son nom est passé ainsi dans la langue française ».
Ce constat appelle quelques réflexions. Tout d’abord, ce « c’est comme ça » ferme d’autorité la discussion alors que si la graphie Jean-Sébastien Bach s’est imposée et a traversé les siècles, ce n’est pas juste « comme ça ». En effet, et le magazine en ligne Muse baroque le rappelle, « lui-même signait bien “Jean Sebastien Bach” dans ses dédicaces, comme celle si fameuses [sic] des Concertos brandebourgois ». Si la francisation du nom a fait florès, c’est donc en partie parce que le Cantor de Leipzig lui-même y était attaché. Ensuite, et pour ce qui est de Louis de Beethoven, il n’est guère besoin d’imagination. Ainsi Ludwig écrivait-il des lettres à son ami Franz Gerhard Wegeler en les signant du nom de Louis van Beethoven. La bibliothèque nationale de France possède également un manuscrit autographe du 29 avril 1822 que le maître dédie au violoniste Alexandre Boucher et qu’il signe Louis van Beethoven16. Ce nom était alors tellement ancré que lorsque Henry Hugh Pierson a traduit, au milieu du xixe siècle et pour le public anglais, un ouvrage allemand consacré à l’art du compositeur sourd, c’est le prénom traduit qu’il a utilisé : Louis van Beethoven’s Studies in Thorough-Bass, Counterpoint, and the Art of Scientific Composition. Un autre compositeur a lui-même francisé son prénom : Jean Sibelius est né Johan Sibelius. Selon Pierre Gervasoni, journaliste au Monde, c’est en 1886 que Johan est devenu Jean, usant, pour sa carrière, d’un prénom pourtant « particulièrement difficile à prononcer pour un Finlandais ».
Si les trois illustres compositeurs n’ont pas hésité à franciser leurs prénoms, c’est qu’ils évoluaient au sein d’élites où le français était alors en vogue. Au xviiie siècle, « le français est devenu la langue commune de toutes les élites européennes », rappelle Jean-Marie Goulemot, et cette domination a duré jusqu’à s’effriter lentement depuis la fin du xixe siècle. Comme une illustration de cet effritement, Louis van Beethoven a fini par disparaître. Et si Jean-Sébastien Bach et Jean Sibelius se sont jusqu’ici maintenus, peut-être n’est-ce qu’un sursis.
La page Wikipédia consacrée à Jean-Sébastien Bach a d’ailleurs été le théâtre d’une guerre d’édition entre les partisans de Johann Sebastian et les champions de Jean-Sébastien. Si les premiers ont gagné une première bataille en 2007 en vertu du respect de la germanité de Bach et d’un usage supposément daté de la traduction, c’est au nom du principe de moindre surprise que le retour vers la graphie française s’est fait. Tant que les francophones parleront de Jean-Sébastien Bach et non de Johann Sebastian Bach, Wikipédia retiendra le nom consacré par l’usage17.
Dans le sens inverse, la famille Disney, que Walter Elias a rendu célèbre, a vu son patronyme, d’origine française, s’angliciser. Cédric Guillaume le rappelle dans sa récente biographie consacrée au plus fameux représentant de la famille, ce patronyme « aurait pour origine une évolution dans la langue anglaise du nom d’un village normand : Isigny ». Des ressortissants du village auraient suivi Guillaume de Normandie dans sa conquête de l’Angleterre, mais de l’autre côté de la Manche, ce nom d’Isigny n’étant pas très couleur locale, il a fini par se transformer en un plus orthodoxe Disney.
Sources : Michel Becquembois, « Fini “Kiev”, “Libération” écrira “Kyiv” », Libération, 1er mars 2022.
« De l’orthographe fluctuante des noms de compositeurs », Muse baroque, 7 décembre 2023.
« 7 choses à savoir sur Ludwig van Beethoven, l’illustre musicien devenu sourd », Géo, 7 août 2023.
Ignatius von Seyfried, Louis van Beethoven’s Studies in Thorough-Bass, Counterpoint, and the Art of Scientific Composition, traduction par Henry Hugh Pierson, Leipzig, Schuberth, 1853, URL : https://archive.org/details/louisvanbeethove00beetuoft/page/n7/mode/2up.
Jean Marie Goulemot, « Quand toute l’Europe parlait français », L’Histoire, nº 248, 2000.
Cédric Guillaume, Walt Disney. Le magicien de l’innovation, Paris, Ellipses, 2024.
Pierre Gervasoni, « Jean Sibelius, un compositeur mal entendu », Le Monde, 16 décembre 1997.
On peut comprendre la volonté des artistes de modifier leur nom pour répondre à la mode artistique de leur temps et favoriser une reconnaissance internationale. En pleine mode des yéyés, nombre d’artistes français ont ainsi adopté des pseudonymes à consonance anglaise : Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et Dick Rivers pour ne citer que les plus connus.
Bien des noms francisés, ou même traduits quelle que soit la langue cible, témoignent pour l’essentiel du rayonnement mondial de leur détenteur. Si personne n’a jamais traduit le nom de Gilbert de Ghent, de Rufford dans le Nottinghamshire, lequel figure dans le célèbre Domesday book18, pour en donner une version française (Gilbert de Gand) ou espagnole (Gilberto de Gante), c’est, sans vouloir faire offense à sa mémoire, que sa renommée n’a passé ni les siècles ni les frontières.
C’est bien à leur renommée que Christophe Colomb, Nicolas Copernic, Léonard de Vinci, Fernand de Magellan, Ovide, Aristote, Saladin, Averroès ou encore Gengis Khan doivent ces traductions françaises de leurs noms. Dans leur aire linguistique de naissance, ils portent d’autres noms que nous récapitulons dans le tableau ci-dessous.
Traduction de quelques anthroponymes en français, espagnol et allemand.
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En français |
En espagnol |
En allemand |
Aire linguistique d’origine |
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Christophe Colomb |
Cristóbal Colón |
Christoph Kolumbus |
Cristoforo Colombo |
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Nicolas Copernic |
Nicolás Copérnico |
Nikolaus Kopernikus |
Mikołaj Kopernik |
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Léonard de Vinci |
Leonardo da Vinci |
Leonardo da Vinci |
Leonardo da Vinci |
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Fernand de Magellan |
Fernando de Magallanes |
Ferdinand Magellan |
Fernão de Magalhães |
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Ovide |
Ovidio |
Ovid |
Publius Ovidius Naso |
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Aristote |
Aristóteles |
Aristoteles |
Αριστοτέλης |
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Saladin |
Saladino |
Saladin |
صلاح الدين الأيوبي |
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Averroès |
Averroes |
Averroes |
أبو الوليد محمد ابن أحمد ابن رشد |
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Gengis Khan |
Gengis Kan |
Dschingis Khan |
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Les aléas de la romanisation
Averroès, Saladin, Aristote, Gengis Khan, toutes ces écritures sont des romanisations, c’est-à-dire des transcriptions ou translittérations d’une écriture non latine vers une écriture latine. Ces adaptations ne sont pas au sens strict des traductions, toutefois elles peuvent avoir un caractère de volatilité plus accusé et être moins stables qu’une simple traduction. Ainsi Caius Iulius Caesar est-il Jules César en français depuis au moins un demi-millénaire. Dans sa traduction des Commentaires de Jules César, Étienne de Laigue emploie déjà cette francisation à une époque où la lettre j n’est pas encore distincte du i : Iules Ceſar.
Table des matières des Commentaires de Jules César.
Les Commentaires de Jules César de la guerre civile, de la guerre alexandrine, de la guerre d’Afrique, de la guerre d’Espaigne, traduits par Estienne Delaigue, Paris, Poncet le Preux, 1531, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8707397t/f13.item.
Les romanisations, en revanche, peuvent varier selon les époques et engendrer des écritures différentes du nom d’une seule et même personne.
Le même ouvrage paru en 1971 et en 2020.
En 1971, le système de romanisation du chinois couramment employé est celui de Wade-Giles. L’Organisation internationale de normalisation publie en 1982 la première version d’une nouvelle norme de romanisation du chinois, le pinyin. C’est ainsi que des noms que les francophones ont composés des décennies durant Mao Tsé-toung et Chou En-lai sont aujourd’hui composés Mao Zedong et Zhou Enlai.
Le système de Wade-Giles, créé par deux diplomates et sinologues anglais, a été, dans les espaces francophones, concurrencé par le système de romanisation de l’École française d’Extrême-Orient. Lui aussi a laissé la place au pinyin et le penseur taoïste Tchouang-Tseu la sienne au profit de Zhuangzi.
La coexistence de plusieurs systèmes de romanisation ou son remplacement par un autre considéré comme plus moderne est une cause de multiplication des graphies pour une seule personne, mais Houda Saadane et Nasredine Semmar rappellent en outre qu’
« un même nom ou prénom en arabe peut avoir plusieurs prononciations différentes dans les dialectes et diverses translittérations en fonction des spécificités phonologiques et graphématiques des langues d’arrivée. Par exemple, le nom Kadhafi, qui possède une orthographe unique en arabe (ﻣﻌﻤﺮ ﺍﻟﻘﺬﺍﻓﻲ), mais plusieurs prononciations et accentuations en fonction des dialectes, est transcrit en écriture latine par plus de 60 formes différentes, parmi lesquelles : Muammar Qaddafi, Mo’ammar Gadhafi, Muammer Kaddafi, Moammar El Kadhafi, Muammar Gadafi, Moamer El Kazzafi, Mu’ammar al-Qadhdhafi, Mu’amar Qadafi, Muammar Gheddafi, Mu’ammar Al Qathafi, Muʿammar Al-Qaḏâfî ».
C’est le même phénomène qui a conduit les anglophones à transcrire le nom de Путин en Putin alors que les francophones l’ont fait sous la graphie Poutine. Pour rendre la sonorité du nom originel, chacune des langues l’a écrit dans une transcription adaptée à ses propres usages. Écrire et lire Putin en français « déclencherait l’hilarité générale » selon André Racicot.
Houda Saadane et Nasredine Semmar, « Transcription des noms arabes en écriture latine », Revue de l’information scientifique et technique, vol. 21 nº 1, 2013, p. 51-62.
Mickaël Bergeron, « Poutine ou Putin ? », La Tribune (Québec), 1er mars 2022.
André Racicot, « Traduire le monde. Poutine en français et Putin en anglais. Pourquoi ? », L’Actualité langagière, vol. 2, nº 4, 2005, p. 21.
André Racicot, « Traduire les noms de personnalités ? », Au cœur du français, 7 août 2013.
Conclusion
Les contempteurs de la traduction mettent souvent en avant une considération de respect pour l’autre afin de faire triompher leurs vues. La façon dont l’autre se nomme lui-même serait seule exempte par nature de connotations dépréciées. Oui, dans leur propre langue, on peut raisonnablement supposer qu’elle l’est. Mais dans la langue de l’autre ? Dans nombre de ses Voyages extraordinaires, Jules Verne n’utilise-t-il pas le terme de l’autre avec une volonté de raillerie ? Dans César Cascabel, dans Le Village aérien ou encore dans L’Île à hélice, Verne place dans la bouche de ses personnages le mot English avec des connotations péjoratives. Or, English est pourtant bel et bien l’endonyme. Dans l’Histoire de Jenni, ou le Sage et l’athée, Voltaire fait de même, plaçant l’endonyme English sous la plume de ses personnages. L’intention semble là aussi être le brocard, l’endonyme étant plusieurs fois associé à l’animalité : « une extrême envie de voir comment un animal english et hérétique était fait », « il nous assura que les English avaient des queues de singes ». Le correcteur Jean-Pierre Lacroux, sans doute instruit de ces exemples littéraires, le rappelle : « Tout le monde sait que, même dans les cas où l’ethnique français n’est pas péjoratif, le recours à la forme originelle est une marque de mépris : “un Anglais” est préférable à “un English”19 ».
Le traducteur canadien, André Racicot, pose judicieusement la question : « les autres pays doivent-ils dicter aux francophones la manière dont ils doivent écrire certains toponymes ? »20 Selon Lacroux cette tendance à remplacer les exonymes français par des endonymes est un usage qui « submerge aujourd’hui le monde et qui, sur ce point, vise à maintenir l’autre à sa place : quiconque n’appartient pas à la tribu des maîtres doit porter un nom qui en témoigne21 ». N’hésitant pas à franchir le Rubicond, il ridiculise « cette soif d’uniformisation facilitant l’harmonie entre les peuples [qui] pourrait n’être qu’un masque de la folie identitaire22 ». La prudence et la défiance de la profession de correcteur face à cette évolution du langage et des motifs qui l’accompagne sont-elles raisonnées ou traduisent-elles une forme de conservatisme ? Lorsque les linguistes Laélia Véron et Maria Candea posent la question de l’appropriation culturelle à l’essayiste Rachid Zerrouki, celui-ci est très critique vis-à-vis du concept appliqué à la langue :
« Au-delà des réserves que je peux avoir sur le concept d’appropriation culturelle, je pense que c’est périlleux de l’utiliser dans un contexte linguistique. À qui appartient la langue arabe ? La communauté ou le pays qui dirait “la langue est à moi” serait à mon avis complètement à côté de la plaque. Une langue, ça échappe au principe de propriété23 ».
Si l’on accepte cette idée ne doit-on pas considérer le reproche d’appropriation comme autre chose qu’un vain épouvantail dont les détracteurs des exonymes se servent pour faire triompher leurs vues ?
Utiliser les exonymes français plutôt que les endonymes – ou inversement – est un choix linguistique dont la portée symbolique, voire politique, ne devrait pas conduire à des choix éditoriaux discutables. On peut choisir l’un, ou préférer l’autre, il n’y a guère qu’une seule décision qui soit véritablement fâcheuse : celle, prônée par notre auteur, préconisant de faire voisiner pour une même localité endonymes en notes et exonymes dans le corps du texte.
Pour aller plus loin : Marion Coupama, « Traduire les noms propres… Oui ? Non ? Peut-être ? », Master TSM Lille, 2 mai 2021.
Michel Ballard, « La traduction du nom propre comme négociation », Palimpsestes, nº 11, 1998, DOI : 10.4000/palimpsestes.1542.
Claire Agafonov, Thierry Grass, Denis Maurel, Nathalie Rossi-Gensane et Agata Savary, « La traduction multilingue des noms propres dans PROLEX », Meta, vol. 51, nº 4, 2006, p. 622-636, DOI : 10.7202/014330ar.







