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Des mots étrangers

Un solo, des soli ?

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La marque habituelle du pluriel en français par l’adjonction d’un s final est un héritage du latin : des sofas, des bravos, des sapins, des hidalgos, des robots, etc. Pourtant, aucun de ces mots n’est d’origine latine ; ils sont respectivement issus de l’arabe, de l’italien, du gaulois, de l’espagnol et du tchèque. Intégrant le lexique français, leur pluriel est forgé suivant la règle du français et non celle de leur langue originelle, laquelle pourrait suivre une règle différente. Composer soli, en lieu et place de solos, c’est donc refuser au mot son intégration au lexique français. Par conséquent, comme le rappelle Lacroux, « si vous respectez les “pluriels étrangers”, composez les mots en italique, même au singulier… car cela signifie que vous ne les tenez pas pour francisés, intégrés, digérés1 ». Solo est connu en français depuis 1703 d’après le Petit Robert et figure, depuis sa 4e édition, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762). Dans ce dernier, les exemples d’utilisation au pluriel laissent tout d’abord voir un emploi invariable en nombre : « plusieurs solo » dans les éditions de 1798 et 1835. La 7e édition du dictionnaire offre un début d’intégration : « Quelques-uns écrivent au pluriel, Solos, et d’autres Soli, suivant l’orthographe italienne » et la 8e édition, en 1935, opte résolument pour le seul pluriel à la française. Le site Gallicagram témoigne, lui, d’une très large domination de soli sur solos dans la presse française entre 1789 et 1950, puis d’une inversion des courbes dans Le Monde, seul journal permettant de continuer l’analyse pour la période la plus récente. Les deux formes du pluriel sont en concurrence serrée pendant les années 1973-1976 avant que solos ne domine désormais sans partage.

Un scénario, des scénarii ?

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Le mot scénario est emprunté à l’italien par Beaumarchais dès 17642 et intégré par l’Académie française dans la 8e édition (1935) de son Dictionnaire, sans indication sur la formation de son pluriel. La 9e édition (2024) précise, à l’instar des Petit Larousse et Robert de 2025, un possible emploi italianisé, c’est-à-dire sans accent et avec un pluriel en double ii. Le site Gallicagram témoigne, quant à lui, du caractère absolument résiduel de la graphie avec pluriel italien face au pluriel scénarios. La correctrice au Monde, Muriel Gilbert, goûtant le processus d’intégration, avance même qu’il « est aussi considéré comme un peu pédant ou suranné aujourd’hui de parler d’impresarii ou de scenarii3 ». « Tout de même, s’indigne ingénument la linguiste Nina Catach, s’il s’agit de pluriels […] et que les pluriels en italien sont en i, on ne peut pas faire ça à nos voisins ! […] Que diable, ne pourrait-on plus dire en France, un mercanti, un nervi, un bon salami, ce qui est un véritable barbarisme pour l’Italie ?4 » Quel que soit le jugement de valeur que l’on peut porter sur les scénarii de notre exemple, ils sont une semi-francisation : pluriel à l’italienne, mais accentuation à la française. Perché ?

Des landers ou des lands allemands ?

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D’après le Larousse de 2025, le pluriel du mot land est bien länder. Le Petit Robert admet un second pluriel en lui adjoignant une forme plus en conformité avec les règles de la grammaire française : lands. Le Petit Robert est donc partiellement assimilationniste quand Larousse, en admettant uniquement l’emprunt, valide de ce fait une certaine hétérodoxie grammaticale dans la formation du pluriel en français. Sans doute qu’outre celle touchant les singuliers terminés en s, x et z, celle concernant les pluriels en x et les multiples pluriels irréguliers5, il seyait d’ajouter une nouvelle exception à la règle du pluriel en s : celle visant à conserver les marques du pluriel de la langue d’origine dans le cas des mots importés. Or, les rectifications de l’orthographe de 1990 préconisent de renforcer « l’intégration des mots empruntés en leur appliquant les règles du pluriel du français6 » et proposent d’écrire des lands plutôt que länder. Pour quelle raison composerait-on un pluriel à l’allemande dans le cas de land ? Parce qu’il faut témoigner de cette ascendance germanique du mot ? Compose-t-on dès lors des hamster, sans s, conformément au pluriel nominatif allemand ? D’après le Petit Robert, hamster appartient au lexique français depuis 1765 quand land ne l’est que depuis 1953. Selon le Conseil supérieur de la langue française, « traditionnellement, les mots d’emprunt s’intègrent à la graphie du français après quelque temps. Certains, malgré leur ancienneté en français, n’ont pas encore subi cette évolution.7 » Du côté des correcteurs, si Georges Morell ne propose que le pluriel allemand, Jean-Pierre Lacroux est beaucoup moins frileux et rappelle que les « recommandations concernant le pluriel des mots empruntés sont certainement celles qui ont engendré les protestations les moins vives.8 »

Des tennismans ou des tennismen ?

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Si, depuis la première édition du Parlez-vous franglais ? de René Étiemble, en 1964, le nombre d’ouvrages consacrés à la déferlante de termes anglais dans le lexique français atteste une dynamique toujours à l’œuvre, il est généralement moins connu qu’à l’inverse un tiers du lexique anglais provient du français9. « L’anglicisme qui était autrefois un snobisme des classes aisées10 » est aujourd’hui beaucoup plus démocratiquement partagé. Au point d’avoir créé de toutes pièces des mots français imitant l’anglais, mais inconnus dans cette langue. C’est le cas de nombreux mots en -man, comme rugbyman, tennisman, recordman, là où l’anglais dit rugby player, tennis player et record holder. C’est encore le cas de ces mots suffixés en -ing, comme smoking que l’anglais dira dinner jacket (ou tuxedo en anglais des États-Unis) ou brushing qui se dit blow-dry ou blow wave. Si la forme du pluriel de ces derniers ne pose pas de problème d’acclimatation à la règle en s, l’usage est plus flottant pour les premiers. Bien que n’existant pas en anglais et que contraires à la règle habituelle en français, ce sont les formes tennismen et rugbymen qui dominent largement sur les formes tennismans et rugbymans. Une requête sur Europresse, limitée aux sources en français et aux années 2000 à 2025, donne 169 639 réponses lorsqu’on interroge la base documentaire sur la présence du mot rugbymen, mais seulement 3 499 pour celle de rugbymans. Tendance similaire avec 42 420 tennismen contre 1 553 tennismans et dans les déclinaisons féminines. Les pluriels modifiant la racine des mots ne sont pas totalement inconnus en français, comme on peut le voir dans mesdames ou bonshommes, toutefois, on pourrait trouver plus légitime d’interroger la pertinence de ces derniers pluriels plutôt que d’ajouter de nouveaux cas irréguliers suite à la forge de faux anglicismes11. D’ailleurs, les croque-monsieur et croque-madame, qui sont invariables en ancienne orthographe, se soudent et ont un pluriel régulier depuis les rectifications de 1990 : des croquemonsieurs et croquemadames. La remarque est-elle si saugrenue à la lecture des œuvres de Proust (« les belles madames », À l’ombre des jeunes filles en fleurs), de Rousseau, (« les belles madames », La Nouvelle Héloïse), de Marivaux (« qu’il y aurait de madames ou de mademoiselles », La Vie de Marianne), ou de madame de Sévigné (« les madames qui me font tant d’honnêtetés », Lettres choisies) ?

Des flashs ou des flashes ?

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Après les faux anglicismes de l’exemple précédent, passons aux véritables emprunts depuis cette langue. Si la règle ordinaire est, comme en français, l’ajout d’un s pour marquer le pluriel, les exceptions sont, là aussi, nombreuses. Par exemple, de nombreux mots se terminant au singulier par y, sh, x, s ou z voit leur terminaison au pluriel s’affubler d’un e supplémentaire et le y se modifier en i. C’est ainsi qu’en anglais, flash fait son pluriel en flashes, lobby en lobbies, penalty en penalties, quiz en quizzes, business en businesses ou encore box en boxes.

La formation du pluriel français de quelques mots empruntés à l’anglais.

Mot

Date d’intégration d’après le Robert

Pluriel anglais

Pluriel français d’après l’Académie

Pluriel français Larousse 2025

Pluriel français Robert 2025

Box

1777

boxes

boxes (1935)
boxes (2024)
box (rectif. 1990)

box

box

Business

1876

businesses

mot absent

sans indication

sans indication

Penalty

1898

penalties

Penaltys ou penalties (2024)
pénaltys (rectif. 1990)

pénaltys, penaltys ou penalties

pénaltys ou penalties

Flash

1918

flashes

flashs (2024)

flashs ou flashes

flashs ou flashes

Lobby

1952

lobbies

lobbys ou lobbies (2024)

lobbys ou lobbies

lobbys ou lobbies

Quiz

1959

quizzes

quiz (2024)

sans indication

sans indication

En italique, les compositions conformes à la grammaire française. En gras, celles conformes à la grammaire anglaise.

Tous ces mots ont été intégrés au lexique français, mais il est intéressant de noter que les pluriels fluctuants s’observent moins sur ceux répondant à la condition d’invariabilité des mots terminés en s, x et z. L’absence de toute indication chez Larousse et Robert concernant les pluriels de quiz ou business laisse, en effet, supposer que ceux-ci ne font pas exception à cette règle du français. Les variantes témoignent surtout d’une intégration incomplète de ces mots, observation rendue encore plus pertinente par la correction de la non-accentuation de penalty12, un terme pourtant intégré depuis 130 ans.

Les Batutsi ou les Tutsis ?

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Alors que ces mots n’étaient jusque-là connus que des spécialistes, hutus et tutsis ont fait irruption, de la façon tragique que l’on connait, dans l’espace public le 6 avril 1994. Hutus et Tutsis, et non Bahutu et Batutsi comme écrits dans notre exemple. Pourquoi la morphologie de ces mots a-t-elle autant changé ? Ceux-ci sont issus du kinyarwanda et c’est par l’adjonction d’un préfixe que la classe nominale dont ils relèvent forme leur pluriel comme c’est l’habitude dans les langues bantoues. Ainsi, pour la première classe nominale, celle désignant l’humain, le préfixe umu indique un singulier et aba un pluriel. Les formes morphologiquement régulières en kinyarwanda sont donc celles-ci : un Tutsi (Umututsi), des Tutsis (Abatutsi) et un Hutu (Umuhutu), des Hutus (Abahutu). Les premières mentions en français de ces ethnonymes locaux sont contemporaines des avancées des explorateurs occidentaux dans les terres africaines et sont donc hasardeuses. Ainsi, avant la première guerre mondiale, parle-t-on en français de Batusi concurremment à Batutsi avant que cette dernière forme ne prenne le dessus. La même disparition de l’initiale du préfixe s’observe pour l’ethnonyme Abahutu qui est arrivé en français sous la forme Bahutu. Le préfixe ba a alors été conservé comme élément du nom d’ethnie et non plus comme un élément grammatical. Ces pluriels bantous, abimés, ont fini par disparaître, d’abord au profit du radical (Hutu et Tutsi) invariable en genre et en nombre, avant de poursuivre leur intégration matérialisée par la variabilité. Le Larousse encyclopédique en ligne donne des exemples de cette intégration : « la minorité tutsie, ainsi que les populations hutues », « majorité hutue et minorité tutsie »13, etc.

Conclusion partielle : des spaghetti, un spaghetto

La langue française « s’est enrichie d’emprunts, d’abord au latin chrétien et au latin classique, puis au grec et, à partir du xvie siècle, aux langues vivantes voisines (italien, ensuite espagnol, néerlandais, anglais, allemand, etc.) ou plus lointaines (arabe, hébreu, turc, langues indiennes d’Amérique…)14 ». Les mots, en passant d’une langue à l’autre, voient leur morphologie se modifier pour s’adapter à la prononciation de la langue cible, à sa grammaire, à son alphabet. Le mot sanskrit, çarkarâ, importé dans la langue arabe, s’est modifié en sukkar, lui-même modifié en sakkharon par les Grecs, puis saccharum par les Latins avant que le français ne l’adapte en çucre, et enfin sucre. Mêmes altérations pour le qâhwâ arabe, que le turc a appelé qahve, devenu caffè en passant par l’italien pour arriver en français sous le vocable de café. Que la prononciation ou le système d’écriture de la langue d’origine soient suffisamment proches du nôtre pour permettre de ne pas modifier sa morphologie n’implique en aucune façon que sa grammaire ou sa manière de s’insérer dans la phrase doivent également être maintenues dans la langue d’accueil. Par exemple, le mot drakkar, emprunté au suédois, est arrivé en français par le biais d’Auguste Jal dans les deux tomes de son Archéologie navale parue en 1840. L’historien est d’ailleurs hésitant sur la graphie avec un k ou deux. Si la composition avec un seul k semble avoir été initialement privilégiée dans la littérature, c’est la seconde qui a fini par s’imposer. Cependant, le plus intéressant est de noter que dans la langue d’origine, le mot drakar est un pluriel15, ce qui ne l’a pas empêché d’être incorporé au lexique français comme un singulier et formant par conséquent un pluriel régulier. Concernant les mots importés, les rectifications de l’orthographe de 1990 préconisent de choisir « comme forme du singulier la forme la plus fréquente, même s’il s’agit d’un pluriel dans l’autre langue.16 » C’est le cas de spaghetti, ravioli ou graffiti qui sont des singuliers en français, mais des pluriels en italien ; il ne viendrait sans doute à personne de dire naturellement un spaghetto, un raviolo ou un graffito. Ces mots n’ont pourtant pas une ancienneté en français plus grande que certains des exemples exposés au cours de ce chapitre : selon le Petit Robert, ravioli a intégré le lexique français en 1747 sous la forme rafioli, spaghetti en 1872 et graffiti en 1856, dates à mettre en rapport avec 1703 pour solo ou 1764 pour scénario.

Des sigles, symboles et abréviations

Des habs.

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En général, les abréviations sont invariables : p. 2-3 et non ps 2-3. Cependant, Ramat admet que « certaines abréviations, particulièrement celles dont la dernière lettre est celle du mot entier, prennent la marque du pluriel17 ». Et de donner quelques exemples : 1ers, 2es, nos, Mmes, rtes. Lacroux, dont on sent que le foisonnement désordonné dans la création des abréviations agace, se retranche derrière un argument spécieux pour maintenir la règle de l’invariabilité : Mmes n’est pas la forme plurielle de Mme, mais l’abréviation par retranchement médian de mesdames comme nos n’est pas le pluriel de l’abréviation no, mais l’abréviation par retranchement médian de numéros. Sa théorie ne semble cependant guère suivie : Le Bon Usage, abordant le pluriel des formes abrégées, établit clairement une distinction entre les abréviations ayant conservé la dernière lettre du mot abrégé et celles ne le faisant pas. Dans le premier cas, le pluriel prend un s, dans le second, l’abréviation reste invariable18. L’abréviation hab. omet la dernière lettre du terme abrégé, elle reste donc invariable. La graphie habs. est doublement fautive : non seulement la présence de cette marque du pluriel en fait un anglicisme grammatical19, mais également par le maintien d’un point abréviatif après la dernière lettre.

Des kms et kms/h

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Kilomètre et kilomètre à l’heure sont des mesures de longueur et de vitesse. Les notations abrégées qui les représentent, km et km/h, sont des symboles et leur écriture obéit à des règles strictes et universellement partagées : « Les symboles ne prennent jamais la marque du pluriel », « deux règles absolues sont à signaler concernant l’écriture de ces abréviations légales, elles ne prennent pas la marque du pluriel et s’écrivent sans point final », « il ne faut jamais ajouter la lettre s comme marque du pluriel », « les symboles des unités sont invariables et ne prennent donc pas la marque du pluriel », « les unités conventionnelles, légales, de mesure sont invariables »20. Rarement la profession de correcteur aura été aussi unanime dans la défense d’une règle et il y a une raison à cela : l’écriture de ces abréviations légales obéit à une convention internationale. Les graphies présentées arborant la marque du pluriel, on aurait pu croire à un anglicisme grammatical – « abbreviations usually form the plural by adding s » selon le Chicago Manual of Style21 –, ce n’est pas le cas. Parmi les exceptions énumérées à cette règle figurent justement les symboles du système international d’unités pour lesquels le manuel nous dit que « the same symbols are used for both the singular and the plural 22».

Des pp., des §§, des ff.

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S’il existe bien une forme d’expression du pluriel par redoublement de l’abréviation p., celle-ci est « vieillie » selon l’Office québécois de la langue française, voire « archaïque » pour Lacroux23. Pas fautive pour autant24, elle a néanmoins le défaut de produire des incohérences éditoriales lors du voisinage avec d’autres abréviations bibliographiques : nos, t., v. ou encore vol. On préférera par conséquent suivre l’Imprimerie nationale dans sa proscription de « la répétition des signes ou des lettres pour indiquer la pluralité25 ».

La pratique du redoublement pour marquer le pluriel semble être davantage en vigueur en anglais. Le Chicago Manual of Style préconise en effet les abréviations eqq. (équations), exx. (exercices), ll. (lignes), nn. (notes), pp. (pages), vv. (vers) et ¶¶ (paragraphes)26.

Des ss ?

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Il existe une variante, limitée pour l’essentiel au domaine du droit, consistant à n’indiquer que la première page référencée suivie d’une abréviation qui peut prendre des formes variées : « p. 35 et s. », « p. 35 et suiv. », « p. 35 ss », « p. 35 sq. », « p. 35 sqq. », « p. 35 et seq. ». Le foisonnement régnant ici est une pratique très discutable : l’emploi de différents systèmes d’abrègement va naturellement conduire le lecteur à la différenciation du sens de chacun. Une abréviation doit toujours avoir le même sens et, inversement, le même sens doit toujours être abrégé de la même manière. S’agissant des latinismes, l’Imprimerie nationale estime que « les formules latines font maintenant place aux formules françaises correspondantes27 ». Elle est suivie par Lacroux qui abonde en ce sens :

« En dépit de la popularité dont elles jouissent auprès des universitaires […] quelques abréviations latines devraient être abandonnées au profit d’homologues françaises […] Les doctes peuvent se satisfaire de se comprendre entre eux, […] mais il me paraît judicieux de conseiller – dans les textes écrits aujourd’hui, et lorsqu’il existe une abréviation française équivalente – l’emploi systématique d’abréviations dignes de ce nom, et dont la forme complète soit lisible par tous28 ».

Tous deux prônent donc le remplacement des sq. et sqq. par un et suiv. nettement plus lisible par tous. Objection ! diront les auteurs latinophiles : sq. et sqq. offrent une distinction dont et suiv. ne permet pas de rendre compte. Sequiturque (sq.) est un singulier et sequunturque (sqq.) sa forme plurielle, de sorte que « p. 35 sq. » et « p. 35 sqq. » sont deux réalités différentes, ce que gomme et suiv. C’est manifestement ce qui a motivé l’auteur de notre exemple : le redoublement ss laisse entendre que la démonstration s’étend sur plus d’une page après la page 35. Reconnaissons volontiers que le redoublement, sqq. ou ss, donne une information que et suiv. ne donne pas, mais constatons avec Lacroux que la précision n’en est pas une : « le lecteur est invité à consulter deux, ou trois, ou dix, ou cinquante “pages suivantes”29 ». Le respect dû au lecteur, auquel aucun auteur ne devrait imposer de deviner où se termine la référence utilisée, ainsi que la rigueur scientifique exigent de toujours « indiquer les numéros exacts des pages extrêmes plutôt que de se contenter de mentionner le numéro de la page où se trouve le début du passage faisant l’objet de la référence, et de le faire suivre de la mention “sq.”30 ».

Des URLs pour lire des BDs en ligne ?

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URL et BD sont tous deux des sigles, signifiant uniform resource locator pour le premier et bande dessinée pour le second. Aurel Ramat et Louis Guéry rappellent tous deux que les sigles ne prennent pas la marque du pluriel31 en français, au contraire de l’anglais qui l’admet par adjonction d’un s. En revanche, dès lors qu’ils sont lexicalisés, ils peuvent prendre la marque du pluriel. Ainsi puisque bédéthèque et bédéphile attestent la lexicalisation du mot bédé, celui-ci forme un pluriel régulier en bédés quand le sigle BD reste, lui, invariable.

Des noms propres

De pays

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Correctrice au Monde, Muriel Gilbert, l’explique : « quand on affirme que, sur tel ou tel sujet, […] “deux France s’affrontent”, alors on ne met pas de s à France, car il s’agit là d’une image, celle d’un pays coupé en deux, mais qui reste bien un seul et unique pays32 ». Georges Morell précise que les noms propres géographiques prennent la marque du pluriel « s’il y a une réelle pluralité : les deux Sèvres, les Pyrénées, les Canaries, les Guyanes… mais il y a deux France, celle des nantis et celle des laissés-pour-compte33 ». Le Bon Usage est quant à lui plus nuancé, rappelant que « l’usage est indécis34 » et liste de nombreux exemples issus de la littérature allant dans le sens d’une variabilité comme de son contraire. Le Grevisse est toutefois plutôt collecteur que véritablement prescripteur, et si l’on cherche une règle à appliquer, on se tournera de préférence vers les correcteurs et correctrices.

De personnes

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Si, pour le pluriel des toponymes, une règle simple est assez facile à dégager, il est difficile d’en dire autant concernant les anthroponymes. Si l’on en veut un exemple éloquent, on pourra consulter L’Aiglon, d’Edmond Rostand, qui, pour un même nom de famille, oscille entre invariabilité (acte I, scène xii : « Les Habsbourg » ; acte IV, scène iv : « des malheureux Habsbourg ») et accord en nombre (acte III, scène iii : « l’aigle des Habsbourgs » ; acte III, scène x : « la glace glauque est pleine de Habsbourgs »).

Pour l’Imprimerie nationale, « les noms dynastiques prennent une capitale initiale ; seuls les noms français ou francisés prennent la marque du pluriel35 » et pour Muriel Gilbert, si les noms de famille « ne se mettent pas au pluriel », font exception les « dynasties romaines […] S’y ajoutent les patronymes de certaines familles princières et dynasties36 ». On compose donc avec un pluriel, les Gracques et les Tarquins (dynasties romaines), les Guises et les Bourbons (dynasties françaises) ainsi que les Stuarts et les Tudors (noms dynastiques francisés), mais laissons invariables les Habsbourg et les Borgia (noms dynastiques non francisés). Cette règle, déjà floue – considérer Stuart et Tudor comme des noms dynastiques francisés puisque de forme identique en anglais –, sombre dans la désinvolture avec l’invariabilité des Bonaparte.

Et ce n’est pas tout, car on peut utiliser des anthroponymes pluriels par antonomase. Louis Guéry en donne des exemples qu’il accorde pour l’un, mais laisse invariable pour l’autre : « Il a trois Courbet accrochés dans son salon » et « Nous manquons de Voltaires et de Zolas pour se révolter devant l’injustice »37. Le premier exemple illustre la règle d’invariabilité du nom propre et le second une exception lorsqu’on veut désigner des personnes semblables à celles désignées ou qui en ont les qualités. Georges Morell est d’accord sur ce point : le pluriel s’impose aux noms propres désignant « des types, des modèles : les Archimèdes, les Curies, les Racines sont rares38 », mais c’est le retour au singulier qui se pose lorsque « par emphase, on utilise un article pluriel, en parlant d’un individu : les Racine, les Molière, ont illustré la littérature ». Si Le Bon Usage est en accord avec ce dernier principe39, il nous aide également à comprendre les motifs conduisant à préférer une invariabilité ou un accord en nombre dans les emplois métonymiques.

NP désigne un modèle

Usage flottant

« Nous manquons de Voltaires et de Zolas pour se révolter devant l’injustice »
« Les Goliath sont toujours vaincus par les David »

NP désigne des œuvres qu’ils ont produites

Invariabilité

« Il a trois Courbet accrochés dans son salon »

NP désigne des œuvres par les personnages qui sont représentés

Usage flottant

« Des Apollons de plâtre »
« Des Apollon de plâtre »

NP désigne un titre de livre

Invariabilité

« Les Phèdre de Racine et de Sénèque »

Notes

1 Jean-Pierre Lacroux, Orthotypographie. Orthographe et typographie françaises, s.l., La Part de l’ange, 2007, t. 2, p. 188. Return to text

2 Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, tome 3 : pr-z, 2019, Paris, Le Robert, p. 3408. Return to text

3 Muriel Gilbert, Encore plus de bonbons sur la langue. Le français n’a pas fini de vous surprendre !, 2019, Paris, Vuibert, p. 100. Return to text

4 Nina Catach, Les délires de l’orthographe en forme de dictionaire [sic], Paris, Plon, 1989, p. 324. Return to text

5 Pluriel modifiant le radical, œil donne yeux dans son usage le plus courant. Et une ancienne agglutination avec un adjectif peut colorer ce radical d’une seconde marque du pluriel, interne celle-ci : madame, mademoiselle, monsieur, monseigneur, bonhomme et gentilhomme deviennent au pluriel mesdames, mesdemoiselles, messieurs, messeigneurs ou nosseigneurs, bonshommes et gentilshommes. Return to text

6 Conseil supérieur de la langue française, « Les rectifications de l’orthographe », Journal officiel de la République française. Édition des documents administratifs, 6 décembre 1990, nº 100, p. 11, https://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf. Return to text

7 Ibid. Return to text

8 Jean-Pierre Lacroux, Orthotypographie. Orthographe et typographie françaises, s.l., La Part de l’ange, 2007, t. 2, p. 187. Return to text

9 https://www.britishcouncil.fr/apropos/presse/influence-francais-anglais-un-tier-mots-anglais-proviennent-francais. Return to text

10 Petit Robert, 2025, p. XV. Return to text

11 Baby-foot est une autre imitation de l’anglais inconnue dans cette langue où ce jeu s’appelle table football. On a heureusement échappé à la forme du pluriel baby-feet. Return to text

12 Nina Catach dresse une liste de termes contenant des anomalies d’accentuation dans Les délires de l’orthographe, p. 115-116. Il s’agit pour moitié de noms propres (Clemenceau, Venezuela, etc.), quand plusieurs noms communs semblent s’être depuis conformés, soit en adoptant l’accent qui leur manquait (bésicles, asséner), soit en abandonnant sa prononciation accentuée (retable). Return to text

13 https://www.larousse.fr/encyclopedie/pays/Rwanda/141732#420600. Return to text

14 Petit Robert, 2025, p. XII. Return to text

15 En suédois, drake au singulier, drakar au pluriel. Return to text

16 Conseil supérieur de la langue française, « Les rectifications de l’orthographe », Journal officiel de la République française. Édition des documents administratifs, 6 décembre 1990, nº 100, p. 13, https://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf. Return to text

17 Aurel Ramat et Anne-Marie Benoit, Le Ramat de la typographie, Anne-Marie Benoit éditrice, 2017, p. 39. Return to text

18 Maurice Grevisse et André Goosse, Le Bon Usage, De Boeck supérieur, 2016, p. 746, point 521. Return to text

19 D’après le Chicago Manual of Style : « abbreviations usually form the plural by adding s » (p. 421, point 7.15) par exemple : URLs. Return to text

20 Aurel Ramat et Anne-Marie Benoit, Le Ramat de la typographie, Anne-Marie Benoit éditrice, 2017, p. 48,
Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale, Imprimerie nationale, 2002, p. 165,
Georges Morell, Autour des mots. Le plus court chemin entre la typographie et vous, Direction des Journaux officiels, 2005, p. 37,
Louis Guéry, Dictionnaire des règles typographiques, Edisens, 2019, p. 246,
Jean-Pierre Colignon, Dictionnaire orthotypographique moderne, CFPJ éditions, 2020, article « unité de mesure »,
Jean-Pierre Lacroux, Orthotypographie. Orthographe et typographie françaises, La Part de l’ange, 2007, t. 1, p. 380. Return to text

21 The Chicago Manual of Style, the University of Chicago Press, 2017, p. 421, point 7.15. Return to text

22 Ibid., p. 606, point 10.52. Return to text

23 Jean-Pierre Lacroux, Orthotypographie. Orthographe et typographie françaises, La Part de l’ange, 2007, t. 1, p. 90-91. Return to text

24 Et même obligatoire pour certains, comme Louis Guéry dans son Dictionnaire des règles typographiques, Edisens, 2019, p. 19 ou Georges Morell dans Autour des mots. Le plus court chemin entre la typographie et vous, Direction des Journaux officiels, 2005, p. 68. Return to text

25 Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale, Imprimerie nationale, 2002, p. 6. Voir aussi Jean-Pierre Lacroux, Orthotypographie. Orthographe et typographie françaises, La Part de l’ange, 2007, t. 1, p. 73. Return to text

26 The Chicago Manual of Style, the University of Chicago Press, 2017, p. 421, point 7.15 et p. 590-596, point 10.42 et 43. Return to text

27 Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale, Imprimerie nationale, 2002, p. 31-32. Return to text

28 Jean-Pierre Lacroux, Orthotypographie. Orthographe et typographie françaises, La Part de l’ange, 2007, t. 1, p. 69. Return to text

29 Ibid., t. 1, p. 73. Return to text

30 Le Tapuscrit. Recommandations pour la présentation de travaux de recherche en sciences sociales, Éditions de l’EHESS, 2013, p. 58. Return to text

31 Aurel Ramat et Anne-Marie Benoit, Le Ramat de la typographie, Anne-Marie Benoit éditrice, 2017, p. 46.
Louis Guéry, Dictionnaire des règles typographiques, Edisens, 2019, p. 206. Return to text

32 Muriel Gilbert, Un bonbon sur la langue. On n’a jamais fini de découvrir le français !, Paris, Vuibert, 2018, p. 123. Return to text

33 Georges Morell, Autour des mots. Le plus court chemin entre la typographie et vous, Direction des Journaux officiels, 2005, p. 205. Return to text

34 Maurice Grevisse et André Goosse, Le Bon Usage, De Boeck supérieur, 2016, p. 748, point 524. Return to text

35 Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale, Imprimerie nationale, 2002, p. 74. Return to text

36 Nous soulignons. Muriel Gilbert, Un bonbon sur la langue. On n’a jamais fini de découvrir le français !, Paris, Vuibert, 2018, p. 121-122. Return to text

37 Louis Guéry, Dictionnaire des règles typographiques, Edisens, 2019, p. 155. Ramat accorde au pluriel dans la premier exemple (Aurel Ramat et Anne-Marie Benoit, Le Ramat de la typographie, Anne-Marie Benoit éditrice, 2017, p. 174.) Return to text

38 Georges Morell, Autour des mots. Le plus court chemin entre la typographie et vous, Direction des Journaux officiels, 2005, p. 205. Return to text

39 « L’invariabilité va de soi quand, par emphase, on met l’article pluriel, quoiqu’on ait en vue un seul individu », Maurice Grevisse et André Goosse, Le Bon Usage, De Boeck supérieur, 2016, p. 748, point 523. Return to text

Illustrations

References

Electronic reference

Équipe Prairial, « Le pluriel », PrairialDoc [Online], La typographie amusante, Online since 23 septembre 2026, connection on 23 septembre 2026. URL : https://publications-prairial.fr/prairialdoc/index.php?id=395

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